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Cardinal Peter Turkson in the Vatican press room

Card. Peter Turkson © ZENIT - HSM

UNESCO: « Le concept clé d’écologie intégrale », par le card. Turkson (1/2)

« La terre, notre maison commune: défis et espoir! »

« Le concept clé d’écologie intégrale et son évolution dans l’enseignement social de l’Église »: c’est le thème de l’intervention du cardinal Peter Turkson à l’UNESCO, le 9 novembre 2016, lors d’un colloque intitulé « la terre notre maison commune: défis et espoir! » organisé par la Mission du Saint-Siège à l’UNESCO et par Justice et Paix

L’intervention du président du Conseil pontifical Justice et Paix, et préfet nommé du nouveau dicastère au Service du développement humain intégral, est publiée en anglais par Radio Vatican. Voici notre traduction en français de la première partie. Nous publierons la seconde demain, dimanche 13 novembre 2016.

Dans cette première partie, le cardinal Turkson rappelle les enseignements des papes, notamment Léon XIII, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI.

AB

Intervention du card. Turkson (1/2)

La terre, notre maison commune: défis et espoir !

« Le concept clé d’écologie intégrale et son évolution dans l’enseignement social de l’Église »

Le cardinal Peter K.A. Turkson

UNESCO – Paris, 9 novembre 2016

Introduction

C’est vraiment un plaisir et un privilège d’être au siège de l’UNESCO pour réfléchir sur l’encyclique, Laudato sì, la sauvegarde de notre maison commune. À l’invitation de cet après-midi, je voudrais présenter le thème de l’écologie intégrale, si central dans l’encyclique, et son évolution dans l’enseignement social de l’Église, comme un concept qui nous aide à comprendre comment l’encyclique traite les défis et l’espoir auxquels est confrontée la terre, notre maison commune.

La lettre encyclique « Laudato si’: sur la sauvegarde de notre maison commune » du Pape François a été publiée en juin 2015 et n’a plus besoin d’une introduction ou d’une présentation complète. Elle a été reçue et analysée dans de nombreux secteurs et disciplines : universités, organisations internationales et ONG, organisations scientifiques et populaires, institutions religieuses de différentes confessions, médias et groupes de réflexion, gouvernements et parlements ainsi que dans le secteur des entreprises aux niveaux national et multinational.

Un leitmotiv de l’encyclique est que « tout est lié » [2]. Ce point a fait une forte impression sur tous ceux qui ont lu le document complet. Plus d’un an après sa publication, après la première vague d’enthousiasme et d’analyse, il est très significatif et important de réfléchir sur cette interconnexion ici au siège de l’UNESCO! La structure de l’UNESCO, ses diverses branches et programmes et la variété de ses activités reflètent clairement cette interconnexion – peut-être plus que toute autre organisation internationale. L’UNESCO fournit également une base appropriée pour des réflexions sur la technologie et sur nos relations avec les autres et avec la nature – ces préoccupations sont exprimées dans le chapitre 3 – et sur environ deux des trois piliers, à savoir la culture et l’éducation, jugés nécessaires au chapitre 6 afin de soutenir « le long chemin du renouveau » [3] esquissé pour nous par le Saint-Père.

En effet, comme l’a expliqué Mme Bokova dans un article inspirant sur Laudato si’, « L’UNESCO fut créée (…) dans l’idée que la paix ne peut être durable qu’à la condition de s’ancrer dans l’esprit des hommes et des femmes, par l’éducation, les sciences et la culture. Mais pas n’importe quelle éducation, et pas n’importe quelle culture – car celles-ci, pour inspirer la paix, doivent s’appuyer à leur tour sur la promotion de l’éthique, du respect et de la tolérance, en vue de construire la solidarité intellectuelle et morale des peuples » [4].

Nous n’avons pas besoin de temps ici pour redire la situation alarmante de notre maison commune : « le cri de la terre et le cri des pauvres » (§49), la domination des paradigmes trompeurs (cf. §53, 106-109, 203 ), tels que la mondialisation d’un paradigme technocratique et les effets d’un anthropocentrisme erroné (voir §115-123). Ces éléments sont ce qui fait que le pape François voit un défi urgent à protéger notre maison commune (§ 13). Ils doivent être pris comme donnés, ils devraient déjà être clairs dans nos esprits.

Examinons ensemble l’évolution du concept qui est le plus caractéristique de cette encyclique et qui nous aide à apprécier les défis et les espoirs de Laudato si’.

