Congrégation pour l’Education Catholique: « Eduquer à l’humanisme solidaire »

La «civilisation de l’amour» 50 ans après Populorum progressio

Assemblée de la Congrégation pour l'Education catholique © L'Osservatore Romano

Assemblée de la Congrégation pour l'Education catholique © L'Osservatore Romano

CONGREGATION POUR L’EDUCATION CATHOLIQUE

(pour les Institutions d’enseignement)

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Eduquer à l’humanisme solidaire

Pour construire une « civilisation de l’amour »
50 ans après l’encyclique Populorum progressio

Orientations

 

 

Introduction

1. Il y a cinquante ans, par l’encyclique Populorum progressio, l’Eglise annonçait aux hommes et aux femmes de bonne volonté le caractère mondial que la question sociale avait assumé[1]. Cette annonce ne se limitait pas à suggérer un regard plus ample, en mesure de couvrir des portions de plus en plus vastes de l’humanité, mais elle tendait à offrir un nouveau modèle éthique et social. Au sein de cette humanité, il fallait œuvrer pour la paix, la justice et la solidarité, en adoptant un regard en mesure de saisir l’horizon global des choix sociaux. Les éléments préalables de cette nouvelle vision éthique avaient déjà jailli quelques années auparavant, lors du Concile Vatican II, avec la formulation du principe de l’interdépendance mondiale et du destin commun de tous les peuples de la Terre[2]. Dans les années qui ont suivi, la validité explicative de ces principes a maintes fois été confirmée. L’homme contemporain a souvent vécu l’expérience qui montre que ce qui se passe dans une partie du monde peut en affecter d’autres, et que personne a priori ne peut se sentir en sécurité dans un monde où la souffrance et la misère existent. Si, à l’époque, il entrevoyait la nécessité de s’occuper du bien d’autrui comme s’il s’agissait du sien propre, aujourd’hui cette recommandation est devenue une priorité évidente dans l’agenda politique des systèmes civils[3].

2. En ce sens, l’encyclique Populorum progressio peut être considérée comme étant le document de programmation de la mission de l’Eglise à l’époque de la mondialisation[4]. La sagesse qui jaillit de ses enseignements guide toujours la pensée et l’action de ceux qui veulent construire la civilisation de « l’humanisme planétaire[5] », en offrant – dans le cadre du principe de subsidiarité – « des modèles viables d’intégration sociale » résultant de la rencontre fructueuse entre « la dimension individuelle et la dimension communautaire[6] ». Cette intégration exprime les objectifs de l’« Église en sortie » qui « raccourcit les distances, s’abaisse jusqu’à l’humiliation si c’est nécessaire, […] accompagne l’humanité en tous ses processus, aussi durs et prolongés qu’ils puissent être[7] ». Les contenus de cet humanisme solidaire ont besoin d’être vécus et témoignés, formulés et transmis[8] dans un monde marqué par de nombreuses différences culturelles, traversée par des visions hétérogènes du bien et de la vie et caractérisé par la coexistence de croyances différentes. Pour rendre possible ce processus – comme l’affirme le Pape François dans l’encyclique Laudato Si’  « il faut garder présent à l’esprit que les paradigmes de la pensée influent réellement sur les comportements. L’éducation sera inefficace, et ses efforts seront vains, si elle n’essaie pas aussi de répandre un nouveau paradigme concernant l’être humain, la vie, la société et la relation avec la nature[9] ».

Par ce document, la Congrégation pour l’Education Catholique vise à proposer les grandes lignes de l’éducation à l’humanisme solidaire.

 

1. Scénarios actuels

3. Le monde contemporain, aux multiples facettes et en constante évolution, est traversé par de nombreuses crises. Elles sont de nature différente : crises économiques, financières, de l’emploi ; crises politiques, démocratiques, de participation ; crises environnementales et naturelles ; crises démographiques et migratoires, etc. Les phénomènes produits par ces crises révèlent quotidiennement leur caractère dramatique. La paix est constamment menacée et, à côté des guerres traditionnelles où s’affrontent des armées régulières, se répand de plus en plus l’insécurité causée par le terrorisme international qui engendre des sentiments de méfiance réciproque et de haine, jusqu’à favoriser le développement de sentiments populistes, démagogiques, qui risquent d’empirer les problèmes en favorisant la radicalisation du choc entre cultures différentes. Les guerres, les conflits et le terrorisme sont tantôt la cause, tantôt l’effet de l’inégalité économique et de la répartition injuste des biens de la création.

