Le pape Léon écoute le sermon de Carême du père Pasolini © Vatican Media

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Deuxième prédication du Carême : la fraternité

La grâce et la responsabilité de la communion fraternelle

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Dans la première méditation de Carême, nous sommes entrés au cœur de la conversion de François. Nous avons vu comment la grâce a opéré en lui un véritable changement de goût, une transformation de sa sensibilité qui a modifié la manière dont le Poverello d’Assise regardait lui-même, les autres et la réalité. La rencontre avec les lépreux, le détachement progressif des ambitions du siècle, le choix de l’humilité comme forme concrète de la vie baptismale nous ont montré que la conversion ne naît pas d’abord d’un effort de la volonté, mais de la réponse à un Dieu qui, par sa grâce, nous précède et nous appelle. C’est un chemin qui ne s’accomplit pas une fois pour toutes, mais qui recommence sans cesse.

Cette conversion, cependant, n’est pas restée pour François une expérience solitaire. À un certain moment, le Seigneur lui a donné des frères. Et c’est précisément ce don, inattendu et gratuit, mais aussi profondément exigeant, qui est au centre de la méditation d’aujourd’hui. La fraternité n’est pas un accessoire de la vie spirituelle, ni seulement un contexte favorable pour grandir plus facilement dans la grâce. Elle est le lieu où la conversion se vérifie réellement : le banc d’essai le plus sérieux et, en même temps, le signe le plus éloquent de ce que l’Évangile peut accomplir dans notre vie.

Le chemin que nous essaierons de parcourir se déploie en cinq étapes. D’abord l’origine de la fraternité franciscaine comme don reçu. Ensuite le réalisme de l’Écriture face à la fraternité refusée, avec le récit de Caïn et Abel. Puis l’exigence d’un amour qui dépasse la simple cordialité. Ensuite le fondement christologique sans lequel aucun lien fraternel ne peut vraiment tenir. Et enfin l’horizon eschatologique, dans lequel la fraternité vécue devient déjà, d’une certaine manière, une anticipation de la vie éternelle.

1. Le don des frères

Au début de sa conversion, François vivait seul. Puis le Seigneur lui donna des frères, et ce fut pour lui une grande surprise. Dans le Testament, il le rappelle ainsi :

« Et après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais faire, mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre selon la forme du saint Évangile » (Testament 14, FF 116).

François n’avait pas pensé fonder un groupe religieux. L’arrivée des compagnons Bernard et Pierre l’obligea à se remettre à l’écoute de Dieu et à se demander à nouveau quelle était sa volonté. Tous trois entrèrent alors dans une église, ouvrirent les Écritures et cherchèrent là leur chemin. Ils comprirent qu’ils vivraient selon l’Évangile : en travaillant de leurs mains, en communion avec l’Église, en annonçant la pénitence et en alternant des moments de retrait avec la vie au milieu des gens.

Ainsi naquit la fraternité. On y trouvait des nobles et des gens du peuple, des riches et des pauvres, des clercs et des laïcs. François voulait qu’il n’y ait entre les frères aucun rapport de pouvoir ou de supériorité, comme dans la société de son temps. Tous devaient porter le même nom : frères mineurs. La forme de la première fraternité franciscaine cherchait à être fidèle à l’enseignement de Jésus : « Vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères. Et n’appelez personne “père” sur la terre, car vous n’en avez qu’un, le Père céleste » (Matthieu 23, 8-9).

En lisant les écrits de François, on perçoit immédiatement son désir d’une fraternité vivante, intense et pleine de chaleur humaine. Il n’est donc pas étonnant que les Règles contiennent des indications très claires et concrètes :

« Que tous les frères n’aient aucun pouvoir ni domination, surtout entre eux. Et que celui qui voudra devenir le plus grand soit leur ministre et leur serviteur ; et que celui qui est le plus grand parmi eux se fasse comme le plus petit. Et qu’aucun frère ne fasse du mal ni ne dise du mal d’un autre ; mais que, par la charité qui vient de l’Esprit, ils se servent et s’obéissent volontiers les uns aux autres » (Règle non bullée V, 9-13, FF 19-20).

