Si le Concile semblait optimiste par rapport à la progression culturelle de son temps, il a su tirer l’attention sur des sujets importants concernant le développement humain intégral. Ses orientations ont-elles été entendues ? Notre situation après 60 ans redit toute leur actualité, sous la forme d’un appel encore plus urgent.
Section 3 : Quelques devoirs plus urgents des chrétiens par rapport à la culture
En reconnaissant le droit de tous à la culture et à sa réalisation pratique, le numéro 60 exprime une satisfaction au §1 : « puisqu’on a maintenant la possibilité de délivrer la plupart des hommes du fléau de l’ignorance… ». Ce « maintenant » qui s’appliquait à l’année 1965, est encore plus vrai aujourd’hui, grâce aux progrès immenses de l’informatique. Mais il est nécessaire d’être guidé pour ne pas s’y perdre, autrement dit savoir maîtriser ce qui n’est qu’un outil et en aucun cas un maître. Déjà l’informatique développée il y a quelques années offrait un ensemble énorme de connaissances qui nécessitait des choix. Et très souvent des contacts humains s’imposent comme obligatoires pour ne pas perdre trop de temps.
L’intelligence artificielle apparaît à beaucoup comme la solution infaillible. Dans ses meilleurs développements actuels, elle peut effectivement provoquer cette illusion. Mais il ne faudrait jamais oublier que cette dernière est liée à des connaissances humaines plus ou moins savamment compilées. Mais elle réalise ses opérations avec les erreurs inhérentes à notre nature, aussi variées que peuvent l’être les fautes de grammaire, de syntaxe ou de traductions : elle est composée des apports de leurs concepteurs et s’informe des contenus que chaque usager lui fournit. Cela va sans oublier qu’ici peuvent s’introduire des orientations idéologiques particulières.
J’ai fait le test avec une faute de compréhension du latin que j’avais trouvée dans un livre que je ne nommerai pas. L’intelligence artificielle m’a restitué la faute, avec comme référence le livre en question. Notre texte conciliaire semble le pressentir quand il exige dans ce même paragraphe que « le droit à la culture, soit en harmonie avec la dignité de la personne humaine, sans distinction de race, de sexe, de nation, de religion ou de condition sociale ».
Le niveau d’éducation scolaire
Le §2 a souvent été cité en France, surtout, je crois, pour justifier des abus dont notre Éducation nationale ne s’est toujours pas remise, en particulier au niveau de l’enseignement supérieur. Voici le début de la phrase concernée : « En conséquence, il faut tendre à donner « à ceux qui en sont capables » la possibilité de poursuivre des études supérieures ».
La question de la non-sélection fut en effet au centre des revendications étudiantes dans toute l’Europe et en France en particulier. À cette époque, les deux baccalauréats constituaient déjà une régression, puisqu’ils terminaient l’enseignement secondaire. On ne pouvait entreprendre qu’après un concours d’entrée en sixième, ceux qui le rataient devaient suivre une classe de fin d’études secondaire, terminant par le certificat d’études primaires. Ceux qui réussissaient le concours d’entrée en sixième suivaient le cursus secondaire, marqué par l’examen du Brevet en fin de troisième, du premier baccalauréat en fin de première et le deuxième baccalauréat à l’achèvement de la terminale. Une année de propédeutique était ensuite nécessaire pour entrer à l’université.
Jadis il n’en n’était pas ainsi. Le Baccalauréat complet était le premier diplôme de l’enseignement supérieur et ouvrait les portes de l’université, sans année de propédeutique. L’entrée en masse dans les universités, qui coïncida avec la dévalorisation du métier d’instituteur, produisit une baisse générale de niveau. Pour les études supérieures, le Concile avait bien spécifié « ceux qui en sont capables ». En ne tenant pas compte de cette restriction et en notant n’importe comment, on n’a pas aidé les jeunes à « atteindre leur plein épanouissement culturel », comme le souhaitait le Concile. Pour cette raison, et aussi pour d’autres, l’Église a le devoir de maintenir des écoles et des universités libres quant à leur programme vis-à-vis de l’Éducation nationale. Les catholiques sont en droit de l’exiger, puisqu’ils contribuent par leurs impôts à un enseignement d’État dont leurs enfants ne profitent pas !
