Le Guerchin, Jésus chassant les vendeurs du Temple © Wikimedia

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Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

Quel message Vatican II a-t-il à livrer au monde de ce temps ? (9e partie)

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Nous entrons dans le chapitre culminant de la constitution pastorale qui conclue la première partie. Il s’agit de saisir la mission spécifique de l’Église pour sauver le monde avec ses réalités, avant d’aborder dans la deuxième partie les défis particuliers de ce temps. Ici, outre des idéologies qui déforment l’identité de la création, le péché est repéré comme fléau qui dénature le projet de Dieu sur la famille humaine. 

Chapitre IV Le rôle de l’Église dans le monde de ce temps.

En guise d’introduction, le nº40 fait état des lieux des « rapports mutuels de l’Église et du monde », comme l’indique le titre.

Ce développement fait suite non seulement à ce qui précède, mais à tout ce qu’a exprimé le concile Vatican Il depuis son début en septembre 1962 : « C’est pourquoi, en supposant acquis tout l’enseignement déjà fixé par le Concile sur le mystère de l’Église, ce chapitre va maintenant traiter de cette même Église en tant qu’elle est dans ce monde et qu’elle vit et agit avec lui ». 

Le vœu était déjà optimiste en 1965, mais réaliste. Le Concile était suivi avec intérêt tant chez les religieux que chez les politiques, y compris, pour ces derniers, par ceux qui n’étaient pas chargés spécialement des relations avec le monde religieux, et spécialement l’Église catholique. Nous sommes loin de cette situation aujourd’hui : une relecture complète de Vatican Il s’impose, d’où le présent texte. Mais je dis de suite qu’il est insuffisant. Il faudrait approfondir le texte conciliaire, plus que je ne puis le faire ici, dans le sens de ce que Benoît XVI appelait une herméneutique de la continuité, particulièrement dans les séminaires ou facultés de théologie. 

L’identité de l’Église en dialogue avec le monde

Il est intéressant de relever à ce sujet, qu’un an avant que ne soit achevé le texte conciliaire que nous commentons, le pape Paul VI publiait le 6 août 1964 Ecclesiam Suam, la première encyclique de son pontificat. Elle montrait à quel point le dialogue entre l’Église et le monde était essentiel, parce que lié à l’action rédemptrice du Christ. Je conseille particulièrement de relire ce très beau texte sur le dialogue à partir du nº73. Ainsi, au nº74, nous lisons : « Le dialogue de salut fut inauguré spontanément par l’initiative divine « C’est lui (Dieu) qui nous a aimés le premier ; » (1Jn 4,19) il nous appartiendra de prendre à notre tour l’initiative pour étendre aux hommes ce dialogue, sans attendre d’y être appelés ». 

Il faut aussi rappeler qu’auparavant, dans le cadre de sa définition de la doctrine de l’Église, Paul VI s’était référé à deux textes importants de ses prédécesseurs. Tout d’abord l’encyclique Satis Cognitum du pape Léon XIII de 1896 : « Il faut ajouter que le Fils de Dieu a décrété que l’Église serait son Corps mystique auquel il s’unirait lui-même pour en être la Tête, à l’image du corps humain qu’il a assumé… Des membres dispersés et séparés ne peuvent pas se réunir à une seule et même tête pour former en même temps un seul corps… L’Église du Christ est donc unique et perpétuelle, tous ceux qui vont leur propre chemin s’éloignent de la volonté et de la prescription du Christ Seigneur et, abandonnant le chemin du salut, ils vont à leur perte » (Denz. 3304). 

Puis toujours sur le Corps mystique, la très importante encyclique de Pie XII du 29 juin 1943, Mystici corporis. Le passage qui suit me parait capital : « Il ne faut pas expliquer l’expression Corps du Christ seulement par le fait que le Christ doit être appelé Tête de son Corps mystique, mais aussi par le fait qu’il soutient l’Église, qu’il vit dans l’Église, si bien que celle-ci est comme une autre personne du Christ » (Denz 3806). J’ai voulu rappeler ces textes pour montrer que le fait d’avoir employé l’expression « subsiste dans l’Église catholique » pour caractériser l’Église du Christ n’est pas réducteur par rapport à l’emploi du verbe être, en ce sens que cela n’affaiblit pas le lien entre l’Église et Jésus-Christ. 

Témoin de la Vérité

C’est une prise en compte de la réalité baptismale. Comme il n’y a qu’un seul baptême, celui qui le reçoit dans une Église séparée de Rome ou dans une communauté ecclésiale entre dans l’Église catholique, mais s’il ne se nourrit pas de son enseignement et de ses sacrements, il s’éloigne de la plénitude de la Vérité, dont le baptême lui ouvrait la porte. Il demeure un chrétien, mais frère séparé sur le plan religieux. On ne peut pas dire qu’il est hors de l’Église (voilà pourquoi « subsistit in » est une expression juste), mais qu’il est hors de la pleine communion de l’Église, ce qui ne peut que gêner, voire empêcher sa sanctification et compromettre son salut. L’expression qu’emploie Pie XII « Celle-ci (l’Église) est comme une autre personne du Christ » ne peut s’appliquer qu’à l’Église catholique.