Et encore :

« Et partout où ils sont et se rencontreront, que les frères se montrent familiers les uns avec les autres. Que chacun manifeste à l’autre avec confiance ses besoins ; car si une mère nourrit et aime son fils selon la chair, combien plus chacun doit-il aimer et nourrir son frère selon l’esprit ? » (Règle bullée VI, 7-8, FF 91-92).

Dans ces paroles, on retrouve le même esprit qui animait les premières communautés chrétiennes : « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants n’avait qu’un seul cœur et qu’une seule âme, et nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais tout était commun entre eux » (Actes 4,32).

Et pourtant, la fraternité ne fut pas du tout une expérience facile pour François et ses compagnons. Certains passages de la Règle non bullée laissent entrevoir des tensions et des difficultés très concrètes. Les paroles de François semblent naître de situations vécues : « Que tous les frères se gardent de médire de quelqu’un et évitent les disputes de paroles […] Qu’ils ne se querellent pas […] Qu’ils ne se mettent pas en colère […] Qu’ils ne jugent pas, qu’ils ne condamnent pas » (Règle non bullée XI, 1-13, FF 36-37).

On comprend ainsi pourquoi François était convaincu que la vie des frères devait avoir pour unique mesure l’Évangile. La fraternité n’était pas – et n’est pas – un lieu où se réfugier pour vivre tranquillement, comme s’il suffisait d’être ensemble pour trouver la paix. Elle est plutôt l’espace où chacun est reconduit au plus profond de son cœur, avec toutes ses ombres et ses résistances.

Les frères sont un don du Seigneur. Mais précisément pour cela, ils n’ont pas seulement pour fonction de nous aider ou de nous soutenir sur le chemin : ils nous sont confiés pour que notre vie change. À travers eux, notre cœur est appelé à se convertir, en passant – comme dit l’Écriture – d’un cœur de pierre à un cœur de chair. Les frères ne nous sont pas donnés pour confirmer ce que nous sommes déjà, mais pour nous transformer. Dans leur diversité, leurs limites et parfois leurs difficultés, ils deviennent l’espace concret où Dieu travaille notre humanité, assouplissant nos rigidités et nous apprenant à vivre avec un cœur plus vrai et plus capable d’aimer.

Même le mot grec qui désigne le frère évoque ce mystère. Adelphós signifie littéralement « celui qui vient du même sein ». Selon l’Évangile, ce sein commun ne coïncide pas simplement avec notre humanité, mais plonge ses racines en Dieu, ce Dieu que personne n’a jamais vu et que le Fils nous a révélé (cf. Jean 1,18). C’est précisément cela qui rend la fraternité à la fois si précieuse et si exigeante : l’autre n’est pas comme moi ni ne m’appartient, mais il vient de Dieu.

2. Frères, on le devient

Avec un grand réalisme, l’Écriture raconte que reconnaître l’autre comme un frère n’est pas du tout immédiat. En remontant aux racines de la violence qui traverse l’histoire humaine, le récit de Genèse 4 reconnaît, à travers la relation douloureuse entre Caïn et Abel, que la fraternité est d’abord refusée. C’est comme si ce récit répondait à la question du prophète Malachie : « N’avons-nous pas tous un seul père ? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? Pourquoi donc agissez-vous perfidement les uns envers les autres, profanant l’alliance de vos pères ? » (Malachie 2,10). Le cœur de ce texte, si dur et si vrai, n’est pas tant le meurtre que la fraternité manquée.

Le nœud de cette blessure originelle tient à une question de regard. Le récit de la Genèse dit simplement que Dieu regarde avec faveur l’offrande d’Abel, mais non celle de Caïn. Le texte est très sobre et n’en explique pas la raison ; c’est pourquoi, au fil des siècles, les interprétations se sont multipliées. L’une des plus plausibles naît d’un détail du récit : Abel offre les premiers-nés de son troupeau, tandis que Caïn présente simplement des fruits du sol. Abel semble s’impliquer lui-même dans son offrande, en donnant ce qu’il a de plus précieux ; Caïn, lui, semble se contenter de donner quelque chose. Ce n’est pas tant la qualité de l’offrande qui fait la différence que le fait que ce qui est offert représente réellement sa vie.

