Cathédrale du Sacré-Coeur à Oran CC-BY-SA Wikimedia Djinksse Oran

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Léon XIV en Algérie : un pays dans lequel les chrétiens ne peuvent vivre leur foi librement

L’occasion de lever le voile sur une réalité chrétienne largement méconnue

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Première publication le
par Benoît Lanoo

 

Au-delà des 8 000 catholiques officiellement reconnus, l’Algérie compte des 150 000 chrétiens évangéliques, surtout en Kabylie, confrontés à une répression juridique et administrative persistante. La visite du pape Léon XIV est l’occasion de lever le voile sur une réalité chrétienne largement méconnue.

Le pape Léon XIV a voulu se rendre en Algérie surtout pour y marcher sur les traces de saint Augustin d’Hippone, docteur de l’Église du IVe siècle et auteur de la règle de vie religieuse que le souverain pontife respecte depuis plus de 45 ans. Évidemment, il y a aussi rencontré la petite communauté catholique de quelques 8.000 fidèles. Toutefois, il ne faut pas s’y tromper : l’Algérie compte bien davantage de chrétiens que ne le laissent entendre les chiffres officiels.

Une minorité chrétienne largement invisibilisée

Selon un rapport récent du Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ), il existerait en Algérie près de 150 000 protestants évangéliques vivant pour la plupart dans la clandestinité, notamment en Kabylie. Cette organisation non gouvernementale internationale, de sensibilité chrétienne conservatrice, est basée à Strasbourg et active auprès des institutions européennes ainsi qu’auprès des Nations unies.

Ces chrétiens évangéliques sont, plus encore que les catholiques, systématiquement opprimés par les autorités algériennes. D’après Portes Ouvertes, une autre ONG internationale d’origine évangélique, le nombre total de chrétiens en Algérie s’élèverait à environ 156 000 personnes. Ce chiffre serait en augmentation depuis la guerre civile algérienne (1991‑2002). Cependant, l’Algérie fondant son identité nationale sur « l’islam, l’arabité et l’amazighité », aucune statistique officielle précise n’est disponible. La majorité de ces chrétiens appartiennent en effet à des Églises évangéliques non reconnues institutionnellement, contrairement à l’Église catholique.

Brève histoire du christianisme en Algérie

Lorsque les armées musulmanes pénétrèrent sur le territoire de l’Algérie actuelle à la fin du VIIᵉ siècle, l’arabisation y demeura longtemps superficielle et d’importantes communautés chrétiennes subsistèrent. Ce n’est qu’à partir du XIIIᵉ siècle, sous la dynastie des Almohades, que le durcissement des normes religieuses entraîna la quasi-disparition du christianisme.

Celui‑ci réapparut au XIXᵉ siècle avec l’arrivée, en 1830, des colons et missionnaires français. Aux côtés d’une Église catholique officielle, influente dans les diocèses d’Alger, d’Oran et de Constantine, émergea également une minorité chrétienne « indigène » en Kabylie. Celle‑ci fut notamment encouragée par l’action du cardinal Charles Lavigerie, archevêque d’Alger et fondateur des Pères blancs.

En 1950, l’Algérie comptait près d’un million de chrétiens. Après l’indépendance de 1962, la grande majorité d’entre eux quittèrent le pays. L’Église catholique resta tolérée par le nouvel État, mais elle fut très étroitement encadrée, toute activité missionnaire étant interdite.

Les martyrs chrétiens de la « Décennie noire »

La guerre civile entre l’armée algérienne et les groupes armés islamistes proches du Front islamique du Salut (FIS), appelé aussi la « Décennie noire » en Algérie, a constitué une période particulièrement douloureuse pour les chrétiens. Dix-neuf religieuses et prêtres furent assassinés durant ces années de violence. C’est à ces martyrs que le pape Léon XIV a rendu hommage lors de sa visite aux sœurs missionnaires augustines à Bab El Oued. Parmi eux figurait notamment Charles Deckers, Père blanc originaire d’Anvers, assassiné en 1994.

