À l’occasion de sa visite pastorale à Assise, le pape Léon XIV a répondu aux questions de jeunes venus de plusieurs pays, les invitant à devenir des artisans de paix, à accueillir sans crainte leur vocation et à aimer l’Église malgré ses blessures.
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Question de Karolina (Zagreb)
Saint-Père,
je m’appelle Karolina, je viens de la Croatie, de la paroisse e de la basilique de Saint Antoine de Padoue à Zagabria. Nous avons grandi dans des paroisses franciscaines, accompagnés par les frères, en apprenant de saint François que l’Évangile s’annonce avant tout par la vie, à travers la joie, la simplicité, la fraternité et la proximité avec chaque personne. Grâce à cette expérience, nous avons découvert une foi vivante, qui ne reste pas enfermée dans les églises, mais qui se traduit par le service, l’accueil et l’espérance pour les autres.
Aujourd’hui, cependant, nous vivons dans un monde qui évolue rapidement, où de nombreux jeunes ont du mal à trouver des repères, à nouer des relations authentiques et à ouvrir leur cœur à Dieu. Nous aussi, nous souhaitons être des témoins crédibles de l’Évangile là où nous vivons, étudions et travaillons, en apportant la lumière du Christ avec la simplicité et la fraternité de saint François.
Saint-Père, quel conseil donneriez-vous à nous, les jeunes qui avons grandi dans la spiritualité franciscaine, afin que nous puissions rester d’authentiques disciples du Christ et apporter l’espérance à nos contemporains, sans perdre la joie de l’Évangile, la simplicité du cœur et cette proximité avec les personnes qui rend crédible tout témoignage chrétien ?
Réponse du Saint-Père
Merci, Karolina, pour cette question. Avant tout, bonjour à vous tous. Je salue aussi les jeunes qui sont déjà dans la basilique, qui sont avec nous aussi, je crois, grâce aux écrans. Je suis vraiment heureux d’être ici avec vous ! Alors, Karolina, merci pour cette question. Je crois que beaucoup, en t’écoutant, ont senti qu’elle contenait déjà une partie de la réponse, car tu as rendu témoignage à ce style de simplicité, de fraternité et de proximité qui t’a convaincue et t’a permis de mûrir dans la foi, en appartenant à une communauté ouverte à tous. Cela s’est passé dans une région d’Europe qui, il y a seulement trente ans, a connu la guerre et l’imbrication dangereuse entre confession religieuse et nationalisme. En réalité, la présence des franciscains avait inspiré pendant des siècles le dialogue et favorisé la coexistence pacifique entre catholiques, orthodoxes et musulmans. Aujourd’hui, être fidèle à cette tradition de proximité signifie aller à contre-courant, en œuvrant à la purification de la mémoire et en cultivant la réconciliation.
On demandera de plus en plus aux chrétiens de devenir des artisans de paix au sein de sociétés tentées d’instrumentaliser la religion pour opposer les identités. Être témoins du Christ reste donc fascinant et exigeant, car cela élargit l’esprit et le cœur au-delà des frontières artificielles, c’est-à-dire au-delà des peurs induites par la désinformation et des murs de préjugés. S’affranchir de la culture du pouvoir et construire la civilisation de l’amour n’est pas immédiatement compris ni accepté. Apprenez toutefois de saint François la radicalité évangélique, qui est à l’opposé du fondamentalisme : elle ne rend pas aveugles ni violents, mais sensibles, attentifs, toujours à la suite de Jésus et donc humbles, accueillants envers tous. Ce n’est pas facile, mais cela procure beaucoup de joie.