C’est pour cela que Dieu n’accueille pas l’offrande de Caïn : non pour le condamner, mais pour le provoquer. Accueillir ce geste reviendrait à le laisser dans la conviction de ne rien avoir de vraiment bon à offrir. Dieu, au contraire, semble vouloir l’aider à croire que sa vie aussi peut devenir un don.

Mais Caïn n’interprète pas ainsi le geste de Dieu. Il ne répond pas à sa parole et ne parle pas avec Abel. Le récit devient de plus en plus essentiel, jusqu’au geste tragique : Caïn se jette sur son frère et le tue. Ce n’est pas seulement un acte de violence, mais le signe d’une relation devenue insupportable. Après le crime, la culpabilité l’envahit. Et alors Dieu intervient de nouveau, de manière surprenante : il ne supprime pas Caïn, mais le protège, en mettant sur lui un signe pour que personne ne le tue. Même après le mal commis, Dieu ne l’abandonne pas.

Ce récit nous place devant une question incontournable : qui est Caïn en nous ? La tentation la plus spontanée est de nous identifier à Abel : la victime innocente, le juste incompris, celui qui donne tout sans rien recevoir en retour. C’est une position rassurante, presque édifiante. Mais l’Écriture ne nous laisse pas dans ce confort. Elle nous demande un pas plus honnête et plus difficile : reconnaître que l’histoire de Caïn nous concerne de près.

En chacun de nous habite la même possibilité de nous raidir, de nous fermer, de laisser le ressentiment devenir distance et la distance se transformer en une forme de violence. Pas nécessairement physique, mais réelle : le silence obstiné, la parole qui blesse, l’indifférence construite comme un mur. Nous aussi, très souvent, nous prononçons le mot « frère » et parlons de « fraternité » davantage avec les lèvres qu’avec le cœur. Nous les utilisons dans nos discours, dans nos textes, dans les récits que nous faisons de nous-mêmes, mais combien il est difficile de les rendre vraies dans les choix quotidiens.

La réaction de Caïn naît de quelque chose de très simple : la présence de l’autre. Abel ne fait rien contre lui. Il vit, offre à Dieu ce qu’il a, et il est regardé avec faveur. Mais cela suffit à troubler Caïn, parce que l’autre lui rappelle une vérité difficile à accepter : que nous ne sommes pas seuls et que nous ne sommes pas tout. Quand nous n’arrivons pas à faire la paix avec cette réalité, la présence de l’autre peut devenir insupportable.

Le don de la fraternité commence à devenir réel lorsque nous cessons de pointer du doigt l’autre et que nous commençons à reconnaître que les responsables potentiels du mal, c’est d’abord nous. Ce passage décisif dans le processus de conversion vaut de manière particulière pour nous, chrétiens. Nous aimerions nous présenter au monde comme ceux qui ont déjà résolu le problème de la fraternité : comme les bons qui aident les autres, comme les témoins d’un amour qui fonctionne toujours. Mais, heureusement, les choses ne sont pas exactement ainsi.

L’Évangile ouvre une perspective différente, beaucoup plus libératrice. Les personnes qui parviennent réellement à faire le bien ne sont pas les « bons », mais celles qui ont eu le courage de reconnaître leur propre part d’ombre. Ce ne sont pas ceux qui se sont construit une bonne image, mais ceux qui ont vu leur violence possible et l’ont remise à Dieu, découvrant que son visage est lent à la colère et grand en miséricorde. La fraternité authentique ne naît pas de ceux qui n’ont jamais blessé personne, mais de ceux qui ont reconnu qu’ils en sont capables et qui décident de ne plus le faire. C’est ce qu’enseigne l’expérience de la miséricorde : celui qui sait qu’il a été pardonné apprend à ne pas rendre le mal.

3. Aimer davantage

Reconnaître qu’en nous habite aussi la possibilité de Caïn n’est pas l’aboutissement du chemin, mais son commencement. Immédiatement surgit une question très concrète : comment ce manque de fraternité se manifeste-t-il dans la vie de tous les jours ? Pas toujours – et même presque jamais – sous des formes extrêmes de violence physique. Le plus souvent, il prend des formes plus subtiles, mais non moins douloureuses. Nous pouvons reléguer l’autre en marge, ignorer ce qu’il dit, vider de sens ce qu’il fait. Parfois, nous cherchons même à réduire l’espace qu’il occupe à nos côtés, comme si sa présence était un problème à contrôler.

