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Tabernacle de la chapelle du Saint-Sacrement à Saint-Pierre, Guido Sante, OADI @ unipa.it

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Dans L’Osservatore Romano, les femmes qui « bâtirent » la basilique Saint-Pierre

Des femmes « incroyables »

« Ces femmes qui firent l’entreprise. Le rôle féminin dans la construction de la basilique Saint Pierre à travers les siècles »: c’est le titre de l’article original et passionant publié par Arabella Cifani dans L’Osservatore Romano en italien du 17 janvier 2018.

L’auteur salue la publication, en italien du livre: « Les femmes dans le chantier de Saint Pierre-au-Vatican. Artistes, artisanes et entrepreneuses du XVI ème au XIXème siècle » (Foligno, Il Formichiere, 2017, 20 euros), sous la houlette de Simona Turriziani et Assunta Di Sante.

L’auteur fait remarquer la dimension eucharistique de ce travail: « C’est donc une femme qui a réalisé un des objets les plus sacrés de la basilique, destiné à accueillir l’Eucharistie : un fait qui nous émeut encore aujourd’hui où aucun lieu ni aucun travail ne devrait être nié aux femmes, mais où l’on voit encore des scènes très obscures. »

Voici notre traduction intégrale de l’article.

Ces femmes qui firent l’entreprise

Par Arabella Cifani

La basilique Saint-Pierre, dont la majestueuse beauté laisse toujours sans voix les millions de fidèles et de visiteurs venus de tous les continents qui y entrent tous les ans, fut construite à la plus grande gloire de Dieu, comme une précieuse mosaïque, par une multitude d’artistes et d’artisans qui, au cours des siècles, la décorèrent de ce qu’il y avait de plus beau au monde peintures, sculptures, marbres, bronzes, verres, stucs. Dans une de ses poésies, Bertold Brecht se demandait « Thèbes aux sept portes, qui l’a construite ? ». Exactement. Qui a édifié ce temple de la foi et de la beauté ? Et où habitaient les constructeurs, les maçons ?

Personne ou peu nombreux sont ceux qui pensent que l’âme de cette magnifique église faite de pierre très solide et de briques, de poutres et de chaînes parfaites a coûté des fatigues et des peines infinies et qu’elle fut aussi dans le temps une source de revenu sûr pour qui y travaillait.

La Fabrique de Saint-Pierre veilla dès le début sur la construction de la nouvelle basilique vaticane, lancée en 1505. Les archives de la Fabrique, splendidement conservées, contiennent une énorme quantité de documents sur Saint-Pierre, qui comprennent tous les registres de paiement pour la construction et les procès-verbaux par lesquels un groupe de cardinaux vraiment « éclairés » dirige les aspects économiques complexes que la construction d’un édifice de ces proportions comportait. Des architectes aux directeurs, aux maîtres d’œuvre, jusqu’aux plus humbles degrés du travail, tout était examiné, contrôlé et, en un certain sens, « certifié » avec des tests et des contrôles de qualité très sévères. Un fleuve d’argent affluait dans les caisses de la basilique grâce aux offrandes qui comprenaient de grandes donations royales mais aussi la plus petite aumône.

La basilique fut élevée en additionnant la créativité d’artistes et d’artisans exceptionnels au donné doctrinal et à la spiritualité qui transpire encore aujourd’hui de chacune de ses pierres. Mais personne ne peut soupçonner, pas même de loin, qu’à sa construction ont aussi participé beaucoup de femmes avec des rôles absolument premiers.

Le livre à peine imprimé Le donne nel cantiere di San Pietro in Vaticano. Artiste, artigiane e imprenditrici dal XVI al XIX secolo (Foligno, Il Formichiere, 2017, pagine 267, 20 euros) (Les femmes dans le chantier de Saint Pierre-au-Vatican. Artistes, artisanes et entrepreneuses du XVI ème au XIXème siècle), vient de sortir. Il est dirigé par Simona Turriziani et Assunta Di Sante, respectivement responsable et vice-responsable des archives historiques de la Fabrique de Saint-Pierre, qui ne sont pas nouvelles dans des entreprises culturelles de haut niveau consacrées à l’étude des trésors de cet organisme du Vatican, et documente avec clarté et profondeur de recherche cet aspect spécifique de l’immense entreprise.

À la construction de Saint-Pierre travaillaient de nombreuses « charretières », livreuses de matériaux de construction et « maîtresses maçons », des ouvrières physiquement fortes et bien organisées, qui étaient en mesure de transporter des charretées pesantes de pierres, de sable et de chaux. Et puis de nombreuses « fabricantes » de vernis destinés aux mosaïques qui recouvrent l’Église : une activité extrêmement fatigante parce que ces femmes restaient des heures et des heures penchées à chercher et à ramasser, parmi les restes de l’antique basilique de l’empereur Constantin qui se démolissait progressivement, les tesselles des mosaïques antiques à réutiliser.

