La façade de la basilique du Rosaire à Lourdes perdra bientôt l’un de ses éléments artistiques les plus emblématiques. Toutes les mosaïques réalisées par l’ancien jésuite Marko Rupnik seront recouvertes et, contrairement aux interventions précédentes, cette modification sera cette fois définitive.
Mgr Jean-Marc Micas, évêque de Tarbes et Lourdes, a clairement indiqué que cette décision n’est pas une simple mesure temporaire pour la visite du pape Léon XIV au sanctuaire français les 26 et 27 septembre. Les mosaïques resteront dissimulées après le départ du pape, le diocèse entamant une nouvelle procédure pour déterminer la future décoration de la façade. Des artistes et des théologiens devraient rejoindre la commission qui étudie déjà l’avenir du site.
Le moment choisi est néanmoins significatif. Léon XIV passera un peu plus d’une journée à Lourdes, où il célébrera la messe, rencontrera les malades et leurs soignants et participera à la traditionnelle procession du Rosaire aux chandelles. Une rencontre privée avec des victimes d’abus est également prévue lors de son voyage en France, mais le Vatican n’a pas précisé si elle aura lieu à Paris ou à Lourdes.
Micas insiste sur le fait que la visite papale est une occasion de faire progresser le débat, et non la raison même de cette décision. Sa position s’est forgée au fil de conversations avec des victimes d’abus, dont certaines lui ont confié que la découverte de l’œuvre de Rupnik les empêche de retourner à Lourdes. Pour l’évêque, cela pose un problème pastoral dans un sanctuaire dont la vocation première est précisément d’accueillir celles et ceux qui sont blessés et en quête de consolation.
« Mon rôle est de veiller à ce que le refuge accueille tout le monde, en particulier ceux qui souffrent », a déclaré Micas.
Les mosaïques resteront dissimulées après le départ du pape
Ce raisonnement confère à cette décision une portée qui dépasse le simple sort d’une collection d’œuvres d’art. Lourdes se demande si un lieu sacré peut continuer à exposer en évidence l’œuvre d’un artiste accusé d’abus graves, alors que certaines victimes présumées perçoivent cette œuvre comme un obstacle à leur retour au sanctuaire.
L’affaire Rupnik demeure en suspens sur le plan juridique. Exclu de la Compagnie de Jésus en 2023 suite à des problèmes disciplinaires, il fait désormais l’objet d’une procédure canonique au Vatican pour des allégations d’abus sexuels, spirituels et psychologiques sur de nombreuses femmes. Le bureau de presse du Vatican a démenti en juillet les informations selon lesquelles le tribunal l’aurait déjà acquitté, précisant que les juges examinaient encore le dossier. Ce tribunal est composé de cinq juges extérieurs au Dicastère pour la Doctrine de la Foi et à la Curie romaine.
Ce statut incertain rend la dernière décision de Micas particulièrement remarquable. L’évêque a clairement indiqué que l’avenir des mosaïques ne dépendrait pas du verdict. Même un acquittement, selon sa position, n’entraînerait pas automatiquement leur restauration. Il s’agit donc d’une démarche pastorale plutôt que d’une déclaration de culpabilité judiciaire.
Lourdes est parvenue à ce stade progressivement. Les mosaïques ont été installées en 2008 pour commémorer le 150e anniversaire des apparitions et représentent les Mystères Lumineux du Rosaire. Leur emplacement sur la façade principale les rendait presque impossibles à manquer pour les pèlerins.
Après la révélation des accusations portées contre Rupnik, le diocèse a créé en 2023 une commission composée de victimes d’abus, de spécialistes de l’art sacré, d’avocats, de responsables de la prévention et d’aumôniers de sanctuaires. En juillet 2024, les œuvres ont cessé d’être illuminées lors des processions nocturnes aux chandelles. En mars 2025, d’autres œuvres de Rupnik ornant les portes de la basilique ont été recouvertes, Micas expliquant que leur présence pouvait rendre l’accès à l’église plus difficile pour les victimes.
Cette dernière décision achève cette progression : de la réflexion à la visibilité réduite, puis à la dissimulation partielle, et enfin au recouvrement de la totalité de la façade.

Le choix du diocèse établit que l’environnement visuel d’un lieu dédié à la guérison ne devienne pas, pour les victimes d’abus, une nouvelle source de souffrance
La controverse comporte également une dimension catholique plus large. L’atelier de Rupnik a contribué à des projets dans plus de 200 lieux de culte à travers le monde, dont d’importants sanctuaires et églises catholiques. Par conséquent, Lourdes n’est pas confrontée à une simple commande artistique, mais à un problème qui touche de nombreuses institutions devant décider du sort d’œuvres majeures associées à un artiste faisant l’objet de graves accusations.
Le choix du diocèse n’efface pas la signification religieuse des mosaïques et ne préjuge en rien du tribunal canonique. Il établit plutôt une autre priorité pour le sanctuaire : que l’environnement visuel d’un lieu dédié à la guérison ne devienne pas, pour les victimes d’abus, une nouvelle source de souffrance.
Ce principe est particulièrement puissant à Lourdes. L’identité du sanctuaire est indissociable des malades, des personnes vulnérables et de celles qui viennent porter des blessures parfois invisibles. La décision de Micas suggère que, dans un tel contexte, l’accompagnement pastoral peut exiger de modifier même un élément artistiquement précieux lorsque sa présence continue devient un obstacle pour les personnes que le sanctuaire est censé accueillir.
Les mosaïques disparaîtront donc de la vue, mais pas nécessairement du débat au sein de l’Église. Après le pèlerinage du pape, Lourdes entend rouvrir la question avec des artistes et des théologiens afin de déterminer ce qui devrait les remplacer.
La future rénovation sera donc bien plus qu’un simple projet architectural. Ce sera l’occasion pour le sanctuaire de déterminer quel langage visuel exprime le mieux sa mission après la crise des abus — et si l’art sacré peut redevenir, avant tout, un signe de consolation pour celles et ceux qui viennent à Lourdes en quête de guérison.
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