À juste titre, le pape a appelé au pardon comme chemin de réconciliation. Cependant, il convient de rappeler qu’en dépit de la fin des assassinats, les conversions au christianisme restent aujourd’hui sévèrement réprimées en Algérie. Or, face à la violence des groupes islamistes de la fin de deuxième millénaire, la Kabylie s’est insurgée et beaucoup y ont abandonné l’islam et ont embrassé le christianisme « néo-évangélique » issu de dissidences des Églises réformées essentiellement nord-américaines.

Un cadre juridique oppressif

La population chrétienne algérienne ne bénéficie d’aucune reconnaissance officielle. La Constitution se limite à évoquer les « cultes autres que l’islam ». De plus, un système institutionnel discriminatoire contribue à fragiliser la position sociale des chrétiens, notamment à travers les prescriptions d’un code de famille largement inspiré du droit musulman. Enfin, un cadre législatif récent impose un régime d’autorisation strict pour l’exercice de tout culte non musulman.

Concrètement, cinquante‑huit églises protestantes ont été contraintes de fermer, dont quarante‑sept relevant de l’Église protestante d’Algérie (ÉPA). À la suite de la loi de 2012 sur l’enregistrement des associations, l’ÉPA n’a jamais obtenu le renouvellement de son agrément et n’est donc plus reconnue légalement.

Seules trois églises protestantes demeurent aujourd’hui ouvertes, dont une à caractère international. De fait, les protestants en Algérie sont quasiment privés de toute liberté de culte !

Pas de Bible dans une sacoche

Par conséquent, les réunions de prière ont lieu dans des maisons privées, dans des lieux improvisés, parfois en plein air, ou encore en ligne via Zoom ou Google Meet. Mais les pasteurs et fidèles des églises évangéliques risquent des poursuites quand ils se réunissent. En 2024, par exemple, le vice‑président de l’Église protestante d’Algérie, le pasteur Youssef Ourahmane, a été condamné à un an de prison, dont six mois avec sursis, pour « célébration d’un culte non autorisé » dans un « édifice non permis à cet effet ».

Les chrétiens qui partagent ouvertement leur foi sur les réseaux sociaux sont régulièrement poursuivis en justice. Il s’avère également risqué de partager sa foi oralement, en dehors du cadre de la famille proche. Le prosélytisme – « des moyens de séduction tendant de convertir un musulman à une autre religion » ou « d’ébranler la foi d’un musulman », comme le disent les interdictions d’une ordonnance de 2006 – est défini au sens le plus large ; e simple fait de porter une Bible dans une sacoche peut mener en prison.

La stratégie de la discrétion catholique

L’Eglise catholique, dès la guerre d’indépendance, a fait le choix de « s’algérianiser » : Mgr Henri Teissier, archevêque d’Alger de 1988 à 2008, tout comme ses successeurs récents, Mgr Paul Desfarges (2016-2021) et le Cardinal Jean-Paul Vesco (depuis 2021), possèdent la nationalité algérienne. Malgré cette volonté affirmée d’être « l’Église d’Algérie », la hiérarchie catholique renonce à toute visibilité missionnaire. « Le problème de la liberté de culte ne se pose pas en Algérie », affirmait encore Mgr Desfarges en 2018.

Dans les faits pourtant, la répression exercée contre les évangéliques rejaillit également sur les catholiques. Ceux‑ci sont également confronté à l’interdiction d’annoncer ouvertement l’Évangile et ne peuvent témoigner que par l’exemple et la charité. Or même cette présence discrète est devenue plus difficile. En septembre 2022, Caritas Algérie a été contrainte de fermer.

À cette occasion, l’archevêque d’Alger a déclaré vouloir « continuer à faire du bien sans faire de bruit ». La relative tolérance dont bénéficie encore l’Église catholique en Algérie reste en effet étroitement liée à cette stratégie assumée de discrétion.

 

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