La tradition franciscaine conserve une lettre que François écrivit à l’un de ses ministres entre 1221 et 1223, à un moment où l’Ordre grandissait rapidement et où apparaissaient les inévitables tensions de la vie fraternelle. Le destinataire est un frère ministre fatigué et découragé : certains confrères ont des comportements difficiles et il a le sentiment que cela l’empêche de bien vivre sa relation avec Dieu. Il pense alors que la solution pourrait être de s’éloigner, peut-être de se retirer dans un ermitage pour trouver un peu de paix.

François lui répond de manière surprenante. Il ne lui dit ni de corriger les frères, ni de s’éloigner. Il lui propose plutôt de regarder précisément cette difficulté comme le lieu où suivre réellement le Christ. C’est pourquoi il l’exhorte à considérer même les obstacles et les offenses comme une occasion de grâce :

« Ces choses qui t’empêchent d’aimer le Seigneur Dieu, et toute personne qui te sera un obstacle, qu’il s’agisse de frères ou d’autres, même s’ils te couvraient de coups, tout cela tu dois le considérer comme une grâce. Et c’est ainsi que tu dois vouloir, et pas autrement. Et aime ceux qui agissent ainsi avec toi, et n’exige d’eux rien d’autre que ce que le Seigneur t’accordera à toi. Et en cela aime-les et ne prétends pas qu’ils soient de meilleurs chrétiens. Et que cela soit pour toi plus que de demeurer dans un ermitage » (Lettre à un ministre, FF 234).

Dans cette perspective, la fraternité n’est pas un problème à supporter, mais le lieu où se vérifie la vérité de notre vie spirituelle. François va jusqu’à dire que le signe distinctif de l’Évangile est la miséricorde envers le frère qui se trompe :

« Qu’il n’y ait aucun frère au monde, qui ait péché autant qu’il est possible de pécher, qui, après avoir vu tes yeux, ne s’en aille pas sans ton pardon, s’il le demande ; et s’il ne demande pas pardon, demande-lui toi s’il veut être pardonné. Et si, par la suite, mille fois il péchait devant tes yeux, aime-le plus que moi pour cela […] et aie toujours miséricorde envers de tels frères » (FF 235).

Ce que le ministre vivait comme un obstacle devient ainsi, dans le regard de François, le lieu le plus vrai de la rencontre avec Dieu. Les relations fraternelles marquées par la difficulté ne sont pas des accidents de parcours, mais le chemin concret par lequel nous apprenons la logique de l’Évangile.

Une dynamique très semblable se retrouve aussi dans la brève Lettre à Philémon de saint Paul. L’apôtre écrit à un chrétien nommé Philémon au sujet de son esclave Onésime. Après un conflit avec son maître, Onésime s’était enfui et avait trouvé refuge auprès de Paul, qui se trouvait alors en prison. Paul l’accueille, lui annonce l’Évangile et le conduit à la foi. Puis il prend une décision courageuse : au lieu de le garder avec lui, il le renvoie à son maître. Mais il accompagne ce retour d’une demande qui change tout. Il écrit en effet qu’Onésime doit être accueilli « non plus comme un esclave, mais bien mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé » (Philémon 16).

Dans ce très bref texte du Nouveau Testament, ce qui frappe surtout, c’est la manière dont Paul présente sa demande. Il aurait l’autorité pour l’imposer, mais il choisit de ne pas le faire. Il préfère faire appel à la liberté de Philémon et lui demande, « au nom de l’amour », de faire lui-même le choix le plus juste. Paul n’entre pas dans une discussion théorique sur l’esclavage. Il fait quelque chose de plus radical : il introduit dans cette relation une logique nouvelle. À la lumière de l’Évangile, même une relation marquée par le pouvoir peut se transformer en une relation fraternelle.

C’est pourquoi la petite lettre à Philémon est devenue, dans la tradition chrétienne, un exemple très concret de la manière dont les relations peuvent être régénérées lorsque nous mettons en jeu un amour plus grand. Dans les situations où les relations se fissurent et où la communion est blessée, l’Évangile ne suggère pas d’abord de défendre ses propres droits, mais de chercher le bien meilleur et toujours possible : celui qui permet de reconnaître en l’autre non plus un adversaire ou un débiteur, mais un frère aimé du Seigneur.