Essayez maintenant d’imaginer, l’espace d’un instant, l’endroit où nous nous trouvons, mais il y a huit siècles. Ici, en pleine campagne, des centaines de jeunes frères venus de toute l’Europe s’étaient rassemblés avec François. Essayez de les voir, comme le racontent les Sources, « rangée après rangée, ici quarante, là cent, ailleurs quatre-vingts ensemble, tous occupés à parler de Dieu, à prier, à verser des larmes, à pratiquer des actes de charité ; et ils se tenaient dans un tel silence et avec une telle modestie qu’on n’y entendait pas un bruit » (cf. Sources franciscaines, 1848). Ce silence est le contraire de la guerre, avec ses violences, ses cris et ses cruautés. Les nattes de ces frères, tout comme vos sacs de couchage aujourd’hui, témoignent de la paix. Voilà l’Église : une assemblée de frères et de sœurs, à laquelle tous sont invités. Chers jeunes, comme il est beau d’être ensemble pour « méditer sur Dieu » et ainsi, à sa lumière, sur la vie elle-même, dans sa beauté, dans son mystère, dans son sérieux ! Témoignez de ce style partout, surtout à une époque où la technologie nous déshabitue d’être ensemble, entre personnes de chair et d’os.
Saint François a compris que choisir la pauvreté peut rapprocher ceux qui sont éloignés, qu’elle encourage la rencontre et invite à l’échange de dons. Il a ainsi compris que l’Évangile est indissociable des choix de Jésus-Christ, qui s’est fait pauvre pour nous enrichir (cf. 2 Co 8, 9) : l’Évangile, c’est sa vie, son chemin, sa confiance inébranlable dans le Père. Si nous nous réunissons en son nom, Il vient au milieu de nous (cf. Mt 18, 20) et la joie qui remplit notre cœur est libre et sincère (cf. Jn 20, 20). Cette joie évangélise, plus que les mots, et on ne peut la cacher. Merci.
Question de Giovanni (Bologne)
Saint-Père,
je m’appelle Giovanni, j’ai 27 ans et je viens de Bologne. Nous, les jeunes, vivons plongés dans un monde où règne la culture du provisoire et où les choix de vie définitifs nous effraient. Malgré cela, Dieu, d’une manière unique et pleine d’amour, nous parle sans cesse et nous appelle à le suivre, avec une promesse de vie et de joie, en nous révélant progressivement notre vocation.
Voici ma question : comment lui dire un « oui » plein et courageux, en évitant de « mettre la main à la charrue pour ensuite jeter un regard en arrière », en accordant une importance excessive aux efforts et aux renoncements du chemin ? Qu’est-ce qui vous a aidé dans votre parcours vocationnel ?
Réponse du Saint-Père
Merci, Giovanni, pour cette question que je qualifierai de courageuse, pleine du désir de ce qui ne passe pas. Nous sommes aujourd’hui enclins à parler en termes négatifs du provisoire. Autrefois, c’était au contraire l’Église qui enseignait avec insistance le sens du provisoire : ce monde passe, le temps s’écoule, les choses terrestres sont changeantes. Dieu seul demeure, car Dieu est éternel. Nous devons donc nous demander ce qui a changé, afin de ne pas faire partie de ceux qui regrettent le passé et qui, de ce fait, n’affrontent pas le présent et n’assument pas leurs responsabilités pour l’avenir.
Partout dans le monde ou presque, la stabilité des sociétés traditionnelles est en train de disparaître, celle grâce à laquelle des générations entières ne voyaient que des changements minimes au cours d’une vie. En leur sein, tout était très réglementé et prédéterminé. À l’époque, le témoignage de l’Église invitait à ne pas se résigner à un destin déjà écrit, à discerner la valeur de chaque geste individuel par rapport à l’éternité. Aujourd’hui, en revanche, avec une conception parfois confuse de la liberté, nous nous berçons de l’illusion que la vie ne se résout jamais une fois pour toutes, car le contexte dans lequel nous vivons évolue rapidement et nous changeons nous aussi considérablement. Mais cela accroît également la peur et le risque de se perdre. Dans ce contexte, le courage de faire un choix définitif est peut-être l’acte le plus révolutionnaire.
