Laurent Landete est depuis juillet 2020 le directeur général du Collège des Bernardins, situé au cœur de Paris. Il s’agit d’un lieu de formation, de débats, de recherche et d’art, dont le but est de promouvoir un dialogue authentique, culturel et intellectuel entre la société et la foi chrétienne.
Marié et père de six enfants, Laurent Landete est aussi, depuis une dizaine d’années, membre du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie. Il a également été nommé par le Saint-Siège vice-délégué pontifical pour l’œuvre des Foyers de charité en février 2024.
Zenit : Quelle est la mission spécifique du Collège des Bernardins ?
Laurent Landete : Ce Collège a pour vocation d’être un lieu de dialogue entre l’Église et la société autour de questions contemporaines telles que, par exemple, l’intelligence artificielle, l’économie, le travail, la bioéthique ou l’écologie. Un dialogue qui s’enracine dans l’Écriture sainte, la Tradition et le Magistère de l’Église.
Nous avons aux Bernardins « quatre métiers » différents et complémentaires. Tout d’abord, nous offrons une formation en théologie, en Écriture sainte, en histoire de l’art et en histoire de l’Église. Nous formons de manière académique, que ce soit en présentiel ou en distanciel, mais nous proposons aussi beaucoup de cours accessibles librement.

Le Collège des Bernardins : « Un parvis où tout le monde est accueilli » © Collège des Bernardins
Deuxièmement, nous avons un espace de recherche pour créer des liens entre la Parole de Dieu et les questions de ce temps, et nous avons 250 chercheurs spécialistes qui dialoguent avec des théologiens. Nous faisons donc le pari que la théologie peut encore dire quelque chose au monde contemporain, et inversement, que les questions peuvent faire avancer la théologie.
Le troisième « métier » est celui du débat. La théologie façonne la manière de s’écouter et d’élaborer une pensée, dans un esprit qui rappelle les collèges médiévaux où les savants se réunissaient pour échanger. Le Collège des Bernardins est donc appelé à devenir une école du dialogue. Nous cherchons à apprendre à débattre, pour ne pas se battre !
Enfin, nous mettons en valeur l’expression artistique et culturelle, qui est une autre manière d’entrer en dialogue avec le monde. Là où la raison avoue ses limites, la sensibilité humaine vient prendre le relais dans la recherche de la vérité. Nous proposons à des artistes d’entrer en « résidence » intellectuelle et spirituelle, ce qui leur permet de se mettre en lien avec des théologiens et de renouer avec la grande tradition de la commande dans l’Église.
Zenit : Quelles ont été vos principales priorités depuis votre arrivée aux Bernardins ?
L. Landete : Ma première mission a été de remettre l’Église au milieu du village, afin d’éviter toute forme de mondanité ecclésiale, qui risquerait de nous éloigner de notre appel à vivre selon l’Évangile, c’est-à-dire « être dans le monde sans être du monde ». La rencontre avec le monde ne doit jamais nous éloigner de notre enracinement, et cet enracinement ne doit pas non plus nous enfermer dans un entre-soi identitaire, académique, intellectuel ou spirituel.
Au fond, la vocation des Bernardins est d’être un parvis, un lieu-seuil où tout le monde est accueilli, et cela nécessite que tous les acteurs du Collège soient eux-mêmes nourris spirituellement. Ce qui me marque le plus, c’est de voir des personnes de toutes conditions venir ici. Des grands professeurs de médecine, des grands chefs d’entreprise, des personnalités politiques de premier plan viennent aux Bernardins pour puiser à cette source et redonner un sens à leur mission.
Aujourd’hui, la formation en présentiel attire plusieurs milliers de personnes, et on compte pour le distanciel des dizaines de milliers de personnes, jusqu’à 100 000 qui se connectent à notre plateforme de formation. Les débats, c’est aussi plusieurs milliers de personnes en présentiel, et plusieurs millions qui suivent notre chaîne digitale de débats. Et en ce qui concerne les artistes, nous avons une moyenne de 50 000 personnes par exposition.
Zenit : Quels seraient vos souhaits pour la suite ?
L. Landete : J’aimerais que la mission du Collège des Bernardins soit comprise par le monde chrétien comme nécessaire, pour que le monde non chrétien puisse à son tour en bénéficier. Il faudrait que ce projet soit de plus en plus connu pour qu’il soit mieux soutenu, car il y a un enjeu de civilisation.