Je présenterai mes observations en trois parties :

Si je regarde en arrière, je voudrais brièvement passer en revue l’enseignement social catholique et la manière dont il traite de l’environnement dans son sens le plus plein. Car, comme nous le savons, l’enseignement authentique possède un très long pedigree. Je tirerai ce matériel des pontificats du pape Léon XIII, du bienheureux Paul VI, de saint Jean-Paul II et du pape émérite Benoît XVI. Tous ces papes ont contribué de manière significative à une compréhension approfondie de la personne humaine dans son monde : la relation entre l’écologie naturelle et l’écologie humaine.

Deuxièmement, je présenterai quelques-unes des contributions que le pape François a apportées à l’héritage de l’enseignement de l’Église sur l’écologie naturelle et humaine.

Puis, nous tournant vers Laudato si’, nous pouvons apprécier ses enseignements sur l’écologie intégrale avec toute leur pertinence contemporaine, leur urgence et leurs signes d’espoir.

L’écologie dans l’enseignement social de l’Église

Notre récit de l’enseignement social catholique commence avec l’encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII, publiée en 1891. Bien que cette encyclique se concentre sur les conditions et les droits des travailleurs, elle contient aussi quelques idées actuelles sur notre environnement naturel et les défis qui en découlent. Par exemple, il a déclaré que ceux qui reçoivent la générosité de Dieu sous la forme de ressources naturelles ou de biens devraient exercer leur responsabilité « comme l’intendant de la providence de Dieu, au bénéfice des autres » [5].

Le bienheureux Paul VI

Un jalon a été l’encyclique Populorum progressio du pape Paul VI. Publié en 1967, elle a traité de nombreuses facettes du développement des peuples. Deux de ses idées-clés sont que le développement est le nouveau nom pour la paix et que nous avons besoin d’une autorité mondiale efficace pour faire face à l’ampleur du défi dans les domaines environnemental et financier [6]. Et elle comprend cette remarque très positive : « A force de pensée intelligente et de travail acharné, l’homme découvre peu à peu les lois cachées de la nature et apprend à mieux utiliser les ressources naturelles. À mesure qu’il prend le contrôle de son mode de vie, il est stimulé à entreprendre de nouvelles enquêtes et de nouvelles découvertes, à prendre des risques prudents et à lancer de nouvelles entreprises, à agir de manière responsable et à se donner de façon désintéressée » (7).

Dans sa lettre apostolique Octogesima adveniens (mai 1971), le Pape Paul VI a parlé de la relation inséparable et de l’interdépendance entre la vie humaine et le milieu naturel, en disant : « L’homme prend soudain conscience que par une exploitation inconsidérée de la nature il risque de la détruire. Non seulement l’environnement matériel devient une menace permanente – la pollution et les déchets, les maladies nouvelles et la capacité destructrice absolue -, mais le cadre humain n’est plus sous le contrôle de l’homme, créant ainsi un environnement pour demain qui peut bien être intolérable » (§21).

Paul VI a également exprimé des inquiétudes sur la façon dont le souci de contrôler la nature à travers la science pourrait mettre la dimension humaine sous un contrôle parallèle mais inapproprié (§ 38), sur le « nouveau positivisme » de la « technologie universalisée » (§29) et sur les notions de « progrès » (§ 41) qui embrassent l’industrialisation effrénée qui pourrait transformer les personnes en « esclaves des objets » qu’elles font (§9). La combinaison des thèmes de cette Lettre apostolique en fait un véritable précurseur de la focalisation sur la pensée intégrale de ses successeurs.

En novembre de la même année et juste avant que la Conférence de Stockholm (1972) n’ait lancé le Programme des Nations Unies sur l’environnement (PNUE), Paul VI a convoqué un Synode sur la Justice dans le Monde, qui a d’abord mis l’accent sur le lien entre justice et écologie. Sa ligne de pensée suggère un lien étroit entre le souci pour les pauvres et un souci pour la terre, essentiellement le cri des pauvres et le cri de la terre, et annonçait la culture du gaspillage des riches.

Saint Jean Paul II

Dans sa première encyclique, Redemptor hominis, sur la personne humaine, Jean-Paul II a mis en garde contre la menace de pollution de la nature [9]. Plus tard, dans son encyclique sociale Sollicitudo rei socialis (1987), à l’occasion du 20e anniversaire de Populorum progressio, il a mis l’accent sur la nature du développement humain authentique et son caractère moral. À cet égard, il s’est centré sur la nécessité pour les individus et les communautés d’avoir un plein respect pour la nature de la personne humaine, dont l’origine et le but sont trouvés en Dieu. Il a appelé l’attention sur la nécessité de respecter les constituants du monde naturel, que les Grecs anciens ont appelé le « cosmos » (un système ordonné avec la beauté).

La première considération concerne la connectivité. « On ne peut pas utiliser impunément les différentes catégories d’êtres, vivants ou inanimés – animaux, plantes, éléments naturels – comme on le souhaite, selon les besoins économiques de chacun. Au contraire, il faut tenir compte de la nature de chaque être et de sa connexion mutuelle dans un système ordonné, qui est précisément le cosmos »[10].