4. De ces inégalités découlent la misère, le chômage et l’exploitation. Les statistiques des organismes internationaux montrent les éléments caractéristiques de l’urgence humanitaire en cours, qui concerne également l’avenir, si l’on considère les conséquences du sous-développement et de la migration parmi les jeunes générations. De plus, même les sociétés industrialisées ne peuvent pas se considérer à l’abri de ces dangers car les secteurs de marginalisation ne font qu’augmenter[10]. Le phénomène complexe des migrations est particulièrement important : il s’étend sur toute la planète et engendre aussi bien des rapprochements que des chocs de civilisations, aussi bien un accueil solidaire que des populismes intolérants et intransigeants. Nous nous trouvons face à un processus qui a été correctement décrit comme étant un énorme bouleversement[11]. Il met en lumière un humanisme décadent, souvent fondé sur le paradigme de l’indifférence.

5. La liste des problèmes pourrait être bien plus longue. Néanmoins, il ne faut pas négliger les opportunités positives que présente le monde d’aujourd’hui. La mondialisation des relations est aussi la mondialisation de la solidarité. Nous en avons eu de nombreux exemples à l’occasion des grandes tragédies humanitaires causées par les guerres ou les catastrophes naturelles : la chaîne de la solidarité et les initiatives d’assistance et caritatives ont impliqué les citoyens de tous les coins du monde. De la même façon, au cours des dernières années, de nombreuses initiatives sociales ont vu le jour, ainsi que des mouvements et des associations en faveur d’une mondialisation plus équitable, à l’écoute des besoins des populations économiquement les plus fragiles. Dans bien des cas, ce sont des citoyens des pays les plus riches qui fondent ces initiatives et qui y prennent part : au lieu de profiter des avantages qu’ils pourraient tirer des inégalités, ces personnes luttent pour que soient appliqués les principes de justice sociale dans la gratuité et la détermination.

6. Il est paradoxal de voir que l’homme contemporain, qui a atteint des objectifs énormes dans la connaissance des forces de la nature, de la science et de la technique, manque, en même temps, d’un projet lui permettant d’établir une coexistence publique adéquate pour que l’existence individuelle et collective soit acceptable et digne. Ce qui a peut-être fait défaut jusqu’ici, c’est le développement conjoint des opportunités civiles et d’un plan d’éducation en mesure de faire passer les raisons de la coopération dans un monde solidaire. Comme l’a affirmé le Pape Benoît XVI, la question sociale est désormais devenue une question anthropologique[12] qui implique une fonction éducative ne pouvant plus être reportée. Voilà pourquoi il faut qu’il y ait un « renouveau de la pensée pour mieux comprendre ce qu’implique le fait que nous formons une famille; les échanges entre les peuples de la planète exigent un tel renouveau, afin que l’intégration puisse se réaliser sous le signe de la solidarité plutôt que de la marginalisation[13] ».

 

2. Humaniser l’éducation

 

7. « Experte en humanité », comme cela a été mis en exergue, il y a cinquante ans par l’encyclique Populorum progressio[14], l’Eglise a aussi bien la mission que l’expérience pour indiquer les parcours éducatifs adaptés aux défis actuels. Sa vision de l’éducation est au service de la réalisation des objectifs les plus élevés de l’humanité. Ces objectifs ont été mis en évidence, avec clairvoyance, dans la Déclaration conciliaire Gravissimum educationis : le développement harmonieux des capacités physiques, morales et intellectuelles, visant la maturation progressive du sentiment de responsabilité ; la conquête de la vraie liberté ; l’éducation sexuelle positive et prudente[15]. Selon cette perspective, on percevait que l’éducation devait être au service d’un nouvel humanisme dans lequel la personne sociale était disposée au dialogue et œuvrait pour la réalisation du bien commun[16].