Décider pour toujours ne nous enferme pas dans une cage, mais nous ouvre à un dynamisme plus grand. Aimer, c’est un exode, une route à découvrir, un chemin que Dieu parcourt avec nous, et c’est là le vrai sens de toute vocation. La Bible nous inspire à vivre ainsi : comme ceux qui sont appelés à se lever, à parcourir leur propre histoire en recevant du Seigneur, comme un don, une direction et un sens, pour aimer selon ses desseins (cf. 1 Co 13 et 1 Jn 4). La foi, la confiance, la fiabilité révèlent ici leur lien indissoluble. Ainsi, dans la foi, nous démasquons l’illusion selon laquelle les problèmes se résolvent en fuyant, en trahissant ou en essayant de faire quelques pas sur des chemins toujours différents, sans jamais aller loin. On peut en effet multiplier les expériences, les contacts, les consommations, tout en restant toujours au même point. Le coût humain est élevé et le vide intérieur est profond. Il n’est pas rare d’en arriver à utiliser les autres et à être utilisé soi-même. Le « pour toujours », alors, est une grâce à laquelle Dieu lui-même nous aide à répondre par notre fidélité, pour une plénitude de vie (cf. Jn 10, 10).
Dès l’adolescence, il est donc important d’apprendre à se connaître, à se décider et à s’engager – c’est-à-dire à répondre au Seigneur qui appelle – sans cesser de le faire à l’âge adulte, au regard des décisions déjà prises et face à celles qui restent à prendre. C’est une aventure dans laquelle personne ne doit se sentir seul et qui, comme la foi, durera jusqu’au dernier instant. D’après mon expérience, je peux dire que le Seigneur ne m’a jamais laissé seul : il m’a toujours accompagné, en me donnant aussi des personnes avec lesquelles cheminer. Ainsi, dans ma vocation de prêtre, de membre de la communauté augustinienne, de missionnaire, j’ai trouvé comme une lumière qui m’a guidé jusqu’à aujourd’hui, jusqu’au moment où j’ai dû dire « oui » aussi à un appel tout à fait particulier : celui d’être Pape.
En adhérant au projet unique que Dieu révèle à chacun de nous, l’appel fondamental, inscrit dans chaque cœur, est un appel à la communion ; on ne l’entend pas une seule fois, mais chaque jour. Le péché obscurcit la clarté sur ce point, en introduisant dans les liens fondamentaux la méfiance, la rivalité et le soupçon. Grâce à Dieu, en revanche, toute vocation est aussi un chemin de rédemption et de guérison. L’invitation de Jésus, qui nous appelle à le suivre, illumine notre dignité et nous fait honorer celle des autres, en éprouvant de la confiance et en donnant confiance : cette dynamique est si libératrice qu’elle mérite toute notre passion. Merci.
Question de Luigi (Paternò, Sicile)
Saint-Père,
je m’appelle Luigi, j’ai 22 ans et je viens de Paternò, un petit village de Sicile. Je suis le porte-parole de la Jeunesse franciscaine de Sicile, un groupe de jeunes qui suivent le charisme franciscain. Je voudrais vous poser une question concernant un aspect de saint François qui me touche beaucoup.
« Frère François promet obéissance et révérence au seigneur le Pape Honorius et à ses successeurs canoniquement élus, ainsi qu’à l’Église romaine » (RB I). Bien qu’il vive à une époque où l’Église était marquée par des contradictions et des difficultés internes, il ne choisit pas la voie de l’hérésie ; il n’attaque ni ne juge l’Église de son temps, mais préfère obéir au Pape. Son choix est libre et révolutionnaire, dans le plus pur style « mineur », dont le seul objectif est de vaincre la misère du jugement par la compassion et la réparation que seul l’Amour peut apporter.
Aujourd’hui, beaucoup de jeunes disent « croire, mais pas en l’Église » et, à partir de nos communautés, nous observons parfois une Église avec ses contradictions et ses crises internes ; je me demande alors : comment faire pour demeurer dans cet Amour réparateur ? Pourquoi est-il si difficile aujourd’hui de voir l’Église comme une Mère qui, même avec ses blessures, est toujours prête à nous accueillir et à nous aimer ?