La deuxième considération est que les ressources naturelles sont limitées et ne sont pas toutes renouvelables. Si nous les traitons comme inépuisables et les utilisons avec une domination absolue, alors nous mettons gravement en danger leur disponibilité dans notre temps et surtout pour les générations futures.

Troisièmement, certains modèles de développement dans les zones industrialisées causent la pollution de l’environnement, avec des conséquences graves pour la santé des personnes [11].

Ces considérations forment un message moral clair : les exigences de la morale vis-à-vis de la nature sont une condition sine qua non pour le bien-être de l’humanité. Selon Jean-Paul II, notre conception et notre application fondamentales de la morale s’étendent à l’écologie naturelle : l’utilisation des éléments de la nature, le caractère renouvelable des ressources et les conséquences d’une industrialisation aléatoire.

En 1991, à l’occasion du centenaire de Rerum novarum, Jean-Paul II a promulgué son encyclique sociale Centesimus annus. En ce qui concerne la nature de la propriété privée et de la destination universelle des biens matériels, il attire l’attention sur ce qu’il appelle la question écologique et son lien avec le problème du consumérisme. Ici, il faisait allusion à une erreur anthropocentrique généralisée : notre incapacité à reconnaître que notre capacité à transformer et, dans un certain sens, à recréer le monde par le travail humain, est toujours fondée sur le don préalable et originel de Dieu de tout ce qui existe. L’homme pourrait imaginer qu’il peut faire un usage arbitraire de la terre et la soumettre sans limite à sa volonté. Plutôt que de remplir son rôle de coopérateur avec Dieu dans l’œuvre de la création, l’homme se met à la place de Dieu. Le résultat final est une rébellion de la part de la nature qui est plus tyrannisée que bien régie par l’homme [12].

Pour corriger ces idées fausses, Jean-Paul II a souligné que nous tous, les êtres humains, en tant qu’individus et dans notre communauté, devons respecter le monde créé et être conscients de nos devoirs et obligations envers les générations futures. Certainement, les choses que Dieu a créées sont pour notre usage ; cependant, elles doivent être utilisés d’une manière responsable, car l’homme n’est pas le maître, mais l’intendant de la création.

Au-delà de l’environnement naturel, le Saint-Père a également attiré l’attention sur la destruction de l’environnement humain. Ici, il a introduit le concept de l’écologie humaine. Oui, les dommages causés à l’environnement naturel sont graves, mais la destruction de l’environnement humain est plus grave. L’important mouvement « Vert » s’intéresse à juste titre à l’équilibre de la nature et s’inquiète des habitats naturels de diverses espèces animales menacées d’extinction. Mais en attendant, trop peu d’efforts sont faits pour sauvegarder les conditions morales d’une authentique écologie humaine. Non seulement Dieu a donné la terre à l’humanité, qui doit l’utiliser avec respect pour le bon but originel pour lequel elle a été donnée, mais l’être humain (la vie) est aussi un cadeau de Dieu pour nous : en fait, c’est le plus grand cadeau. C’est pourquoi nous devons respecter la structure naturelle et morale dont nous avons été dotés. L’encyclique applique cette pensée aux graves problèmes de l’urbanisation moderne ; elle appelle à une planification urbaine appropriée qui porte sur la façon dont les gens doivent vivre et sur l’écologie sociale du travail [13].

A partir de cette réflexion sociale élargie sur la question écologique, le Compendium de la Doctrine sociale de l’Église déclare que « la relation de l’homme avec le monde est une partie constitutive de son identité humaine » [14] et que le cri de la terre et celui des pauvres sont liées. [15] Dans son Message pour la Journée mondiale de la Paix (1990), Jean-Paul II a écrit : « L’équilibre écologique ne sera pas trouvé si l’on ne s’attaque pas directement aux formes structurelles de pauvreté qui existent dans le monde entier ». [16] Ce message a inspiré la Conférence des évêques catholiques du Canada qui a déclaré que « l’harmonie écologique ne peut exister dans un monde de structures sociales injustes et les inégalités sociales extrêmes de notre ordre mondial actuel n’aboutissent pas à une durabilité écologique » [17].

Pour résumer la contribution de Jean-Paul II à notre thème de l’écologie (environnementale) : Dans l’enseignement social catholique, le respect de l’environnement naturel et celui de l’environnement humain sont inséparables et étroitement liés. D’une part, l’homme doit respecter l’environnement naturel en n’en abusant pas. D’autre part, l’environnement humain reçoit le respect encore plus grand qu’il mérite quand nous respectons la structure naturelle et morale dont nous avons été dotés. Plus nous respectons notre structure naturelle et morale, plus nous respectons les autres et aussi le monde créé. L’environnement naturel et l’environnement humain sont étroitement liés et, pour que l’environnement naturel soit respecté, il faut que l’environnement humain soit respecté avant tout.

