Cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d'Alger depuis décembre 2021 © pelerinage-rosaire.org

Cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d'Alger depuis décembre 2021 © pelerinage-rosaire.org

Interview du cardinal Vesco sur la visite imminente du pape en Algérie

Cardinal Jean-Paul Vesco : continuer à « lancer des ponts entre le monde musulman et le monde chrétien »

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Le pape Léon XIV arrivera en Algérie ce lundi 13 avril 2026. Il y restera deux jours avant de poursuivre son voyage dans trois autres pays d’Afrique : le Cameroun, l’Angola et la Guinée équatoriale. Pour mieux connaître l’Église catholique en Algérie et les enjeux de la visite apostolique du Saint-Père, Zenit a interviewé le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, résidant dans ce pays depuis plus de 22 ans.

 

Zenit : La venue du pape Léon XIV en Algérie est maintenant très proche. Quelles raisons l’ont poussé à choisir l’Algérie pour sa première étape en Afrique ?

Cardinal Jean-Paul Vesco : À vrai dire, j’ai invité moi-même le pape à venir en Algérie le jour de son élection. Il a été élu le 8 mai dernier, et le 8 mai est le jour de la fête liturgique des 19 bienheureux d’Algérie. Je lui ai dit : « Aucun pape n’est encore venu en Algérie. Vous êtes un fils de saint Augustin, et il serait beau que vous puissiez être le premier pape à nous visiter ». Il m’a répondu qu’il viendrait volontiers, puis il a fait en sorte que les autorités algériennes acceptent et que l’invitation soit régularisée. C’était un grand pas pour nous, et surtout une belle opportunité !

Moins de 10 000 chrétiens catholiques vivent aujourd’hui en Algérie, selon Reuters © eglise-catholique-algerie.org

Moins de 10 000 chrétiens catholiques vivent aujourd’hui en Algérie, selon Reuters © eglise-catholique-algerie.org

Le premier enjeu de ce voyage, c’est d’abord la rencontre avec le peuple algérien. Je pense que le pape Léon XVI veut continuer à lancer des ponts entre le monde musulman et le monde chrétien, et qu’il vient surtout pour rencontrer l’Algérie d’aujourd’hui.

Mais il vient aussi pour les 19 martyrs d’Algérie, assassinés entre 1994 et 1996 et béatifiés en décembre 2018. Parmi ces bienheureux figurent les moines de Tibhirine, Mgr Pierre Claverie et son chauffeur, ainsi que plusieurs religieux et religieuses, dont deux sœurs augustines, Esther et Caridad. Ces béatifications ont été d’une grande importance pour lui.

Évidemment, l’Algérie compte aussi parce que saint Augustin y a vécu. Mais le pape ne vient pas chez nous pour faire un pèlerinage personnel sur les pas de saint Augustin. Il est déjà venu deux fois en Algérie lorsqu’il était supérieur général des Augustins ; et s’il voulait vraiment aller sur la tombe de saint Augustin, il irait à Pavie, en Italie, où il est enterré.

Zenit : Après la Turquie et le Liban, le pape choisit encore un pays où l’Église catholique est minoritaire. Comment se vit le dialogue avec les musulmans en Algérie ?

Cardinal J. P. Vesco : En effet, en dehors de Monaco, les premiers pays qu’il visite depuis son élection sont des pays à majorité musulmane. De la part d’un leader religieux, commencer ses voyages dans des petites communautés chrétiennes témoigne de l’importance qu’il accorde aux périphéries de l’Église, comme le pape François. Il est dans la même lignée que son prédécesseur.

Je connais bien l’Algérie puisque j’y réside depuis 22 ans. Avant d’être archevêque d’Alger, j’ai été évêque d’Oran pendant 10 ans. Je pense donc qu’il y a une vraie volonté de la part des autorités algériennes d’être un pays attentif, accueillant et ouvert à la pluralité religieuse. Les relations de l’Église catholique avec les autres communautés religieuses sont bonnes, complexes mais bonnes.

En tous les cas, il n’y a pas véritablement d’affrontements ou de confrontations. En tant que chrétien, je peux avoir des amitiés fortes avec des musulmans, et je n’ai d’ailleurs jamais vécu personnellement de ressentiment religieux. En revanche, le point délicat est lié à la question de la conversion, que le monde musulman a du mal à accepter. De ce fait, il y a un statut très différent entre les chrétiens étrangers et les chrétiens algériens.