4. De la mort à la vie

Mais est-il vraiment possible d’aller jusqu’à ce « plus » dans l’expérience de l’amour fraternel ? Une exigence évangélique qui, parfois, semble éloignée de la vie réelle est-elle à notre portée ? Nous, chrétiens – et nous, religieux en particulier – vivons souvent dans des milieux où tout paraît ordonné et cordial : on ne crie pas, on ne se dispute pas, on se salue avec gentillesse, on entretient des relations formellement correctes. Et pourtant, nous savons que ce calme extérieur ne correspond pas nécessairement à des relations vraies et profondes. Au contraire, avec les années, nous accumulons tous dans notre cœur le poids de paroles mal dites, de jugements hâtifs, de regards manqués, de relations blessées ou simplement laissées s’éteindre avec le temps.

Pourquoi alors revenir sur ce terrain fragile et essayer de recommencer ? La réponse de François est d’une grande simplicité : parce que nos liens reposent sur un lien de liberté. Non pas sur la sympathie ou l’affinité, mais sur le fait que Dieu nous a choisis et nous a appelés à vivre ensemble dans l’Église comme frères et sœurs.

Lorsque François insiste en disant que les frères « spirituels » devraient s’aimer plus que les frères de sang, il ne spiritualise pas la réalité et ne fait pas appel à de bons sentiments. Il affirme que, entre frères dans la foi, il faut avoir le courage d’aller au-delà de la surface des relations : affronter les conflits, accepter les différences, ne pas fuir lorsque les relations se compliquent. Cela ne devient possible que si nous nous souvenons d’où naît notre lien et qui a la force de le garantir.

C’est quelque chose que Jésus lui-même laisse entrevoir dans un épisode raconté par l’Évangile de Marc. Un jour, sa mère et ses frères arrivent de l’extérieur et le cherchent. Quelqu’un le lui rapporte alors qu’il est assis au milieu de la foule. Jésus regarde alors les personnes autour de lui et demande : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? » Puis, étendant son regard sur ceux qui sont assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères ! Car celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi frère, sœur et mère » (Marc 3, 33-35).

Il ne s’agit pas d’un refus de la famille naturelle, ni d’un geste de distance affective. Jésus révèle quelque chose de plus profond : il existe un lien plus fort que le sang, plus stable que les affinités, plus authentique que nos sympathies. C’est le lien qui naît du fait d’accomplir ensemble la volonté du Père. Il ne dépend pas de ce qui nous est donné – la naissance, l’origine, le caractère – mais d’un choix partagé : vivre à l’écoute de la parole de Dieu. En ce sens, Jésus n’abolit pas la famille : il la refonde sur une base nouvelle, qui est la relation avec lui et l’écoute de sa parole.

Cela a des conséquences très concrètes pour la vie de l’Église. Une communauté chrétienne – une fraternité religieuse, une paroisse, un presbytérium – n’est pas d’abord un groupe humain qui s’est choisi par affinité ou par idéaux communs. C’est une assemblée convoquée par la voix de Dieu, qui nous précède et rend possible notre vie commune. C’est pourquoi la fraternité n’est pas quelque chose que nous construisons seuls : c’est un don reçu d’en haut.

Mais précisément pour cela, elle a besoin d’être nourrie et gardée, en revenant sans cesse à la source de l’Esprit et à la relation vivante avec le Christ. Lorsque cette source se trouble – lorsque la prière devient routine, lorsque la Parole ne nous touche plus, lorsque les sacrements sont célébrés sans que le cœur y participe – les liens fraternels commencent eux aussi à se vider peu à peu. Les formes demeurent : le salut, le sourire, la correction. Mais la substance s’affaiblit ou se perd. Cette vie ne se reconstruit pas par des techniques relationnelles ni par un simple effort de bonne volonté. Elle se retrouve seulement en se laissant à nouveau rejoindre par le regard du Christ.

