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Église Saint Jean-Baptiste, Mogno, architecture de Mario Botta © Wikimedia commons / Little Joe

Église Saint Jean-Baptiste, Mogno, architecture de Mario Botta © Wikimedia commons / Little Joe

« L’architecture porte avec elle l’idée du sacré »

La « tente » de Botta vers Dieu

« La « tente » de Botta vers Dieu » sous ce titre, le quotidien italien « Il Sole 24 Ore » du dimanche 22 avril 2018, a publié une réflexion de Mgr Bruno Forte, archevêque de Chieti-Vasto, que nous publions en français avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Mgr Forte médite sur l’œuvre de l’architecte suisse Mario Botta, soulignant que « le projet et la construction d’un édifice est toujours vouloir créer un pont entre la terre et le ciel, en imitant pratiquement dans le fragment le geste archétype créateur du tout ».

Voici notre traduction intégrale de la réflexion du théologien italien.

Texte de Mgr Forte

« L ‘architecture porte avec elle l’idée du sacré ». Ces paroles de Mario Botta font déjà comprendre que le projet et la construction d’un édifice est toujours vouloir créer un pont entre la terre et le ciel, en imitant pratiquement dans le fragment le geste archétype créateur du tout. D’autant plus quand on décide de faire une coupure (« temple » vient du grec « témno », couper), visant à séparer un espace pour Dieu pour le rendre habitable par notre soif de Lui et par le don de son Espérance. C’est cette conscience qui anime Botta, réalisateur d’extraordinaires lieux du sacré : et c’est pour cela que ses architectures sacrées résultent connaturelles avec le Très-Haut et veulent donner une expression à cette profonde nostalgie de l’âme. Si le « désir » est tirer des étoiles (« de sideribus ») le chemin, en tirant presque le ciel sur la terre pour l’ouvrir à l’horizon ultime pour lequel elle fut créée, dessiner et réaliser l’espace du sacré veut dire contribuer à allumer chez les habitants du temps la soif de l’Eternel, en leur offrant la demeure où ils peuvent conjuguer l’humilité et le courage de se mesurer avec le Très Haut dans la lutte de l’amour plus grand, comme fut celui de Jacob au gué du Jabbok (Gen 32). C’est pourquoi – come affirme Botta – « dans une société fragile, des lieux comme celui-ci ont une charge symbolique beaucoup plus forte que leur action technique et fonctionnelle … Ceux-ci peuvent devenir de nouveaux points cardinaux pour réorganiser une partie du tissu qu’ils ont autour ». C’est ce qui s’est passé avec la construction de la nouvelle église de San Rocco à Sambuceto (San Giovanni Teatino, Chieti) : celle-ci se présente à l’extérieur comme une masse compacte, avec la forme d’une tente élancée vers le ciel, blessée en haut par une large ouverture en croix, d’où pleut la lumière dans l’espace intérieur. De cette façon Botta a su exprimer l’âme religieuse des citoyens des Abruzzes, façonnés par des siècles de foi chrétienne, bien plantée au sol et ensemble tendus dans une humble et ferme tension vers le haut, passant à travers la Croix du Bien-Aimé. Le résultat de cette intuition est une architecture qui s’offre à la vue comme un appel à lever les yeux, rappel de cette « nostalgie du Totalement Autre » qui – selon Max Horkheimer et Theodor W. Adorno – influence au plus profond l’âme de notre Occident, blessé par les immenses tragédies du « siècle bref » (Eric Hobsbawm) achevé depuis peu. La même poignante nostalgie, par ailleurs, qui a dû animer le noble Rocco, le saint auquel l’église de Sambuceto est consacrée, un homme riche qui a voulu se faire pauvre et pèlerin par amour des pauvres.

L’intérieur de cette singulière « écriture de l’espace » qu’est l’église de Sambuceto n’est pas moins chargé de symbolismes :  correspondant à la forme élancée de la tente, celui-ci se présente comme un ventre accueillant. En hébreu le terme pour indiquer la miséricorde est « rachamim », expression qui désigne proprement les « viscères » maternels, le ventre où a lieu le début de toute vie. Au plan des relations qui nous font humains l’image évoque le sentiment intime de coappartenance qui lie l’être conçu à la mère, le lien originel entre celui qui donne la vie et celui qui la reçoit, sentiment de profonde tendresse (« Comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint » : Ps 103,13). La miséricorde évoque l’amour viscéral, non conditionné par la réciprocité, activé uniquement par la volonté du bien pour l’autre : l’idée est celle d’un écrin primordial qui accueille, nourrit et protège, et d’une obscurité invitante où la créature conçue vit en symbiose avec la mère et reçoit d’elle nourriture, impulsion et soins. Dans l’église de Sambuceto Mario Botta a rendu de manière originale ce message, situant l’assemblée liturgique dans une forme spatiale à la fois aérée et enveloppante, sein de vie qui vient d’en haut et imprègne le peuple célébrant. Enfin, l’espace sacré dans l’œuvre de Botta, en terre des Abruzzes, culmine dans la triple abside, l’abside centrale la plus grande, de plus petites tailles, identiques et correspondant entre elles les deux absides latérales : la symbolique trinitaire est évidente. Au centre, le Père, source et début de la vie divine, de chaque côté « les mains du Père » (Saint Irénée de Lyon), le Fils et l’Esprit Saint, représentés par les deux cavités mineures à droite et à gauche de la cavité majeure. Le sens est haut et profond : la Trinité divine, mystère de l’Aimant, de l’Aimé et de l’Amour dans l’unité essentielle du Dieu qui est Amour, est le point de destination de tout parce qu’elle est à l’origine et écrin de tout. C’est dans l’espace absidale que se situe l’autel, le lieu sacré où s’accomplit le sacrifie du Bien Aimé et les relations des personnes divines s’introduisent pour embrasser l’humanité pèlerine dans le temps. Un message de vie et d’espérance, que la forme spatiale de l’église de San Rocco rend bien, éduquant ainsi à se reconnaître aimé, protégé et destiné à la beauté qui n’aura pas de fin. Dans son architecture, splendide « écriture de la lumière », Mario Botta sait nous dire tout cela, peut-être au-delà de sa propre conscience, comme chaque artiste, dont l’œuvre est d’autant plus belle et grande qu’elle transcende celui qui l’a pensée et réalisée.

Traduction de Zenit, Océane Le Gall

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