8. Les exigences indiquées dans Gravissimum educationis sont encore d’actualité. Même si les conceptions anthropologiques fondées sur le matérialisme, l’idéalisme, l’individualisme et le collectivisme vivent une phase de décadence, elles continuent d’exercer une certaine influence culturelle. Souvent, celles-ci voient l’éducation comme un parcours de dressage de l’individu à la vie publique dans laquelle plusieurs courants idéologiques s’opposent, dans le but de conquérir l’hégémonie culturelle. Dans un tel contexte, la formation de la personne répond à d’autres exigences : l’affirmation de la culture de consommation, l’idéologie du conflit, de la pensée relativiste, etc. Il est donc nécessaire d’humaniser l’éducation, c’est-à-dire d’en faire un processus dans lequel chaque individu puisse développer ses attitudes profondes, sa propre vocation et, de ce fait, contribuer à la vocation de sa communauté. « Humaniser l’éducation[17] » veut dire mettre la personne au centre de l’éducation, dans un cadre de relations qui constituent une communauté vivante, interdépendante, liée à un destin commun. C’est ainsi que s’explique l’humanisme solidaire.

9. Humaniser l’éducation veut dire, encore une fois, constater qu’il faut mettre à jour le pacte éducatif entre les générations. L’Eglise ne cesse d’affirmer que « la bonne éducation familiale est la colonne vertébrale de l’humanisme[18] ». C’est de là que jaillissent les significations de l’éducation au service de l’ensemble du corps social, fondée sur la confiance partagée et sur la réciprocité des devoirs[19]. Pour toutes ces raisons, les institutions éducatives et universitaires qui souhaitent mettre la personne au centre de leur mission sont appelées à respecter la famille comme étant la première société naturelle et à se mettre à ses côtés, selon une conception stricte de la subsidiarité.

10. Par conséquent, une éducation humanisée ne se limite pas à offrir un service de formation, mais s’occupe des résultats de celui-ci dans le contexte global des attitudes personnelles, morales et sociales des participants au processus éducatif. Elle ne se limite pas à demander au professeur d’enseigner et à l’étudiant d’apprendre, mais elle exhorte tout le monde à vivre, étudier et agir en se rattachant aux raisons de l’humanisme solidaire. Cette éducation ne prévoit pas d’espace de divisions et d’oppositions mais, au contraire, elle offre des lieux de rencontre et de débat permettant de réaliser des projets éducatifs valables. Il s’agit d’une éducation tout à la fois solide et ouverte qui détruit les murs de l’exclusivité, tout en promouvant la richesse et la diversité des talents individuels et en élargissant le périmètre de la salle de classe à tous les recoins de l’expérience sociale dans laquelle l’éducation peut engendrer la solidarité, le partage et la communion[20].

 

3. Culture du dialogue

 

11. La vocation à la solidarité appelle les personnes du XXIe siècle à faire face aux défis de la coexistence multiculturelle. Dans les sociétés globales cohabitent quotidiennement des citoyens ayant des traditions, des cultures, des religions et des conceptions du monde différentes : c’est de là que découlent, le plus fréquemment, les incompréhensions et les conflits. Dans de telles circonstances, les religions sont souvent considérées comme des structures faites de principes et valeurs monolithiques, intransigeantes, incapables de conduire l’humanité à la société globale. Au contraire, l’Eglise catholique « ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions », et il est de son devoir « d’annoncer la croix du Christ comme signe de l’amour universel de Dieu et comme source de toute grâce[21] ». De plus, elle est convaincue qu’en réalité les difficultés sont souvent le résultat d’un manque d’éducation à l’humanisme solidaire fondée sur la formation à la culture du dialogue.

12. La culture du dialogue ne se limite pas à recommander de se parler pour se connaître, afin d’amortir le sentiment d’étrangeté découlant de la rencontre entre citoyens de cultures différentes. Le dialogue authentique se fait dans un cadre éthique qui se compose d’éléments et de comportements formatifs, ainsi que d’objectifs sociaux. Les éléments éthiques nécessaires pour dialoguer sont la liberté et l’égalité : les participants au dialogue doivent être libres de leurs intérêts contingents et doivent être disponibles à reconnaître la dignité de tous les interlocuteurs. Ces comportements sont soutenus par la cohérence envers son propre ensemble de valeurs spécifiques. Cela se traduit par l’intention générale de faire coïncider l’action avec la déclaration, en d’autres termes, de relier les principes éthiques annoncés (tels que la paix, l’équité, le respect, la démocratie…) aux choix sociaux et civils opérés. Il s’agit donc d’une « grammaire du dialogue » tel que l’indique le Pape François, en mesure de « construire des ponts et […] trouver de nouvelles réponses aux nombreux défis de notre temps[22] ».

