Traite d’êtres humains: «Le courage de la liberté», récit d’une rescapée

Témoignage recueilli par L’Osservatore Romano

Blessing Okoedion, capture vidéo Paoline

Blessing Okoedion, capture vidéo Paoline

« Je ne sais pas comment j’ai fait pour être aussi bête ». Le récit de Blessing Okoedion pourrait être celui des millions de personnes qui, comme elle, ont été prises dans les mailles du filet de la traite humaine. Rien ne la prédisposait à se faire ainsi piéger.

Dans un livre en italien intitulé « Le courage de la liberté », Blessing raconte son histoire et cherche à comprendre les causes de cet engrenage. Après avoir été aidée et sauvée, elle désire, elle aussi « faire quelque chose pour les autres » : « Je devais, moi-même, faire tout ce qui était en mon pouvoir pour chercher à briser les chaînes de cet horrible esclavage », explique-t-elle.

L’Osservatore Romano en italien du 10 juin 2017 publie son histoire, nous la traduisons sans rien changer au récit.

Histoire d’une jeune Nigériane tombée dans les mailles du filet de la traite

L’odyssée de Blessing

Par Silvia Gusmano

La voix de Blessing Okoedion, une des vingt-et-un millions de personnes victimes de la traite dans le monde, se fait entendre, forte et claire : dans « Il coraggio della libertà » (Le courage de la liberté), elle reparcourt sa terrible odyssée : jeune diplômée, ayant un travail au Nigéria, elle est propulsée par ruse sur les trottoirs du sud de l’Italie. Une histoire qui veut être un avertissement. En effet, si cette jeune femme parle, écrit et témoigne, elle le fait pour sauver d’autres filles de l’enfer de la prostitution forcée. Et pour chercher à soulever le voile de l’hypocrisie, surtout – mais pas seulement – masculin, qui feint que rien d’inhumain ne se passe dans notre monde.

Élevée dans une famille pauvre mais pleine de dignité, encouragée par son père à étudier (elle optera pour l’informatique, bien qu’elle ait réussi le test d’entrée en médecine car celle-ci coûtait trop cher), Blessing arrive, licence en poche et avec une grande envie de construire sa vie indépendante à Bénin City. Au début, elle peine, mais petit à petit elle réussit à se construire un réseau de clients qui l’apprécient. Parmi les rencontres qu’elle fait en réparant les ordinateurs, Blessing devient amie d’Alice, une femme qui fréquente régulièrement une Église pentecôtiste. C’est elle qui lui propose un jour d’aller travailler pour son frère qui gère des magasins d’informatique en Europe. Pour Blessing, cela semble un rêve : bien qu’elle ne soit pas une « Italian girl » (le surnom que l’on donne, au Nigéria, à celles qui grandissent avec le mythe du vieux continent), elle croit qu’il s’agit d’une excellente opportunité. Toutefois, en Europe, aucun magasin ne l’attend. En Europe, pour elle, il n’y a que le trottoir.

« Je ne sais pas comment j’ai fait pour être aussi bête ». C’est ainsi que commence le récit de Blessing, qui ne parvient pas à se pardonner sa crédulité, elle qui pourtant avait entendu parler du trafic d’êtres humains quand elle vivait à Bénin City (« je pensais que cela pouvait concerner seulement des personnes égoïstes et avides, ou des filles ignorantes et naïves. C’était quelque chose de très loin de ma vie, de ma façon de penser et d’agir »).

Et c’est un des aspects qui frappe le plus dans son récit : les mailles perverses et sournoises de la traite n’attrapent pas au début leurs victimes par la violence et ne jouent pas forcément sur le désespoir extrême, mais utilisent plutôt les armes du piège, entre promesses (d’un travail, d’une vie meilleure) et séduction (courtisans feints qui convainquent leurs victimes de les suivre).

La violence arrive ensuite, évidemment, mais c’est le passage suivant. C’est pourquoi, répète sans cesse Blessing, le danger est si grand : parce que n’importe quelle fille peut finir dans la gueule de la traite sexuelle, marché infernal et en expansion avec dix millions de prestations acquises tous les mois, uniquement en Italie.