Conditions de culture personnelle
Le §3 déclare : « Il faut en outre tout faire pour que chacun prenne conscience et du droit et du devoir qu’il a de se cultiver, non moins que de l’obligation qui lui incombe d’aider les autres à le faire ». L’Église a toujours eu ce souci, sous tous les régimes que la France a connus, tout comme en Europe. Une des causes du succès de l’ordre des jésuites fut, dès le 16e siècle la qualité de leur enseignement. Quand ceux-ci furent expulsés de différents pays catholiques, en 1761 pour la France, et même dissous par le pape Clément XIV en 1773, beaucoup trouvèrent refuge dans la Prusse protestante de Frédéric II et dans la Russie orthodoxe de Catherine Il.
L’enseignement fut aussi la grande affaire des différentes Républiques dont se dota la France, surtout la Troisième, veillant à étendre éducation et culture à toute la population. On veilla à la qualité… jusqu’en 1968, qui vit le commencement du déclin. La France vit une situation catastrophique depuis une dizaine d’années quant à l’enseignement publique. Beaucoup de parents, même non-catholiques se tournent vers l’Église catholique.
Un autre désir du Concile est douloureusement actuel : « Il existe des conditions de vie et de travail qui contrarient les efforts des hommes vers la culture et qui en détruisent chez eux le goût. Ceci vaut à un titre spécial pour les agriculteurs et les ouvriers, auxquels il faut assurer des conditions de travail, telles qu’elles ne les empêchent pas de se cultiver, mais bien plutôt les y poussent. » Si le monde ouvrier a connu des améliorations incontestables, on ne peut en dire autant de la condition paysanne. Le travail est épuisant et bien souvent d’un faible rapport. Le nombre de suicides y est en augmentation, ceci pour la France, et les choses ne font que se dégrader. L’épisode des « gilets jaunes » en a constitué une illustration.
Conditions de la femme
Le Concile n’ignore pas non plus les changements dans la condition féminine, l’entrée des femmes dans le monde du travail. Loin de la condamner, il demande simplement que celles-ci puissent continuer à « jouer le rôle selon leurs aptitudes propres » et qu’elles puissent bénéficier d’une « participation spécifique et nécessaire à la vie culturelle et la promouvoir ». Autrement dit le travail des femmes ne devrait pas les empêcher d’avoir accès à la culture, tout comme il ne devrait pas les priver de leur fonction familiale indispensable. Cela implique de la part des États une réelle politique familiale, car beaucoup de jeunes femmes, aujourd’hui, ont compris cette nécessité. Le spectacle désolant de la détresse d’une grande partie de la jeunesse actuelle a achevé d’en convaincre certaines.
61. Formation à une culture intégrale.
Dès le §1 il est observé que « …de nos jours plus que par le passé, la difficulté est grande d’opérer la synthèse entre les différentes disciplines et branches du savoir ». Ainsi, le Concile constate que « tandis que s’accroissent la masse et la diversité des éléments de culture, dans le même temps s’amenuise la faculté pour chaque homme de les percevoir et de les harmoniser entre eux, si bien que l’image de « l’homme universel » s’évanouit de plus en plus ». Cette affirmation était parfaitement exacte, particulièrement en France, grâce au général De Gaulle qui, bien que restaurateur de la République en 1944, ne faisait pas siennes les funestes rêveries de la Première République et ses ambitions sur l’Europe. De Gaulle qui appréciait Vatican II était en réalité plus disciple de De Maistre que de Maurras. Il adhérait, je crois, à la constatation maistrienne de « l’erreur de théorie » qu’il décrit ainsi :
« (Elle) a égaré les Français depuis le premier instant de leur Révolution. La constitution de 1795 (5 Fructidor, an III du Directoire), tout comme ses aînées, est faite pour l’homme. Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu ».
Et plus loin : « Une constitution qui est faite pour toutes les nations, n’est faite pour aucune : c’est une pure abstraction, une œuvre scolastique faite pour exercer l’esprit d’après une hypothèse idéale, et qu’il faut adresser à l’homme, dans les espaces imaginaires où il habite. Qu’est-ce qu’une constitution ? N’est-ce pas la solution du problème suivant ?
Étant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d’une certaine nation, trouver les lois qui lui conviennent. Or, ce problème n’est pas seulement abordé dans la constitution de 1795, qui n’a pensé qu’à l’homme. Toutes les raisons imaginables se réunissent donc pour établir que le sceau divin n’est pas sur cet ouvrage — Ce n’est qu’un thème. Aussi déjà dans ce moment, combien de signes de destruction ! ». (J de Maistre, Considérations sur la France, Éditions Complexe 2006, pp. 86-87).