13. Par conséquent, dans le pluralisme éthique et religieux, les religions peuvent être au service de la coexistence publique et non pas une entrave à celle-ci. À partir de leurs valeurs positives d’amour, d’espérance et de salut, dans un contexte, performatif et cohérent, de relations, les religions peuvent contribuer de manière significative à la réalisation des objectifs sociaux de paix et de justice. Dans cette perspective, la culture du dialogue affirme une conception visant la promotion des rapports civils. Au lieu de réduire la religiosité au domaine individuel, privé et confidentiel, et au lieu d’obliger les citoyens à vivre dans l’espace public uniquement les normes éthiques et juridiques de l’État, elle renverse les termes de la relation et invite les croyances religieuses à professer en public leurs valeurs éthiques positives.

14. L’éducation à l’humanisme solidaire a la lourde responsabilité de veiller à la formation de citoyens pourvus d’une culture du dialogue adéquate. Par ailleurs, la dimension interculturelle est souvent vécue dans les salles de classe à tous les niveaux, ainsi que dans les universités, de sorte que c’est précisément à partir de là qu’il faut commencer à diffuser la culture du dialogue. Le cadre de valeurs dans lequel le citoyen formé au dialogue vit, pense et agit, est soutenu par des principes relationnels (gratuité, liberté, égalité, cohérence, paix et bien commun) qui entrent de façon positive et décisive dans les programmes didactiques et de formation des institutions et des agences qui se soucient de l’humanisme solidaire.

15. Il est propre à la nature de l’éducation de posséder la capacité de jeter les bases d’un dialogue pacifique afin de permettre la rencontre entre les diversités, avec pour principal objectif de construire un monde meilleur. Il s’agit, tout d’abord, d’un processus éducatif dans lequel la recherche d’une coexistence pacifique et enrichissante s’enracine dans le concept le plus vaste possible d’être humain – dans sa caractérisation psychologique, culturelle et spirituelle – au-delà de toute forme d’égocentrisme et d’ethnocentrisme, selon une conception de développement intégral et transcendant de la personne et de la société[23].

 

4. Globaliser l’espérance

 

16. « Le développement est le nouveau nom de la paix », affirmait dans sa conclusion l’encyclique Populorum progressio[24]. Cette déclaration a été soutenue et confirmée dans les décennies qui ont suivi, de même que l’on a expliqué les directions du développement durable du point de vue économique, social et environnemental. Cependant, les concepts de développement et de progrès restent encore limités à des descriptions de processus et n’approfondissent pas les fins ultimes de l’évolution socio-historique. Loin d’exalter le mythe du progrès immanent à la raison et la liberté, l’Eglise catholique relie le développement à l’annonce de la rédemption chrétienne qui n’est pas une utopie indéfinie et futurible, mais qui est déjà « substance de la réalité » au sens où, grâce à elle, « sont déjà présents en nous les biens que l’on espère : la totalité, la vraie vie[25] ».

17. Par conséquent, il faut que, par l’espérance du salut, l’on soit déjà des signes vivants de celle-ci. Dans le monde globalisé, comment peut se propager le message du salut en Jésus-Christ ? « Ce n’est pas la science qui rachète l’homme. L’homme est racheté par l’amour[26] ». La charité chrétienne propose des grammaires sociales inclusives et fondées sur l’universalisation. Cette charité informe les sciences qui, ainsi imprégnées, accompagneront l’homme en quête de sens et de vérité dans la création. L’éducation à l’humanisme solidaire doit partir de la certitude du message d’espérance contenu dans la vérité de Jésus-Christ. C’est à elle que revient donc la tâche de faire rayonner cette espérance en tant que message transmis par la raison et par la vie active auprès des peuples de tous les coins du monde.

