Dans le magnifique parc de leur maison-mère, au cœur du centre historique de Rome, les sœurs de la Charité de sainte Jeanne-Antide Thouret proposent depuis septembre 2024 différents itinéraires, invitant les fidèles à vivre une expérience immersive dans la nature et à entrer dans une « conversion spirituelle écologique ». Rencontre avec Sr Mirna Farah, religieuse libanaise résidant à Rome et à l’origine de l’« EcoCharity Garden », un jardin pas comme les autres.
Zenit : Comment est né ce projet d’« Ecocharity Garden » dans le parc de la maison générale de votre congrégation ?
Sœur Mirna Farah : J’ai toujours été sensible aux questions d’écologie, même lorsque je dirigeais des écoles et que j’enseignais. Durant la guerre au Liban, j’ai vu des forêts brûler, des cèdres millénaires détruits, cela me broyait le cœur. Puis, des années après, j’ai découvert l’encyclique Laudate si’ du pape François, qui m’a littéralement passionnée.
Lorsque ma congrégation m’a appelée à Rome en 2021 pour réfléchir sur la mission écologique au niveau international, j’ai vécu une véritable conversion spirituelle écologique. J’ai commencé à suivre des études universitaires en spiritualité et je me suis formée avec le mouvement Laudate si’. Puis, je me suis dit qu’il fallait rapprocher tous ces concepts du quotidien des personnes. C’est ainsi que j’ai commencé à élaborer des itinéraires éco-spirituels dans le parc, pour permettre aux fidèles de vivre une expérience immersive dans la nature et découvrir que Dieu est à l’origine de la création, reflet de sa beauté.

Maison-mère des Sœurs de la Charité de Ste Jeanne-Antide Thouret © Anne van Merris
Dans le terme « EcoCharity Garden », le mot « charité » a été choisi parce que la charité est notre identité et notre horizon. Notre fondatrice, sainte Jeanne-Antide Thouret, a été formée à l’esprit de saint Vincent de Paul et toute sa vie a été marquée par le cri des pauvres. Elle disait : « J’ai entendu la voix du pauvre ». Un message très actuel ! Aujourd’hui, le cri d’une nouvelle catégorie de pauvreté parvient à nos oreilles, c’est le cri de « Notre mère la Terre » qui souffre de la surexploitation, de la pollution, de la destruction et de l’extinction des espèces végétales et animales.
Notre domaine, au pied de la colline de l’Aventin, était depuis longtemps un lieu de prière et de contemplation. Lorsque nos sœurs sont arrivées dans ce monastère en 1860, elles ont découvert la pauvreté de ce quartier. Elles ont décidé d’ouvrir une école, puis elles ont fait un jardin potager et ont commencé à planter des arbres fruitiers. Ce grand parc est devenu au fil du temps à l’image de notre congrégation internationale : à chaque fois qu’une sœur venait d’un pays, elle apportait un petit arbre ou les semences d’une plante.
Zenit : En quoi consistent concrètement ces itinéraires éco-spirituels ?
Sr. M. Farah : Ils existent d’abord pour nous aider à découvrir que nous sommes organiquement connectés à notre environnement, mais aussi à entrer dans une dynamique de conversion écologique et à changer de style de vie. Nous avons opté pour la spiritualité écologique, ce qui n’existe pas ailleurs. Le pape François disait à ce propos : « L’écologie, le soin de la nature n’est pas seulement une œuvre que l’on accomplit avec nos mains : tout commence dans le cœur ». Et s’il y a beaucoup de déserts externes, c’est parce que déjà, nos déserts intérieurs s’élargissent.
Nous proposons des itinéraires de plusieurs types, bibliques, artistiques, botaniques, et nous cherchons à favoriser la relation avec la création. La nature n’est pas simplement un objet à contempler ou un problème à résoudre. C’est un être vivant, porteur des conditions de croissance et de développement. Rappelons-nous que la création peut vivre sans l’homme, mais l’homme ne peut vivre sans la création, ce que nous avons trop souvent oublié.
Nous organisons aussi des ateliers avec des groupes de jeunes de différents âges. Nous leur expliquons comment planter, arroser ou toucher la terre avec les doigts. Comment prendre soin de la nature, mais aussi comment elle prend soin de nous. Nous montrons aux enfants comment ils peuvent, par exemple, planter ou s’occuper des plantes aromatiques et médicinales.
Nous insistons toujours sur les moments de silence dans ces itinéraires, mais nous favorisons aussi beaucoup les partages. Même si les personnes ne se connaissent pas, elles peuvent verbaliser leurs sentiments, échanger, et parfois décider de vivre ensuite quelque chose ensemble. C’est aussi l’écologie des relations !
Zenit : Quels sont les moments clés de ces itinéraires ?
Sr M. Farah : Nous utilisons une méthode ignatienne proposée par l’encyclique Laudate si’, afin de sensibiliser les personnes à lire le langage de la nature : voir, discerner, agir. On marche dans le parc, on se met à l’écoute, on se laisse attirer par une plante, une fleur qui parle à notre cœur : qu’est-ce que cette rencontre avec l’être vivant nous dit de Dieu ?