À côté de ces femmes, il y avait les « femmes aux fours » qui avaient la tâche de préparer les vernis à utiliser dans les nouvelles mosaïques : la fabrique avait en effet besoin de quantités énormes de ces matériaux de travail délicat, verres qui étaient fabriqués sous la forme de « pizzas » puis travaillés jusqu’à ce qu’on en récolte les fines tesselles colorées.

Parmi ces femmes, au cours du temps se distingue la figure de Vittoria Pericoli, peintre « de cristal et fabricante de vernis », active au début du dix-neuvième siècle avec sa propre fabrique de verres et de cristaux qui fournissait l’étude de la mosaïque du Vatican avec des produits d’une qualité définie comme « parfaite ». Une femme très moderne, autonome, indépendante, qui fournira aussi les tesselles des mosaïques pour la reconstruction de Saint-Paul-hors-les-Murs en 1847 (après l’incendie de 1823, ndlr) et pour les restaurations de la basilique de Saint-Apollinaire à Ravenne, mais aussi artiste de haut niveau élève de la miniaturiste Theresa Mengs.

Des femmes incroyables, comme la cultivée Paola Baldo, imprimante, née vers 1520, épouse d’un typographe romain connu, Antonio Baldo. Se retrouvant veuve, elle ne reste pas enfermée et repliée sur elle à la maison mais elle se consacra à poursuivre l’activité de son mari avec d’excellents résultats et elle édita pour la Fabrique de Saint-Pierre des bulles, des brefs, des dispenses et des confessionnaux extrêmement raffinés avec le sceau de Saint-Pierre.

L’histoire qui frappe peut-être le plus entre toutes celles que l’on fait revivre, pour sa haute valeur symbolique, est celle de Francesca Bresciani, tailleuse de lapis lazzuli. Entre 1672 et 1675, on lui confit la décoration dans un très pur lapis lazzuli du tabernacle du Très-Saint-Sacrement de la chapelle vaticane homonyme, une des dernières œuvres de Gian Lorenzo Bernini.

Un objet iconique auquel le pape Clément X Altieri tient particulièrement et pour lequel sont employés des kilos de lapis lazzuli acquis sur le marché de Naples après des recherches intenses. Comme d’habitude, Le Bernin s’informe et dans le concours pour l’adjudication du travail, décide à la fin que parmi tous les hommes qui se sont présentés, le meilleur « est la femme » : Francesca Bresciani. Un travail très difficile qui comporte la taille des pierres brutes selon les desseins des profils de chaque plaque, avec une recherche absolue sur la qualité, l’homogénéité de la couleur, la capacité d’unir les plaques pour obtenir un effet compact sans qu’il y ait de césure entre une veine et l’autre de la pierre. Les archives de la Fabrique de Saint-Pierre conservent encore les « masques » en papier pour les reflets polylobées de la coupe du ciboire : fragiles, uniques et précieux témoignages d’une très haute idée du travail. Francesca travailla à cette entreprise pendant deux ans, au détriment de sa famille, de sa maison et surtout de sa « propre santé », veillant jusqu’à trois heures du matin et contestant avec raison même Le Bernin, dont elle récusa les connaissances, affirmant que travailler la pierre et travailler les « joies » étaient des choses bien différentes et que Le Bernin ne savait pas les distinguer.

Elle était si forte, sage et professionnelle qu’on lui confira encore en 1678 le travail de taille et d’assemblage du fonds de lapis lazzuli de la croix fondue par Domenico Lucenti sur un dessin du Bernin octogénaire : un autre travail parfait, où le corps du Christ doré d’une parfaite ciselure semble vraiment planer au-dessus de l’azur du ciel dont il est le Seigneur. C’est donc une femme qui a réalisé un des objets les plus sacrés de la basilique, destiné à accueillir l’Eucharistie : un fait qui nous émeut encore aujourd’hui où aucun lieu ni aucun travail ne devrait être nié aux femmes, mais où l’on voit encore des scènes très obscures.

Il y a deux-cent-cinquante ans, dans un climat culturel et historique bien différent, au Vatican, personne n’eut peur de confier à une femme un travail aussi important. Nous espérons qu’unies aux mains de Francesca, les prières de toutes les femmes du monde restent toujours autour de ce tabernacle. Le pape Wojtyla rappelait, dans la lettre apostolique Mulieris dignitatem que « même dans les périodes les plus obscures de l’histoire, on trouve le génie des femmes qui est le levier du progrès humain et de l’histoire ». Ce nouveau livre en constitue un témoignage nouveau et précieux.

© Traduction de ZENIT, Hélène Ginabat

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