18. Mondialiser l’espérance : voilà la mission spécifique de l’éducation à l’humanisme solidaire. Il s’agit d’une mission qui se réalise grâce à la construction de rapports éducatifs et pédagogiques qui soient en mesure de former à l’amour chrétien, qui créent des groupes fondés sur la solidarité, dans lesquels le bien commun est vertueusement rattaché au bien de chacun de ses composants, qui transforme le contenu des sciences selon la pleine réalisation de la personne et de son appartenance à l’humanité. L’éducation chrétienne est précisément en mesure de mener cette tâche primaire car elle « fait naître, elle fait grandir, elle se situe dans la dynamique du don de la vie. Et la vie qui naît est la source la plus jaillissante d’espérance[27] ».

19. Mondialiser l’espérance signifie aussi soutenir l’espoir lié à la mondialisation. En effet, d’une part, la mondialisation a multiplié les possibilités de croissance et ouvert la voie à de nouvelles relations sociales et à des possibilités inédites. Cependant, mis à part ces quelques avantages, d’autre part, elle a causé des inégalités, des phénomènes d’exploitation et elle a poussé des peuples, de façon perverse, à subir une exclusion dramatique des circuits du bien-être. Une mondialisation sans vision, sans espérance, c’est-à-dire sans un message qui soit à la fois annonce et vie concrète, est destinée à causer des conflits et à générer des souffrances et des misères.

5. Pour une véritable inclusion

 

20. Pour remplir leur fonction, les projets formatifs d’éducation à l’humanisme solidaire visent un certain nombre d’objectifs fondamentaux. Tout d’abord, le but principal est de permettre à chaque citoyen de se sentir activement impliqué dans la construction de l’humanisme solidaire. Les instruments utilisés doivent encourager le pluralisme en établissant des espaces de dialogue qui visent la représentation des instances éthiques et normatives. L’éducation à l’humanisme solidaire doit veiller tout particulièrement à ce que l’apprentissage des sciences corresponde avec la prise de conscience d’un univers éthique dans lequel la personne agit. En particulier, cette conception droite de l’univers éthique doit évoluer vers l’ouverture d’horizons du bien commun qui soient de plus en plus vastes, jusqu’à s’étendre à toute la famille humaine.

21. Ce processus inclusif dépasse les limites des personnes qui vivent sur terre aujourd’hui. Le progrès scientifique et technologique a montré, au fil des dernières années, que les choix faits dans le présent sont en mesure d’influencer les styles de vie et, dans certains cas, l’existence même des citoyens des générations à venir. « La notion de bien commun inclut aussi les générations futures[28] ». En effet, le citoyen d’aujourd’hui doit être solidaire de ses contemporains, où qu’ils soient, mais aussi des futurs citoyens de la planète. Étant donné que « le problème est que nous n’avons pas encore la culture nécessaire pour faire face à cette crise […] il faut construire des leaderships qui tracent des chemins, en cherchant à répondre aux besoins des générations actuelles comme en incluant tout le monde, sans nuire aux générations futures[29] ». La tâche spécifique que l’éducation à l’humanisme solidaire peut relever consiste à contribuer à la construction de cette culture fondée sur une éthique intergénérationnelle.

22. Cela signifie que l’éducation élargit le domaine classique de la portée de son action. Si, jusqu’à présent, l’école a été considérée comme étant l’institution de formation des citoyens de demain, si les agences de formation à l’éducation permanente s’occupent des citoyens du temps présent, par l’éducation à l’humanisme solidaire l’on prend soin de l’humanité future, de la postérité, des citoyens dont il nous faut être solidaires en posant des choix responsables. Cela est encore plus vrai si l’on songe à l’enseignement universitaire, car c’est par cette formation que l’on fournit les compétences nécessaires pour mettre en œuvre des choix décisifs pour l’équilibre des systèmes humains, sociaux, naturels, environnementaux[30], etc. Ainsi, les sujets traités dans les cours universitaires devraient tourner autour d’un critère décisif pour l’évaluation de leur qualité : la durabilité à l’égard des exigences des générations futures.