Ce Concile a donc été un grand moment de continuité, de vérité et d’unité catholique, il a éclairé aussi de nombreuses questions œcuméniques, en délimitant les possibilités de discussions. Les problèmes n’ont véritablement surgi qu’après 1965, sur des questions liturgiques. À mon avis, elles sont sans rapport direct avec ce Concile qui, pas plus que le concile de Trente ne s’était lancé dans une aventure de réécriture de manuels liturgiques. Ce qui ne signifie pas pour moi qu’il n’y a pas de problème ! Comment le nier ? Mais il n’est pas lié au concile Vatican Il, qui doit donc pouvoir toujours demeurer un texte normatif pour la foi catholique, signe de ralliement à l’Unité catholique incarnée par le pape, Successeur de Pierre et Vicaire du Christ.

Le §2 rappelle en son début ce que nous avons dit sur le Christ Roi : « l’Église poursuit une fin salvifique et eschatologique qui ne peut être pleinement atteinte que dans le siècle à venir ». D’où la justesse du déplacement de cette fête à la fin de l’année liturgique où l’on médite traditionnellement sur les fins dernières.

En mission dans le monde 

Je voudrais aussi attirer l’attention sur ce qui est dit de l’Église en tant que corps organisé : « Elle se compose d’hommes et de membres de la cité terrestre, qui ont pour vocation de former au sein même de l’histoire humaine, la famille des enfants de Dieu, qui doit croître sans cesse jusqu’à la venue du Seigneur… cette famille « a été constituée et organisée en ce monde comme une société » par le Christ et elle a été dotée « de moyens capables d’assurer son union visible et sociale ». » 

Le texte donne ici deux courts extraits des numéros 8 et 9 de Lumen gentium : « L’Église partage le sort terrestre du monde ; elle est comme le ferment et, pour ainsi dire, l’âme de la société humaine appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée en famille de Dieu. » Et ce même numéro 8, après avoir fait une comparaison avec le mystère du Verbe incarné pour parler de l’Église, poursuit : « C’est pourquoi en vertu d’une analogie qui n’est pas sans valeur, on la compare au mystère du Verbe incarné. Tout comme en effet la nature prise par le Verbe divin est à son service comme un organe vivant de salut qui lui est indissolublement uni, de même le tout social que constitue l’Église est au service de l’Esprit du Christ qui lui donne la vie en vue de la croissance du corps (Eph. 4, 16). »

Appelée à se purifier du péché

Notre texte marquera clairement les limites de la comparaison dans la conclusion de ce passage sur l’Église. « Mais tandis que le Christ saint, innocent, sans tache (Heb 7,26) n’a pas connu le péché (2 Cor 5,21) venant seulement expier les péchés du peuple (Heb 2,17), l’Église qui enferme des pécheurs dans son propre sein, est donc à la fois sainte et appelée à se purifier, et poursuit constamment son effort de pénitence et de renouvellement. » 

Il m’a semblé important de rappeler ces quelques définitions conciliaires sur l’Église dans le panorama des scandales de dévoilement récent. Des abus en tout genre qui ont été commis en son sein peuvent mener à des critiques très graves concernant l’être même de l’Église. Elles ont l’excuse bien compréhensible de l’horreur que suscitent certains méfaits, mais cela ne saurait constituer une raison de dénaturer l’Église. En utilisant un vocabulaire inapproprié, on peut faire oublier sa mission essentielle, celle de conduire tous les baptisés à la Cité de Dieu. En effet, elle ne peut mener à bien cette mission que grâce à son institution divine par Jésus Christ lui-même. 

Allant jusqu’au bout de la sainteté par son obéissance absolue au Père, notre Sauveur traverse la mort pour ressusciter et ne faire plus qu’un avec l’Église qui lui obéit : les Apôtres qui partent en mission auprès des nations. Qui les reçoit, reçoit l’Église et Jésus qui en est la Tête ! Mais au milieu de ce bon grain, ceux qui obéissent au Christ, il y aura toujours l’ivraie, jusqu’au Jugement Dernier. Cela n’altère pas la pureté et la sainteté de l’Église dans sa finalité concernant le voyage vers la cité de Dieu. Mais le péché la gêne dans l’accomplissement de sa mission, voire la retarde. Il peut aller jusqu’à anéantir l’œuvre de Dieu, tant pour ceux qui, dans l’Église, sont infidèles à leur mission comme pour ceux qui, malheureusement en sont victimes. Le souci est pastoral, mais il est aussi théologique quant au vocabulaire employé.

Souillée par les abus

Ainsi, à propos des abus qui ont été perpétrés contre des mineurs, on peut comprendre qu’un professeur d’éthique écrive ainsi dans un journal : « Les faits recensés au sein de l’Église … ne sont pas dus à quelques « moutons noirs », mais relèvent de défaillances systémiques. » Je regrette que la personne qui a écrit cela considère l’Église comme n’importe quelle institution ou association et mette ainsi en cause sa structure et son organisation. Il a tort de le faire en tant que théologien catholique. Je signale au passage que ce genre de commentaire diminue, du strict point de vue du vocabulaire utilisé, la responsabilité des « moutons noirs », pour en charger un autre sujet : l’Église. Ce qui plus que « limite » par rapport à notre credo dans lequel nous affirmons l’Église est sainte.