Messe dans la « cathédrale de la création « © Sr Mirna Farah
Nous donnons aussi aux gens la possibilité de participer aux sacrements. Nous célébrons la messe au cœur de la création, dans la « cathédrale de la création » et favorisons la démarche du sacrement de la réconciliation avec la création. C’est un concept qui a été développé par le patriarche orthodoxe Bartholomée Ier, repris ensuite par le pape François. Comment prétendre aimer Dieu si on nuit à sa création et si on détruit notre milieu de vie ? Car la création a été jugée belle par Dieu : « Tout est bon » (Gn 1, 31). La notion du péché envers la création est donc abordée, que ce péché soit conscient ou inconscient.
Puis on arrive au « labyrinthe écologique ». En vue de créer un substitut au pèlerinage à Jérusalem, un labyrinthe a été établi dans la nef de la cathédrale de Chartres pour permettre aux fidèles de le parcourir à genoux en mémoire du chemin de croix. Nous nous sommes inspirés de ce labyrinthe en transposant le parcours dans le but d’aider les visiteurs à faire mémoire des blessures de notre planète et de celles liées à notre style de vie.
Nous avons également dans le parc une imitation de la Grotte de Lourdes pour faire une pause avec la Vierge Marie. Nous méditons sur le rapport entre la Mère de Dieu et le soin de la création. Nous prions d’ailleurs le « rosaire écologique » chaque année au mois de mai, et le « chemin de croix écologique » durant le Carême, un temps au cours duquel on évoque la souffrance des réfugiés climatiques et les victimes des désastres naturels.
Enfin, nous avons aussi dans ce grand jardin deux maisons pour accueillir des retraitants qui voudraient vivre une pause écologique-spirituelle, destinée surtout aux personnes qui vivent dans les grandes villes ou les métropoles, et qui n’ont pas souvent l’occasion d’avoir un contact direct avec la nature.
Zenit : Quelles réactions suscitent ces itinéraires, et qu’espérez-vous pour la suite ?
Sr M. Farah : Ils aident les participants à se connecter à la nature et à eux-mêmes, à respirer et à se laisser saisir de l’intérieur par l’harmonie et la beauté. Dans notre optique pastorale et missionnaire, notre action ne concerne pas seulement les conséquences de la pollution et de la pauvreté, mais désire travailler aux racines du problème. Lorsque j’entends une personne me dire « Ah ! que c’est beau », je me dis « Voilà, la connexion est établie » !

« Le soin de la nature n’est pas seulement une œuvre qu’on fait avec nos mains : tout commence dans le cœur » © Anne van Merris
Nous constatons également des « conversions » dans l’ajustement du rapport au temps. Les gens souffrent du manque de temps là où ils vivent, alors que dans nos itinéraires, nous arrivons à prendre le temps de contempler la beauté de la nature, tout simplement et délicatement.
Nous voyons aussi des personnes se réconcilier avec elles-mêmes et désireuses d’approfondir ce qu’elles ont vécu avec leurs familles et leurs voisins. Pour elles, nous proposons d’aller plus loin en organisant des soirées ou des conférences sur différents thèmes écologiques. Enfin, je vois aussi des personnes à la « frontière de l’Église » qui participent à une célébration lors d’un itinéraire, et qui se réconcilient avec la liturgie et les sacrements.
Enfin, nous essayons de développer une pastorale écologique solide et nous formons beaucoup de volontaires laïcs, qui sont les acteurs de la société. Je souhaite que ce projet puisse rester toujours animé par l’Esprit de l’Évangile, et que ces itinéraires réveillent chez les personnes le sens de la beauté, de la sérénité et de la nécessité de prendre soin de tout ce qui existe en nous et autour de nous.