23. Pour que l’inclusion soit véritable, il faut faire un pas supplémentaire qui consiste à établir un rapport de solidarité avec les générations précédentes. Malheureusement, l’affirmation du paradigme technocratique a, dans certains cas, réduit le savoir historique, scientifique et humaniste – avec son patrimoine littéraire et artistique – alors qu’une vision correcte de l’histoire et de l’esprit dans lequel nos ancêtres ont affronté et surmonté leurs défis pourrait aider l’homme dans l’aventure complexe de la contemporanéité. Les sociétés humaines, les communautés, les peuples, les nations sont le fruit de passages de l’histoire dans lesquels se révèle une identité spécifique dont l’élaboration ne cesse de se faire. Saisir le lien fécond entre le développement historique d’une communauté et sa vocation au bien commun et à l’accomplissement de l’humanisme solidaire implique la formation d’une conscience historique, fondée sur la certitude de l’unité inséparable qui conduit les ancêtres, les contemporains et les descendants à dépasser les degrés de parenté pour se reconnaître tous enfants du seul et unique Père, unis dans une relation de solidarité universelle[31].

 

6. Réseaux de coopération

 

24. Tout comme l’encyclique Populorum progressio recommande la rédaction de « programmes concertés[32] », aujourd’hui la nécessité qui émerge de toute évidence consiste à faire converger les initiatives éducatives et de recherche vers l’humanisme solidaire, conscients du fait que ces efforts « ne sauraient demeurer dispersés et isolés, moins encore opposés pour des raisons de prestige ou de puissance[33] ». Etablir des réseaux de coopération dans le domaine éducatif, scolaire et universitaire signifie déclencher des dynamiques inclusives, constamment en quête de nouvelles possibilités d’insérer dans le circuit d’enseignement et d’apprentissage des sujets différents, notamment ceux qui ont le plus de mal à jouir de programmes de formation qui répondent à leurs besoins. Nous ne pouvons pas oublier que l’éducation est encore une ressource qui manque dans le monde. Il existe toujours une bonne part de l’humanité qui souffre à cause de l’absence d’un niveau d’éducation qui permette le développement. La première tâche que doit relever l’éducation à l’humanisme solidaire consiste à mener à bien la socialisation de soi, grâce à l’organisation de réseaux de coopération.

25. Une éducation à l’humanisme solidaire développe des réseaux de coopération dans les différents domaines de l’éducation, notamment dans la formation universitaire. Tout d’abord, elle demande aux acteurs de l’éducation d’avoir une attitude correcte à l’égard de la collaboration. Cette éducation insiste notamment sur la collégialité des professeurs lorsqu’il s’agit de préparer les programmes de formation, ainsi que sur la collaboration entre étudiants quant aux modalités d’apprentissage et aux milieux de formation, mais pas seulement. S’agissant de cellules vivantes de l’humanisme solidaire rattachées les unes aux autres par un pacte éducatif et par une éthique intergénérationnelle, la solidarité entre ceux qui enseignent et ceux qui apprennent doit être progressivement inclusive, plurielle et démocratique.

26. L’université devrait être le terreau principal pour la formation à la coopération dans la recherche scientifique, en privilégiant – au sein de l’humanisme solidaire – l’organisation de recherches collectives, dans tous les domaines de la connaissance, dont les résultats pourraient être corroborés par l’objectivité scientifique de l’application de logiques, de méthodes et de techniques adéquates, mais aussi par l’expérience de la solidarité vécue par les chercheurs. Il s’agit de favoriser la formation de groupes de recherche, formés par le personnel enseignant, les jeunes chercheurs et les étudiants, sans oublier la collaboration entre institutions universitaires situées dans un contexte international. Les réseaux de coopération devront être établis entre sujets éducatifs et autres sujets, par exemple du monde des professions, des arts, du commerce, de l’entreprise et de tous les corps intermédiaires de la société dans lesquels l’humanisme solidaire a besoin de se propager.