Et puis, quand elle arrive, la violence sur la victime est totale. La femme, objet du trafic, est en effet traitée comme un objet, une propriété privée utilisée sans limites et sans règles, sinon celle du profit. Une fois réquisitionné leur passeport, on leur enlève en même temps leur dignité et leur droit à l’auto-détermination. En plus, il y a des marchandages affectifs – avec la menace de faire du mal aux proches restés à la maison – et ceux qui jouent sur la superstition et sur l’ignorance.

Blessing raconte aussi l’autre aspect de l’histoire, encore plus douloureux s’il est possible : celui des pressions de la part des proches au Nigéria qui font souvent semblant de ne pas savoir d’où vient l’argent que les filles envoient d’Italie. « Si tu envoies de l’argent à la maison, personne ne pose plus de questions. L’argent, c’est la vérité ».

Mais si Blessing ne se résigne pas à la facilité avec laquelle elle s’est laissée tromper, elle ne se résigne pas non plus au cauchemar qu’elle vit, elle ne peut accepter d’avoir été vendue comme une marchandise pour le marché du sexe payant. « Je me suis accrochée, presque sans le savoir, écrit-elle, à cette force morale qui s’était consolidée en moi à partir de l’exemple de vie de mes parents ». Et ainsi, après trois très longues journées sur le trottoir, elle s’enfuit au commissariat. « C’est là, note Dacia Maraini dans la préface, que son passé d’études et de connaissances devient comme un bouclier avec lequel se défendre, réussir à parler, demander, s’informer et ce sera ainsi qu’elle finira pas être sauvée ».

Un policier qui parle anglais l’emmène en effet à Caserte, chez les sœurs ursulines de Casa Rut (La maison de Ruth). Quand Blessing comprend qu’il s’agit de femmes religieuses, son refus est total : à cause d’une pieuse femme chrétienne, sa vie a été détruite, « avec les femmes chrétiennes, je ne veux plus avoir rien à voir », hurle-t-elle au policier. Mais le sourire de sœur Rita Giaretta, fondatrice de Casa Rut (qui, d’ailleurs, signe la postface du livre) l’emportera sur sa méfiance. « Une femme chrétienne m’a fait du mal. Une femme chrétienne m’a redonné la vie », commente Blessing.

Avec le temps, en effet, la jeune fille réussit à se libérer de la colère et à faire la paix avec elle-même, reconstruisant sa vie et sa foi. Et elle le fait en comprenant quelle est maintenant sa tâche : « Faire ma part ». Oublier ou faire semblant de rien ne sont pas des options possibles. « Je devais, moi-même, faire tout ce qui était en mon pouvoir pour chercher à briser les chaînes de cet horrible esclavage (…). Dieu a utilisé une personne extraordinaire comme sœur Rita pour me libérer. Maintenant je sens que je dois être disponible pour faire quelque chose pour les autres.

Pour tenter de comprendre comment il a été possible de construire ce terrible système esclavagiste, Blessing s’arrête, l’esprit critique, sur la société nigériane et sur la société italienne. Malgré toutes les différences, en effet, il y a des éléments en commun comme l’ignorance, la pauvreté intérieure et la misogynie. Par exemple, au Nigéria comme en Italie, peut-être « faudrait-il former davantage l’homme à la relation, au respect, à la gestion sereine et constructive de sa sexualité, pour lui et pour la femme ».

« Il coraggio della libertà » est écrit à quatre mains avec Anna Pozzi, journaliste et essayiste qui, depuis des années, s’occupe de la traite et des esclavages modernes et qui a été avec sœur Eugenia Bonetti parmi les fondatrices de l’association « Slaves no More » (Plus d’esclaves). D’ailleurs, à la fin de l’ouvrage, Pozzi signe un approfondissement sur le trafic et l’exploitation des femmes nigérianes en Italie, avec des pages très intéressantes aussi sur l’aspect de la demande de prestations sexuelles. « Punir les clients peut-il servir à changer cette mentalité ? Oui et non. Ou mieux, cela ne suffit pas. Le phénomène de la prostitution est tellement complexe qu’il ne peut être affronté uniquement à travers la criminalisation des clients, mais en demandant le « pourquoi » des choses. Et en travaillant beaucoup plus, surtout avec et sur les jeunes. Pour prévenir et réduire la demande, mais aussi pour promouvoir un modèle de société où les rapports homme-femme soient basés sur une réelle égalité, sur le respect mutuel et sur la reconnaissance de la dignité et de la liberté inaliénables de chacun ».

© Traduction de Zenit, Constance Roques

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