L'Algérie est le premier pays visité en Afrique par le pape Léon XIV © eglise-catholique-algerie.org

L’Algérie est le premier pays visité en Afrique par le pape Léon XIV © eglise-catholique-algerie.org

Ce qui est extraordinaire pour moi, c’est qu’on a toutes sortes de collaborations avec les musulmans. L’Église ne pourrait pas exister, ni être présente, si cette collaboration n’avait pas lieu. À chaque fois que nous arrivons à faire quelque chose de beau et de bon ensemble, j’éprouve une joie particulière. Je ressens avec force la réalité de cette phrase de Jésus : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. ». Pour moi, la présence de Dieu dans ces moments-là n’a pas de prix.

Aussi, quand quelqu’un dans la rue me dit « Tu es mon frère », comme cela se fait souvent, il dit en réalité « Tu es mon ami ». En disant cela, il enjambe un obstacle, et nous franchissons ensemble une frontière. Cela fait prendre conscience du fragile équilibre de la différence religieuse : elle peut être une frontière infranchissable, ou bien elle peut être abolie en un instant.

Zenit : Comment la vie donnée de Charles de Foucauld en Algérie continue-t-elle de porter du fruit aujourd’hui, depuis sa canonisation en 2022 ?

Cardinal J. P. Vesco : Les fruits sont surtout pour l’Église catholique. Saint Charles de Foucault est mal connu en Algérie, il n’est pas un modèle comme saint Augustin ou les moines martyrs de Tibhirine. Par contre, pour notre Église, il est un exemple de la présence de l’Évangile et un témoignage fort de conversion.

Charles de Foucault était venu en Algérie pour convertir, parler, annoncer et pour avoir des résultats qu’il n’a pas eus. Il s’est lui-même converti quand, malade du scorbut, il a été sauvé par les plus pauvres à Tamanrasset. Il a alors découvert une forme d’égalité, tout en rencontrant une culture. Ce saint nous apprend ce qu’est l’évangélisation dans l’Église : c’est se passionner pour l’autre. Cela nous transforme en profondeur.

Zenit : L’Église commémore aussi cette année les 30 ans du martyre des 19 bienheureux d’Algérie. Quelle est leur fécondité aujourd’hui ? 

Cardinal J. P. Vesco : C’est difficile pour les autorités algériennes de voir l’Église catholique faire mémoire de ces 19 martyrs, car cela ravive le souvenir des 200 000 morts de la guerre civile. Mais l’Algérie a décidé de tourner la page. Donc, nous ne faisons pas mémoire de ces assassinats à proprement dit, nous faisons mémoire du témoignage de vie et de fraternité des bienheureux.

"L’Église ne pourrait pas exister, ni être présente, si cette collaboration avec les musulmans n’avait pas lieu" © migrants-refugees.va

« L’Église ne pourrait pas exister si cette collaboration avec les musulmans n’avait pas lieu » © migrants-refugees.va

Ces hommes et ces femmes sont morts avec les musulmans, mais ils n’ont pas été tués par les musulmans. Il y a eu certes 19 martyrs, mais il y a eu aussi plus de 100 imams assassinés. Et cela, personne ne le sait ! Nous avons souvent l’image de martyrs chrétiens tués par l’Islam, mais c’est un contresens absolu. La mort des bienheureux n’a fait que confirmer la vérité de leur existence, et leur message est un appel à la fraternité.

Mon espérance pour l’Algérie est donc de continuer à avancer malgré les obscurités. Au fond, il y a beaucoup de ténèbres dans notre monde actuel, et aussi en Algérie. Continuons à marcher malgré tout, et cherchons à transmettre ce message : plus les temps sont sombres, plus il faut regarder l’étoile, qui est là ! 

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Anne van Merris

Anne van Merris, journaliste française, a suivi une formation à l'Institut européen de journalisme Robert Schuman, à Bruxelles. Elle a été responsable de la communication au service de l'Église catholique et responsable commerciale dans le secteur privé. Elle est mariée et mère de quatre enfants.

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