Réponse du Saint-Père
Merci, Luigi. Ta question est d’actualité et nous conduit au cœur de l’expérience de saint François. Y répondre, c’est partager un désir : celui que le Seigneur Jésus nourrit pour l’Église. François l’a entendu en contemplant le Crucifié. Nous devrions toujours revenir à ce désir. De nombreuses personnes, au cours de l’histoire et encore aujourd’hui, n’ont pas pu faire l’expérience de l’Église telle que Jésus-Christ la veut. Cela fait souffrir, laisse des blessures et des déceptions, et peut même, pour certains, devenir un obstacle à la foi.
Dans l’Évangile, Jésus met en garde contre ce genre d’écueil, c’est-à-dire contre le scandale que ses disciples peuvent causer aux autres, en particulier aux petits et aux pauvres. Le désir de Jésus, comme nous le voyons dans le groupe qui se forme dès le début autour de lui, est de rassembler un peuple où ce qui divise généralement les êtres humains soit surmonté. Autour de Jésus, des hommes et des femmes qui, autrement, ne se seraient jamais rencontrés ni fréquentés, deviennent frères et sœurs. Lorsque ce miracle de l’Église continue de se produire, grâce à Dieu, il reste surprenant, même aujourd’hui, dans nos villes, pleines de murs invisibles qui nous séparent les uns des autres. Combien de discriminations et d’inégalités pourraient cesser immédiatement, dès lors que nous nous reconnaissons comme frères et sœurs !
Il y a ensuite un autre aspect de cette unité révolutionnaire. Jésus dit : « Mais parmi vous, il ne doit pas en être ainsi » (Mc 10, 43), c’est-à-dire qu’il ne doit pas en être comme parmi les grands de la Terre et les puissants du monde, qui recherchent la visibilité et dominent les autres. Au contraire, Jésus nous dit : « celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur, celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous » (Mc 10, 43-44). Le désir de Jésus pour l’Église est clair : il s’agit de devenir son corps et de manifester sa vie, de suivre son exemple et d’exercer un autre type de force, qui n’humilie pas, mais élève.
La Parole de Dieu, les sacrements et la pratique de l’amour fraternel sont des voies de transformation pour réaliser en nous l’image du Christ. François les a parcourues : ne pas dominer, mais servir ; ne pas s’emparer, mais recevoir ; ne pas retenir, mais rendre : c’est la vie de Dieu qui répare l’Église et en fait un peuple libre, un lieu de répit et de salut. « François, va réparer ma maison qui, comme tu le vois, est toute en ruines ! » (FF 1038) : chacun de nous a un rôle à jouer dans ce chantier toujours ouvert. Nous avons des responsabilités et des vocations différentes, mais nous marchons ensemble, en nous inspirant, en nous aidant et en nous corrigeant mutuellement. Il est important de jouer notre rôle. Alors, nous parlerons de l’Église avec l’affection avec laquelle on parle d’une Mère, car nous reconnaîtrons que nous lui appartenons. Ce sera une manière sincère d’aimer ces personnes et cette histoire dans laquelle Jésus-Christ vient à nous et demeure avec nous. « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). En toute humilité, tel est l’Évangile que nous annonçons. Pour partager le désir du Seigneur, il n’est donc pas nécessaire de nous montrer meilleurs que nous ne le sommes. Il faut reconnaître et laisser agir Jésus ressuscité dans notre vie, dans l’histoire de chacun d’entre nous. Merci.
Nous terminons cette première partie en implorant la grâce de Dieu et la bénédiction du Seigneur sur chacun d’entre vous et sur nous tous.
[bénédiction]Copyright © Dicastère pour la Communication – Libreria Editrice Vaticana