C’est l’apôtre Jean qui le dit avec une simplicité désarmante : « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères » (1 Jean 3, 14). L’affirmation est forte. Jean ne dit pas que nous aimons nos frères parce que nous sommes passés de la mort à la vie, comme si la vie nouvelle produisait automatiquement cet amour. Il affirme presque le contraire : c’est précisément en aimant nos frères que nous pouvons vérifier si la Pâque du Christ est réellement à l’œuvre en nous.

La fraternité vécue devient ainsi le lieu où le baptême montre s’il porte réellement du fruit. C’est là que la vie nouvelle reçue dans l’Esprit cesse d’être une promesse lointaine pour devenir une réalité concrète : une histoire partagée, des relations réparées, une patience qui se renouvelle.

Le critère est simple et sans échappatoire : la Pâque a commencé à agir en nous au moment où nous découvrons que nous pouvons accueillir les autres même lorsqu’ils nous blessent, lorsqu’ils nous déçoivent, lorsqu’ils se comportent comme des adversaires. Non pas parce que nous sommes devenus plus forts ou plus vertueux, mais parce que quelque chose en nous est déjà mort et que quelque chose de nouveau a commencé à vivre.

5. La vie éternelle

La Pâque est le critère pour vérifier nos relations fraternelles : c’est à la manière dont nous traitons nos frères que l’on comprend si nous sommes vraiment passés de la mort à la vie. Souvent, nous imaginons la résurrection de notre vie dans le Christ comme un événement qui ne concerne que l’avenir. En réalité, elle commence déjà maintenant et prend forme dans la manière dont nous vivons les relations et apprenons à aimer.

Un passage de la Règle non bullée de saint François éclaire très bien ce point. Nous avons tendance à voir le frère qui nous blesse ou nous met en crise comme un obstacle, quelqu’un de trop éloigné de notre manière de penser, au point de le percevoir presque comme un ennemi. François, au contraire, renverse la perspective : cette personne peut précisément devenir le lieu à travers lequel Dieu nous ouvre à la vie éternelle.

« Prenons garde, frères tous, à ce que dit le Seigneur : “Aimez vos ennemis et faites du bien à ceux qui vous haïssent”. En effet, notre Seigneur Jésus-Christ, dont nous devons suivre les traces, appela ami celui qui le trahissait et s’offrit spontanément à ceux qui le crucifiaient. Sont donc nos amis tous ceux qui nous infligent injustement tribulations et souffrances, humiliations et offenses, douleurs et tourments, martyre et mort. Nous devons beaucoup les aimer, car par ce qu’ils nous infligent, nous avons la vie éternelle » (RnB, chap. XXII).

Cette intuition de François est surprenante, car elle renverse notre manière spontanée de penser. Nous imaginons que le chemin vers Dieu dépend surtout du bien que nous réussissons à faire aux autres. François nous invite au contraire à voir les choses autrement : parfois, notre conversion naît précisément de ce que les autres font à notre égard, même lorsqu’ils nous blessent ou nous mettent à l’épreuve. C’est une parole difficile à accueillir, mais très réaliste. La vie fraternelle n’est pas faite seulement de gestes bons et de moments faciles. Elle est aussi faite d’incompréhensions, de blessures, de fatigues. Et même, les meilleures occasions d’accès à la vie éternelle se trouvent justement lorsque nous sommes blessés : dans ces moments, nous pouvons renoncer à la violence et choisir le chemin du pardon, permettant ainsi à l’amour de Dieu de se manifester et de s’accomplir en nous.

Cela élargit beaucoup notre regard. Dans la vie quotidienne, les difficultés de la fraternité peuvent être lourdes. Les distances entre nous, les paroles qui blessent, les incompréhensions qui demeurent ouvertes peuvent devenir douloureuses. C’est précisément pour cela que nous ne devons jamais perdre l’horizon. Lorsque nous perdons la perspective de la vie éternelle, certaines difficultés deviennent totalement inacceptables.

Le thème de la fraternité ne concerne pas seulement la vie de l’Église : il touche le désir le plus profond de l’humanité. En tout temps et dans toute culture, les êtres humains ont rêvé d’une coexistence enfin réconciliée. C’est une aspiration qui traverse les peuples, au-delà des langues, des cultures et des traditions religieuses. Poètes, musiciens et artistes ont imaginé un monde où les hommes pourraient vraiment se reconnaître comme frères et sœurs. De nombreuses idéologies et modèles économiques ont aussi tenté de construire cette harmonie universelle, découvrant cependant combien il est difficile de la rendre réelle pour tous et partout.