Le pape Benoît XVI

Au cours du nouveau millénaire, le Pape Benoît XVI, dans son Message pour la Journée mondiale de la Paix (2007), a décrit quatre variantes de l’écologie : l’écologie de la nature et, à côté, une écologie humaine qui exige une écologie sociale, Et, enfin, l’écologie de la paix. Pour que la paix soit réalisée dans le monde, nous devons être conscients de la relation entre l’écologie naturelle et l’écologie humaine. L’écologie de la paix est composée de paix avec la création et de paix entre les hommes, ce qui présuppose la paix avec Dieu. [18]

L’exemple de l’approvisionnement en énergie illustre le lien étroit entre l’écologie naturelle et l’écologie humaine et les conséquences pour la paix. L’augmentation de la production industrielle au cours des dernières années a entraîné une augmentation des besoins énergétiques. La course sans précédent qui a suivi pour les ressources disponibles a provoqué, dans l’ensemble, une hausse des prix de l’énergie. Benoît XVI a exprimé sa profonde préoccupation pour les personnes touchées, à savoir ceux qui souffrent dans les pays moins développés qui ont été exclus, ainsi que pour les injustices et les conflits qui peuvent être provoqués par la course aux ressources énergétiques. Il a affirmé le besoin urgent dans les relations internationales d’un engagement à l’écologie humaine qui puisse favoriser la croissance d’une écologie de la paix ; et cela, dit-il, ne peut se produire que lorsque la famille humaine est guidée par une compréhension correcte de la personne humaine, c’est-à-dire une compréhension qui n’est pas influencée par l’idéologie ou l’apathie. [19]

L’année suivante, lors de sa visite apostolique en Australie, Benoît XVI a attiré l’attention sur la beauté du milieu naturel créé par Dieu. Mais cet environnement naturel, a-t-il poursuivi, porte maintenant des cicatrices, dont l’érosion, la déforestation et les effets d’une sécheresse dévastatrice. Dans le même temps, les ressources minérales et océaniques mondiales sont gaspillées et le niveau de l’eau augmente [20]. Il a également attiré l’attention sur l’environnement humain, le point culminant de la création de Dieu et le génie de la réalisation humaine tels que les progrès dans les sciences médicales, l’application judicieuse de la technologie et la créativité reflétée dans les arts. Mais l’environnement humain ou social a aussi ses cicatrices, comme l’abus d’alcool et de drogues, l’exaltation de la violence, la dégradation sexuelle et la dépravation, et la fausse idée selon laquelle il n’existe pas de vérités absolues pour guider nos vies. Il a affirmé la vraie nature de la vie humaine qui implique une recherche de la vérité, du bien et du beau. À cette fin, selon Benoît XVI, nous faisons nos choix et exerçons notre liberté, sachant que là, nous trouvons le bonheur et la joie. [21]

Dans son encyclique sociale, Caritas in veritate, Benoît XVI consacre tout le quatrième chapitre à la question de l’environnement et de l’existence humaine : « Le développement des peuples, les droits et les devoirs, l’environnement ». Fondamentalement, « la façon dont l’humanité traite l’environnement influence la façon dont elle se traite et vice versa » [22]. La relation entre la vie humaine et l’environnement naturel qui la soutient est inséparable. C’est « cette alliance entre les êtres humains et l’environnement, qui doit refléter l’amour créateur de Dieu, de qui nous venons et vers lequel nous cheminons » [23].

De plus, le Livre de la Nature est un et indivisible, et comprend non seulement l’environnement, mais aussi les individus, la famille et l’éthique sociale. En conséquence, nos devoirs envers l’environnement découlent de nos devoirs envers la personne [24]. Mais la « question décisive », dans la relation entre l’homme et son monde, dans l’écologie naturelle et humaine, « est la teneur morale de la société » [25].

Ce que le Pape Benoît XVI a affirmé ici, c’est une relation mutuelle entre l’écologie naturelle et l’écologie humaine: nous devons respecter le monde créé et respecter la manière dont la personne humaine a été créée, car c’est seulement ainsi que nous pourrons exercer notre liberté. Une telle affirmation n’est d’ailleurs pas une revendication religieuse, mais la déclaration d’un fait naturel [26].

Le Saint-Père a donc appelé à une compréhension intégrale du monde et de la personne humaine: celle qui respecte à la fois le monde créé et le point culminant de la création qui est la personne humaine.

(à suivre)

© Traduction de Zenit, Constance Roques

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