On pourrait discuter à perte de vue sur mon interprétation. Mais le mot « systémique » est en effet récent, un néologisme de la deuxième moitié du vingtième siècle. Il appartient je crois au vocabulaire de l’éthique commerciale. Mais il me semble bien dans ma référence, qu’il déresponsabilise celui qui vit des « défaillances systémiques » par rapport à l’institution qu’il prétend servir. Un théologien catholique ne peut accepter un pareil diagnostic concernant les abus criminels qu’ont eu à subir des mineurs au sein de l’Église catholique. C’est d’une indulgence inadmissible pour les coupables et cela s’approche d’une insulte supplémentaire aux victimes du blasphème pour l’Église. Du point de vue ecclésiologique, il s’agit d’une erreur qui fait fi de tous les textes du Magistère auxquels nous nous sommes référés. 

Défaillances systémiques les abus sur mineurs ? Jésus aurait-il organisé lui-même avec ses acolytes une association de malfaiteurs spécialisée en perversion sexuelle qui aurait traversé le temps ? Chronologiquement les premières victimes seraient les coupables des défaillances systémiques d’un Ordre inique (l’Église) qui les asservit en les aveuglant, puis ils viendraient les enfants eux-mêmes ! Ce genre de fantasmes fusant dans l’imaginaire anticlérical collectif ressort ici dans une telle analyse « catholique ». C’est absurde. En revanche, ce qui serait plus vrai c’est de parler de périodes de laisser-aller, pendant lesquelles le manque de vigilance et d’écoute a été systématique et non systémique. La paresse des responsables, leur lâcheté et les méconnaissances de la psychologie des enfants jusqu’au début du 21e siècle expliquent de tels ravages. Sans oublier un personnel pervers qu’on n’a pas su détecter et qui, n’ayant pas sa place dans l’Église, en a affreusement abusé !

La portée du péché dans la cité terrestre 

Le §3 du nº40 ne nie pas le trouble causé par le péché dans la « compénétration de la cité terrestre et de la cité terrestre ». Mais il ne s’agit en aucun cas de troubles systémiques imputables à la cité céleste vers laquelle l’Église tend. Le texte conciliaire est on ne peut plus clair : 

« L’Église, en poursuivant la fin salvifique qui lui est propre, ne communique pas seulement à l’homme la vie divine ; elle répand aussi, et d’une certaine façon sur le monde entier, la lumière que cette vie divine irradie, notamment en guérissant et en élevant la dignité de la personne humaine, en affermissant la cohésion de la société et en procurant à l’activité quotidienne des hommes un sens plus profond, la pénétrant d’une signification plus haute ». 

L’Église instituée par Jésus sur l’apôtre Pierre ne comporte, dans ses lois, règles et Traditions, aucune faille génératrice de quelconque mal systémique. Mais elle comporte en son sein des hommes pécheurs qui peuvent enfreindre ses règles. Ce sont eux les coupables de disfonctionnements. La meilleure preuve, en ce qui concerne les abus précités, c’est que s’ils ont pu durer et se développer : on n’a pas appliqué les règles de l’Église. Ceux qui ont commis des fautes sont seuls responsables, pas l’Institution sur laquelle Dieu veille toujours au travers des successeurs du bienheureux apôtre Pierre, Vicaires de Jésus-Christ. Et c’est ainsi que conclut ce paragraphe 3 : « Ainsi par chacun de ses membres comme par toute la communauté qu’elle forme, l’Église croit pouvoir largement contribuer à humaniser toujours plus la famille des hommes et son histoire ». 

Vecteur d’humanisation 

Et dans le §4, le texte conciliaire associe à cette œuvre d’humanisation de la société les autres Églises chrétiennes et les communautés ecclésiales. Il s’agit ici d’un appel œcuménique à maintenir la chrétienté, ou du moins ce qu’il en restait en 1965, et qui n’était pas négligeable. Sa proposition était honnête et réaliste. Malgré des différences importantes entre Églises ou communautés ecclésiales, il y avait tout de même un socle commun. Les chrétiens auraient pu se mettre d’accord sur les problèmes de société pour aider le monde à vivre autrement qu’aujourd’hui. 

Malheureusement cette voie a été peu suivie en ce sens que peu de résultats ont été obtenus, ne serait-ce que parce la référence à la Chrétienté paraissait inopportune à certains faisant pourtant partie des différentes Églises ou communautés ecclésiales ! Ce négationnisme atteint des sommets en 1968. Comment s’étonner alors que l’Europe n’ait pas voulu faire référence à ses racines chrétiennes ! L’ensauvagement de la société qui va croissant dans les pays d’ancienne chrétienté et la montée de la violence devrait faire réfléchir.

 

Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

 

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P. Michel Viot

Père Michel Viot. Maîtrise en Théologie. Ancien élève de l’Ecole Pratique dès Hautes Études. Sciences religieuses.

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