27. Beaucoup ont mis en exergue le besoin d’une éducation qui ne tombe pas dans le piège des processus de massification culturelle qui provoquent les effets néfastes du nivellement et, par là même, de la manipulation consumériste. L’apparition de réseaux de coopération dans le cadre de l’éducation à l’humanisme solidaire peut permettre de surmonter ces défis par la décentralisation et la spécialisation. Dans une perspective de subsidiarité éducative, aussi bien au niveau national qu’international, on favorise le partage de responsabilités et d’expériences, indispensable pour optimiser les ressources et éviter les risques. De cette façon, on pourra construire un réseau non seulement de recherche mais surtout de service dans lequel on pourra s’entraider et partager les nouvelles découvertes, « en échangeant pour quelque temps leurs professeurs, en développant enfin tout ce qui peut favoriser une collaboration accrue[34] ».

 

7. Perspectives

 

28. L’éducation et l’enseignement scolaire et universitaire ont toujours été au centre de la proposition de l’Eglise catholique dans la vie publique. Elle a défendu la liberté d’éducation lorsque, dans les cultures séculières et laïcistes, les espaces affectés à la formation aux valeurs religieuses semblaient se réduire. Par l’éducation, elle a continué à alimenter, par des principes et des valeurs, la coexistence publique alors que les sociétés modernes, trompées par les réalisations scientifiques et technologiques, juridiques et culturelles, jugeaient insignifiante la culture catholique. Aujourd’hui, comme à toute époque, c’est à l’Eglise catholique que revient, encore une fois, la responsabilité de contribuer, par son patrimoine de vérités et de valeurs, à la construction de l’humanisme solidaire pour un monde prêt à réaliser la prophétie contenue dans l’encyclique Populorum progressio.

29. Pour donner une âme au monde global en proie à des changements constants, la Congrégation pour l’Education Catholique insiste sur la priorité qui consiste à construire la « civilisation de l’amour[35] » et exhorte tous ceux qui, de par leur profession ou leur vocation, sont engagés dans les processus éducatifs – à tous les niveaux – à vivre avec dévouement et sagesse leur expérience, au nom des principes et des valeurs indiqués. Notre Dicastère – après le Congrès Mondial « Eduquer aujourd’hui et demain. Une passion qui se renouvelle » (Rome-Castel Gandolfo, 18-21 novembre 2015) – a souhaité reprendre ici les réflexions et les défis présentés aussi bien par les professeurs, les étudiants et les parents que par les Eglises particulières, les familles religieuses et les associations engagées dans l’univers si vaste de l’éducation.

30. Ces orientations sont adressées à tous les sujets impliqués avec passion à renouveler au quotidien la mission éducative de l’Eglise dans les différents continents. Nous souhaitons offrir aussi un instrument utile pour établir un dialogue constructif avec la société civile et les organismes internationaux. En cette même époque, le Pape François a voulu instituer la Fondation Gravissimum educationis[36]dans le but de poursuivre les « finalités scientifiques et culturelles destinées à promouvoir l’éducation catholique dans le monde[37] ».

31. En conclusion, les thèmes et les horizons à explorer – à partir de la culture du dialogue, de la mondialisation de l’espérance, de l’inclusion et des réseaux de coopération – s’adressent aussi bien à l’expérience de formation et d’enseignement qu’à l’activité d’étude et de recherche. Il faudra donc encourager la communication de ces expériences et des résultats de la recherche de façon à permettre, à chaque entité engagée dans l’éducation à l’humanisme solidaire, de saisir le sens de sa propre initiative dans le processus global de construction d’un monde fondé sur les valeurs de la solidarité chrétienne.

 

Rome, en la fête de Pâques, le 16 avril 2017

 

Cardinal Giuseppe Versaldi, Préfet

Mgr Angelo Vincenzo Zani, Secrétaire


 

TABLE DES MATIERES

 

Introduction

1. Scénarios actuels

2. Humaniser l’éducation

3. Culture du dialogue

4. Globaliser l’espérance

5. Pour une véritable inclusion

6. Réseaux de coopération

7. Perspectives

 

 


[1] PAUL VI, Lettre encyclique Populorum progressio (26 mars 1967), 3.[2] CONCILE OECUMENIQUE VATICAN II, Constitution pastorale Gaudium et spes sur l’Eglise dans le monde de ce temps (28 octobre 1965), 4-5.

[3] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise (2004), 167.

[4] C’est également pour cette raison que Populorum progressio a souvent été rapprochée, pour la portée de ses propos dans le domaine social, à Rerum novarum de Léon XIII : cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), 2-3 ; BENOÎT XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), 8.

