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Le rabbin Skorka présente une nouvelle édition de la Torah © L'Osservatore Romano

Le rabbin Skorka présente une nouvelle édition de la Torah (fév. 2017) © L'Osservatore Romano

La venue du Messie : réflexion du rabbin Skorka dans L’Osservatore Romano

Un même défi pour les chrétiens et pour les juifs 

Le rabbin argentin Abraham Skorka, ami du pape François, propose une réflexion sur « la venue du Messie » à partir des prophètes de l’Ancien Testament et de textes hébraïques, dans L’Osservatore Romano en italien du 29 décembre 2018. « Le Messie est peut-être déjà au milieu de nous, conclut-il, mais la cécité spirituelle nous empêche de le voir ».

« Juifs et chrétiens attendent la venue d’un être spécial à une époque où il faut vaincre les misères humaines », déclare le rabbin Skorka. Mais cette attente, explique-t-il, « ne doit pas être simplement passive. Les chrétiens comme les juifs sont engagés dans le défi de travailler personnellement pour la guérison de leurs misères humaines ».

Voici notre traduction de l’article du rabbin Skorka.

HG

L’espérance de la concorde. La venue du Messie

par Abraham Skorka

L’espérance d’un monde de concorde et d’harmonie, où les instincts destructeurs de l’humanité peuvent être contrôlés et où le potentiel spirituel inhérent aux êtres humains se manifeste au plus haut degré, a atteint sa pleine expression au sein du peuple juif dans la génération d’Isaïe, Osée, Michée et Amos. C’est dans leurs textes que l’image d’un roi qui allait guider le peuple juif avec justice et bonté apparaît pour la première fois de manière claire, imaginant une réalité où la paix sera atteinte par l’humanité entière et où Dieu sera pleinement révélé à tous les peuples et nations.

Depuis lors, le concept du Mashiach – l’ « oint », en langue hébraïque (parce que verser de l’huile sur la tête faisait partie du rite du couronnement d’un roi) – est devenu un thème central dans la foi d’Israël. Il fut relié au « dernier jour », temps eschatologique où ces images prophétiques devaient se matérialiser en devenant réelles. Ces concepts sont des éléments fondamentaux dans les écrits de tous les prophètes successifs, jusqu’aux textes d’Agée, Zacharie et Malachie, et aussi dans Daniel, dans les rouleaux de la Mer Morte et dans les apocryphes. Ils sont essentiels pour comprendre la vie de Jésus et les livres des Évangiles, ainsi que les autres écrits dans la Bible chrétienne. La controverse entre les premiers disciples de Jésus et les juifs qui n’acceptaient pas ce qui se disait de lui après sa mort découlait de leurs différentes interprétations de ces textes prophétiques. Après la constitution des premières communautés chrétiennes au Moyen-Orient, le débat s’est poursuivi de différentes manières.

Dans le traité Sanhédrin du Talmud babylonien (99b-99a), apparaissent divers commentaires sur la venue du Messie. Un des sages affirme que son nom sera Menachem, celui qui apporte la consolation. D’autres lui attribuent des noms différents. Dans le Talmud de Jérusalem (Berakhot, chapitre 5, page 5, colonne 1, halakhah 4), il existe un récit, probablement du troisième siècle de l’ère chrétienne, sur la naissance du Messie, qui devait arriver le même jour que la destruction du temple de Jérusalem, le 9 du mois d’Av, qui devait s’appeler Menachem. L’histoire raconte la souffrance de la mère qui, à la fin, perd son fils parce qu’il est emporté par des vents et des tempêtes. Dans un récit du septième siècle, le Sefer Zerubbabel, où sont racontées les histoires de la future rédemption, la mère du Messie est identifiée sous le nom de Hephsibah. Elle lutte contre les forces du mal pour aider à former le monde où son fils et Dieu peuvent se révéler pleinement. Les récits dans lesquels ces auteurs juifs font apparaître la figure de la mère du Messie, qui rappellent les textes des Évangiles mais qui étaient inconnus dans les textes de la Bible hébraïque, sont probablement dus aux antiques disputes entre juifs et chrétiens.

Dans sa grande codification normative de la loi juive – Mishneh Torah – Maimonide décrit les temps messianiques comme des temps où le peuple juif ne sera dominé par aucun empire. Un monde de paix et de compréhension sera institué et une spiritualité authentique guidera les actions des individus, des peuples et nations. Ils seront plus proches de leur Créateur et leur Créateur sera plus proche d’eux. Alors, dit Maimonide, un roi de la lignée de David règnera sur Israël. Il sera le Messie attendu. Un des treize articles de foi dans lesquels Maimonide a résumé la foi juive, parle d’avoir pleine confiance dans la venue du Messie (c’est le douzième), toutefois il faut souligner qu’il ne se réfère pas seulement à un individu avec des caractéristiques particulières, mais plutôt à un temps où chacun vit avec une conscience spirituelle de l’existence. Pour accomplir cette réalité, ni la nature humaine ni la nature animale ne doivent subir de changement. Ce sont les priorités des personnes qui doivent être différentes ; elles doivent chercher la justice, la paix et la miséricorde. Le Messie est vu par ce grand sage comme un être spécial qui vit en un temps particulier, construit par la qualité de la dignité et du courage moral de l’humanité. L’importance du Messie est liée à la réalité dans laquelle il vit.

Les sages du Talmud ont discuté pour savoir quand le Messie allait venir. Les opinions à ce sujet sont multiples. Il nous est dit que le rabbin Yehosuah ben Levi a demandé au prophète Élie – celui qui est monté au ciel avec un char et qui s’est ensuite révélé aux personnes sages et justes de différentes générations – quand allait venir le Messie. Élie a répondu : vas et demande toi-même puisqu’il est assis devant les porches de Rome avec les pauvres et les malades. Le rabbin Yehosuah y alla et lui demanda quand il allait venir et celui-ci lui répondit : aujourd’hui. Le rabbin dit à Élie : le Messie m’a menti parce qu’il m’a dit qu’il allait venir aujourd’hui et il ne l’a pas fait. À quoi le prophète répondit : tu n’as pas compris le message, il se référait au verset qui dit : « Aujourd’hui, si vous entendez [les commandements de sa] voix » (Psaume 95,8).

Au vingtième siècle, Martin Buber a réélaboré ce récit en y ajoutant un élément très important : « Quand j’étais un enfant, j’ai lu une vieille fable juive que je parvenais pas à comprendre. Elle disait ceci et rien d’autre : “Devant les portes de Rome est assis un mendiant lépreux, dans l’attente. C’est le Messie”. J’ai alors rencontré un homme âgé auquel j’ai demandé : “Qu’est-ce qu’il attend ?” Et l’ancien me donna une réponse qu’à l’époque je ne réussis pas à comprendre, une réponse que j’ai appris à comprendre seulement bien plus tard. Il a dit : “Il t’attend” ».

Juifs et chrétiens attendent la venue d’un être spécial à une époque où il faut vaincre les misères humaines. Mais l’attente, en se basant sur ce qui a été dit ci-dessus, ne doit pas être simplement passive. Les chrétiens comme les juifs sont engagés dans le défi de travailler personnellement pour la guérison de leurs misères humaines. Nous devons nous employer à réaliser ce temps de bonté auquel les gens aspirent. Le Messie est peut-être déjà au milieu de nous mais la cécité spirituelle nous empêche de le voir.

Je propose ces réflexions et je salue affectueusement les communautés chrétiennes qui célèbrent Noël. Que leurs célébrations soient pleines de signification et d’enrichissement spirituel.

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

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