Nous, croyants dans le Fils de Dieu fait chair, gardons dans notre cœur une conviction simple et humble : la fraternité universelle devient possible seulement lorsque l’homme redécouvre son ouverture au transcendant. Comme l’a rappelé le pape François dans l’encyclique Fratelli tutti :

« Comme croyants, nous pensons que, sans une ouverture au Père de tous, il ne peut y avoir de raisons solides et stables pour l’appel à la fraternité. Nous sommes convaincus que “seulement avec cette conscience de fils qui ne sont pas orphelins, on peut vivre en paix entre nous”. Car “la raison, à elle seule, est capable de saisir l’égalité entre les hommes et d’établir une coexistence civique entre eux, mais elle ne parvient pas à fonder la fraternité” » (Fratelli tutti, 271).

Lorsque nous reconnaissons Dieu comme le Père de tous, nous apprenons à regarder chaque personne avec une dignité qu’aucune différence culturelle, sociale ou religieuse ne peut effacer. La foi ne nous sépare pas des autres : elle nous rappelle plutôt que personne ne peut être exclu de notre cœur, parce que personne n’est absent du cœur du Père céleste. C’est pourquoi, en ces jours de Carême, alors que l’histoire du monde continue d’être traversée par des divisions, des guerres et des conflits, nous chrétiens ne pouvons pas nous contenter de parler de fraternité comme d’un idéal à atteindre. Nous sommes appelés à la recevoir comme un don et, en même temps, à l’assumer comme une responsabilité très sérieuse et urgente.

Cette tâche commence toujours près de nous : par les personnes qui partagent avec nous la vie quotidienne. Il n’est pas rare, même dans l’Église, que des différences de sensibilité, de vision ou de style deviennent des motifs d’opposition et de distance, jusqu’à créer de véritables polarisations. Ce sont des signes de combien il est difficile d’accueillir réellement le défi de la fraternité. Le chemin évangélique, cependant, nous demande de faire un pas différent : reconnaître dans les autres – même lorsqu’ils sont différents, difficiles ou éloignés de notre sensibilité – des frères et des sœurs qui nous ont été confiés. Et chercher à les écouter, à comprendre leurs raisons, à les respecter de manière sincère et cordiale.

Nous pouvons le faire sans aucune peur, au contraire avec une grande liberté, parce que nous savons que nous sommes déjà passés de la mort à la vie avec le Christ. Sa résurrection n’élimine pas la difficulté des relations, mais elle nous libère du soupçon que cette difficulté soit inutile. C’est pourquoi nous pouvons assumer le travail de la fraternité avec un style nouveau : avec douceur, avec respect et avec la confiance que chaque geste de véritable amour fraternel – même le plus caché – appartient déjà à la vie éternelle.


Dieu tout-puissant, éternel, juste et miséricordieux, accorde-nous, à nous qui sommes misérables, de faire, par amour pour toi, ce que nous savons que tu veux, et de vouloir toujours ce qui te plaît, afin que, intérieurement purifiés, intérieurement éclairés et embrasés par le feu de l’Esprit Saint, nous puissions suivre les traces de ton Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ, et, avec le seul secours de ta grâce, parvenir jusqu’à toi, Très-Haut, toi qui, dans la Trinité parfaite et l’Unité simple, vis et règnes et es glorifié, Dieu tout-puissant pour les siècles des siècles. Amen.

p. Roberto Pasolini, OFM Cap.
Prédicateur de la Maison pontificale

Traduction réalisée par ZENIT

Première prédication de Carême au Vatican : la conversion

Troisième prédication de Carême au Vatican : la mission

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P. Roberto Pasolini

Le P. Roberto Pasolini, O.F.M. Cap. est le prédicateur de la Maison pontificale. Théologien, bibliste et conférencier, le religieux est déjà connu du grand public pour ses catéchèses et ses nombreux podcasts sur internet. Il enseigne actuellement l’exégèse biblique à la Faculté théologique de Milan.

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