[5] Populorum progressio, 42.

[6] Pape François, Discours aux participants au Congrès organisé par le dicastère pour le Service du développement humain intégral, à l’occasion du 50e anniversaire de l’encyclique Populorum progressio, 4 avril 2017.

[7] Pape François, Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium (24 novembre 2013), 24.

[8]« L’amour dans la vérité – caritas in veritate – est un grand défi pour l’Église dans un monde sur la voie d’une mondialisation progressive et généralisée. Le risque de notre époque réside dans le fait qu’à l’interdépendance déjà réelle entre les hommes et les peuples, ne corresponde pas l’interaction éthique des consciences et des intelligences dont le fruit devrait être l’émergence d’un développement vraiment humain » (BENOIT XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate, 29 juin 2009, 9).

[9] PAPE FRANÇOIS, Lettre encyclique sur la sauvegarde de la maison commune Laudato Si’ (24 mai 2015), 215.

[10] Cf. UNICEF, Rapporto sulla condizione dell’infanzia nel mondo 2016, Unicef, Firenze 2016 ; UNICEF, Figli della recessione. L’impatto della crisi economica sul benessere dei bambini nei paesi ricchi, Unicef-Office of Research Innocenti, Firenze 2014.

[11] Cf. INTERNATIONAL ORGANIZATION FOR MIGRATION, World Migration Report 2015 – Migrants and Cities: New Partnerships to Manage Mobility, IOM, Geneva 2015.

[12] BENOÎT XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), 75.

[13]Ibid, 53.

[14] Populorum progressio, 13. Cf. PAUL VI, Discours aux Nations Unies4 octobre 1965.

[15] Cf. CONCILE OECUMENIQUE VATICAN II, Déclaration sur l’éducation chrétienne Gravissimum educationis (28 octobre 1965), 1 B

[16]Ibid., 1.

[17] PAPE FRANÇOIS, Discours aux participants à l’Assemblée plénière de la Congrégation pour l’Education Catholique, 9 février 2017.

[18] Cf. PAPE FRANÇOIS, Catéchèse du 20 mai 2015 sur la famille et l’éducation.

[19] Ibid.

[20] PAPE FRANÇOIS, Discours aux participants au Congrès mondial sur « Eduquer aujourd’hui et demain. Une passion qui se renouvelle » promu par la Congrégation pour l’Education Catholique, Rome, 21 novembre 2015.

[21] CONCILE OECUMENIQUE VATICAN II, Déclaration sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes Nostra Aetate (28 octobre 1965), 2, 4.

[22] PAPE FRANÇOIS, Discours aux participants à l’Assemblée plénière de la Congrégation pour l’Education Catholique, 9 février 2017.

[23] Cf. CONGREGATION POUR L’EDUCATION CATHOLIQUEEducare al dialogo interculturale nella scuola cattolica. Vivere insieme per una civiltà dell’amore, Città del Vaticano 2013, 45.

[24] Populorum progressio, 87.

[25] BENOÎT XVI, Lettre encyclique Spe salvi (30 novembre 2007), 7.

[26] Ivi, 26.

[27] PAPE FRANÇOIS, Discours aux participants à l’Assemblée plénière de la Congrégation pour l’Education Catholique, 9 février 2017.

[28] PAPE FRANÇOIS, Lettre encyclique sur la sauvegarde de la maison commune Laudato Si’ (24 mai 2015), 159.

[29] Ivi, 53.

[30] Cf. JEAN-PAUL II, Constitution Apostolique Ex corde Ecclesiae (15 août 1990), 34.

[31] Populorum progressio, 17.

[32] Ivi, 50.

[33] Ibid.

[34] CONCILE OECUMENIQUE VATICAN II, Déclaration sur l’éducation chrétienne Gravissimum educationis, 12

[35] L’expression « civilisation de l’amour » a été employée par Paul VI pour la première fois, le 17 mai 1970, en la fête de la Pentecôte (Insegnamenti, VIII/1970, 506), puis reprise plusieurs fois au cours de son pontificat.

[36] PAPE FRANÇOIS, Chirographe pour l’institution de la Fondation Gravissimum Educationis (28 octobre 2015).

[37] Ibid.

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