Première visite de Mgr Ulrich en mai 2022 © linkedin/laurent landete
Aujourd’hui, je vois que des demandes viennent de toutes parts pour avoir des débats sur l’intelligence artificielle, sur les questions de logement, la dignité humaine, la politique ou géopolitique, et même la littérature.
Je souhaite aussi que ce Collège soit un lieu de régénération pour le monde artistique. Dans notre société centrée sur la rentabilité et la force, il faudrait que le monde de l’art puisse être renouvelé pour redonner de l’espérance et du cœur aux choses.
Là où certains pensent nécessaire de faire table rase du passé, nous faisons le pari inverse : notre histoire, notre culture et notre sensibilité peuvent changer la donne. Non pas pour se refermer, mais pour que les portes s’ouvrent et fassent découvrir un trésor.
Zenit : Vous êtes également depuis deux ans co-délégué pontifical pour les Foyers de charité. Comment se passe cette gouvernance assez particulière, dans un moment de crise pour les Foyers ?
L. Landete : Personnellement, c’est une des plus belles expériences de gouvernement que j’ai vécues de toute ma vie. Je partage cette mission avec une femme religieuse, alors que je suis un homme laïc, marié et père de famille. Nous faisons l’expérience de la joie de la co-responsabilité. Il y a entre nous plusieurs complémentarités, et nous essayons de ne jamais rien décider seul.
C’est un exercice extrêmement vertueux et très beau. Je pense sincèrement qu’il est possible de vivre cette co-responsabilité dès l’instant où l’on s’écoute, où l’on prie l’un pour l’autre, où l’on ne cherche pas le pouvoir mais au contraire le service du bien commun.

Soutenir les Foyers de Charité : Laurent Landete et Sr Christine Foulon au centre © lesfoyersdecharite.com
Je peux vous dire que beaucoup de choses ont avancé aux Foyers de charité. Nous recevons de plus en plus de lettres de remerciements de membres de Foyers qui voient le travail d’apaisement, de réconciliation, de réparation, même s’il reste toujours des choses à faire.
Ce qui a changé ma vie aussi, c’est l’écoute des victimes, le plus souvent des femmes qui ont beaucoup souffert et qui ont pu libérer leur parole. Il y a cependant un enjeu très fort à ce que le processus de réparation puisse être réellement fait, qu’il y ait une libération de la personne dans toutes ses dimensions, et que les conditions soient créées pour que cela ne se reproduise plus.
Zenit : Enfin, vous êtes aussi membre du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie. Quels sont les principaux défis auquel vous réfléchissez au sein de ce dicastère ?
L. Landete : Cette mission m’apporte un regard unique sur la réalité de l’Église universelle, parce nous nous retrouvons régulièrement à Rome avec des cardinaux, des évêques, des prêtres, des laïcs du monde entier. Je suis frappé par nos échanges et par les témoignages de terrain tellement différents d’un pays à l’autre. L’Église est à la fois universelle, elle parle à tout le monde, et elle est en même temps incarnée dans le tissu local.
Lors de nos réunions, nous parlons beaucoup de la place de la famille dans toutes les cultures. La famille est un trésor à préserver pour que la personne humaine puisse se développer paisiblement. Mais la question de la vie est aussi primordiale, on le voit à travers ces lois de bioéthique et sur la fin de vie que nous vivons en France. Comment peut-on crier au monde que la vie a du prix ? Dans ce monde utilitariste, qui refuse le plus fragile et le plus petit, il est possible de trouver une autre voie, celle du respect de la vie et de la dignité de toute personne humaine.
D’autre part, nous réfléchissons actuellement au rapport prêtre-laïc, à l’importance de trouver des nouveaux modes de vie où le prêtre n’est pas mis sur un piédestal, et où le laïc n’est pas simplement un agent de sacristie. Il est important que le prêtre demeure pleinement dans sa mission sacerdotale, et que le laïc puisse être pleinement coopérateur de la pastorale. S’il n’est pas nécessaire de demander l’autorisation à son curé pour annoncer le Christ, il faut comprendre aussi que cela se fait en communauté et que l’on a besoin d’une communion d’états de vie, qui révélera de plus en plus cette parole : « Voyez comme ils s’aiment ! »