Menace du concept de l’homme universel
Je le répète, De Gaulle, comme Adenauer, croyaient à la valeur des nations. Catholiques tous deux, ils n’envisageaient comme possible et utile à la paix et à l’équilibre du monde qu’une Europe des patries, la seule qui soit conforme à sa tradition, à son histoire marquée par le christianisme.
Avec ce passage de Gaudium et spes, l’Église allait dans le même sens. C’est pourquoi il est particulièrement douloureux que des démocrates-chrétiens (le MRP en France) aient compté parmi ceux qui par la suite trahirent ce projet. On est aujourd’hui revenu à « l’homme universel », masque de l’homme « économique », producteur et consommateur, très accessoirement croyant !
L’affirmation du §2 nous montre l’étendue de la trahison, en nous rappelant l’espérance de 1965 et la réalité d’aujourd’hui : « La famille est au premier chef comme la mère nourricière de cette éducation : en elle, enveloppés d’amour, les enfants découvrent, plus aisément la hiérarchie des valeurs… » Parce que depuis de trop nombreuses années, la politique familiale est, un peu partout en Europe, médiocre ou absente, provoquant la crise de dénatalité qu’on connaît, et qu’il existe des lois ou des pratiques qui ruinent la notion de famille elle-même, il n’est pas nécessaire de donner des exemples précis. Qu’on se souvienne simplement qu’il s’agit là d’une des conséquences de la disparition des patries au profit de leur remplacement par « l’homme universel » ! N’ayant pas de patrie, il n’a pas de famille, celle-ci devient une structure dangereuse qu’il faut contrôler. C’est la philosophie sous-jacente aux systèmes totalitaires !
Instruction et culture personnelles
En déclarant que « Les sociétés actuelles disposent en particulier, grâce à la diffusion croissante des livres et aux nouveaux moyens de communication, culturel et social de ressources opportunes, qui peuvent faciliter l’universalité de la culture », le §3 énonce une vérité qui demeure aujourd’hui, mais dans une réalité bien différente de 1965. Malgré toutes les calomnies sur le contrôle de l’information et de la culture par le régime gaulliste, il existait à cette époque une plus grande liberté d’expression qu’aujourd’hui ! Il y avait bien évidemment des pensées à la mode, comme de tout temps, mais on n’empêchait pas les autres de s’exprimer. La presse écrite, plus importante qu’aujourd’hui, utilisait son influence et la culture de ceux qui la dirigeaient. Un rédacteur en chef pouvait faire s’exprimer dans ses journaux quelqu’un qui était censuré par un concurrent.
Aujourd’hui, les chaînes de télévision et de radio ont supplanté les journaux, mais du fait d’appartenance à l’État pour certaines, ou à des puissances d’argent qui les maitrisent, on a instauré la pensée unique et l’opposition qui va avec, sous une seule forme ! À une pensée unique correspond une forme d’opposition unique. Elle remplit la fonction de « fou du roi », il est permis de distraire, mais avec des limites à ne pas franchir. Sinon, ce sont les oubliettes médiatiques. Bref, il existe des manières très strictes d’être pour ou contre quelque chose, et quand on sort de ces limites, on meurt médiatiquement et socialement.
Loisir pour la culture ou culture de loisir ?
Et ce qu’ajoute notre texte demeure exact : « En effet, avec la diminution plus ou moins généralisée du temps de travail, les occasions de se cultiver se multiplient pour la plupart des hommes. Que les loisirs soient bien employés pour se détendre et pour fortifier la santé de l’esprit du corps : en se livrant à des activités libres et à des études désintéressées ; à l’occasion de voyages en d’autres régions (tourisme) qui affinent l’intelligence et qui, de surcroît, enrichissent chacun par la connaissance de l’autre. »
La diminution du temps de travail est une réalité, surtout en France, mais cela induit, dans les loisirs – et heureusement pas pour tous – une perte du goût de l’effort. J’entends par là la niaiserie de beaucoup de spectacles et les mauvaises façons de pratiquer le sport, qu’on retrouve dans les voyages organisés – le « rentable » prime. Or, l’effort est nécessaire pour se cultiver véritablement et voyager d’une manière instructive qui n’exclut pas la détente. Mais dans la masse de choses offertes par la modernité, que de facilités et d’infantilismes rendent impossible le souhait du §4 : celui « de s’interroger sur la signification profonde de la culture et de la science pour la personne humaine. »
