Visite à l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), 25 septembre 2026 © Vatican Media

Visite à l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), 25 septembre 2026 © Vatican Media

Léon XIV à l’UNESCO : la fraternité humaine entre raison et foi

Par Mgr Francesco Follo, ancien observateur permanent du Saint-Siège auprès de l’UNESCO

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Mgr Francesco Follo, 24 mars 2021 © capture @ UNESCO 

Mgr Francesco Follo, 24 mars 2021 © capture @ UNESCO

Lors de son voyage en France, le pape Léon XIV a notamment pris la parole devant l’assemblée de l’UNESCO, à Paris, le 25 septembre 2026. Cette intervention n’a rien qui puisse surprendre, puisque le Saint-Siège assure depuis 1952 une Mission Permanente d’Observation au sein de cette prestigieuse organisation internationale. Saint Jean-Paul II avait d’ailleurs prononcé un discours du haut de cette même tribune le 2 juin 1980. Ces interventions successives ne sont pas purement protocolaires, elles s’expliquent par une triple convergence entre l’Église catholique et l’UNESCO sur le plan des valeurs, des finalités et des moyens permettant d’atteindre ces dernières. Les valeurs sont celles qui relèvent du respect inconditionnel de la personne humaine ; les finalités sont la justice et la paix ; les moyens sont l’éducation, la science et la culture. De fait, l’Acte constitutif de l’UNESCO définit ainsi la vocation de l’institution : « Contribuer au maintien de la paix et de la sécurité en resserrant, par l’éducation, la science et la culture, la collaboration entre nations ».

Il y a là, à l’évidence, un socle commun entre l’UNESCO et l’Église. C’est ce que souligne Léon XIV dans la première partie de son discours, où il s’attache à dégager ce qui fait notre commune humanité, ce pourquoi nous pouvons nous dire à bon droit tous frères et sœurs. Il ne le fait pas en évoquant l’ascendance du genre humain issu d’un couple originel : ce serait recourir à une Révélation à laquelle tous n’adhèrent pas. Il recourt en revanche à trois évidences que tous, croyants ou non, ne peuvent que reconnaître : « la personne humaine est un être conçu et né », c’est-à-dire que personne ne se donne la vie – en d’autres termes : « notre humanité est un don » ; en second lieu, « nous naissons tous nus et dans le besoin » ; enfin, cette pauvreté initiale recèle un « immense potentiel », qui se déploie lorsque notre liberté est orientée vers la justice et la vérité. Cette orientation pose la question décisive du sens, qui est pour le pape la question même de la culture, indissociable de celle de l’humanité de l’homme, puisque la culture n’est pas une accumulation de connaissances ni un ensemble de pratiques héritées, mais « la manière d’être par laquelle l’homme donne un sens à tout ce qu’il fait ». C’est ainsi que le pape interprète la citation que, devant la même assemblée de l’UNESCO, saint Jean-Paul II avait prise de saint Thomas : « genus humanum arte et ratione vivit ». Or cette citation provient du commentaire des Seconds Analytiques d’Aristote : pouvait-on mieux faire entendre que ce qui permet au chef de l’Église catholique et à l’assemblée de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture) de tenir le même langage, c’est la ratio – le logos ?

Mais le pape ne saurait s’en tenir là : au milieu exact de son discours est prononcé le nom du Christ, pivot qui ouvre une seconde partie où parle la foi chrétienne. C’est que le Christ, comme s’exprime le Concile Vatican II, « manifeste pleinement l’homme à lui-même ». La fraternité humaine, fondée sur une commune nature, s’enrichit alors de la certitude que chaque personne est voulue par Dieu et aimée de Lui. Dès lors, « le sens de notre expérience humaine commune » apparaît dans une lumière nouvelle. Pour l’expliciter, Léon XIV se tourne non plus vers Aristote, mais vers la Bible, qui présente deux modèles possibles d’unification de la famille humaine, celui de Babel et celui de la Pentecôte. Le premier montre une unité imposée par un pouvoir ivre de lui-même et qui finit par s’effondrer comme une tour : l’unification forcée conduit à la dispersion.

Visite à l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), 25 septembre 2026 © Vatican MediaC’est l’expérience de l’histoire, mais peut-être aussi le risque le plus actuel sous la forme d’une certaine mondialisation qui, faute d’« un fondement éthique commun », peut bafouer la dignité humaine et pervertir les nobles idéaux de l’éducation, par la manipulation des consciences ; de la science, par sa capacité de produire des instruments d’exploitation et de destruction ; de la culture enfin, par l’idéologie. Au modèle de Babel, qui menace simultanément notre relation aux autres et à l’environnement, car « la crise écologique actuelle est une crise anthropologique », le pape oppose le modèle de la Pentecôte, où le message de la victoire de la vie sur la mort est délivré à la multiplicité des nations, chacun des présents l’entendant, comme disent les Actes des Âpôtres, dans sa propre langue. Antithèse de l’unité de Babel forçant à l’uniformisation, l’unité de la Pentecôte se fait jour au sein même des différences préservées. Ces différences sont toujours celles des cultures et des traditions religieuses qu’assemble l’UNESCO : que les premières sachent que « chacune porte en elle une sagesse », et les secondes qu’elles ont un rôle culturel irremplaçable à jouer en tant qu’elles ont vouées à la recherche du sens ultime de l’existence.

Le message du pape est un. Lorsqu’il parle, dans la première partie, au nom de la raison, il le fait d’entrée de jeu « en [sa] qualité de pasteur », et lorsqu’il parle, dans la seconde partie, au nom de la foi chrétienne, il le fait en puisant dans le trésor culturel commun à l’humanité qu’est la Bible. Ce discours un est en même temps accueillant à la diversité des cultures, comme il sied devant un auditoire représentant la diversité des nations, mais plus profondément parce que ces cultures sont semences dé vérité. Le modèle de la Pentecôte est lisible jusque dans la forme : en prononçant son allocution, de façon à première vue inédite, alternativement en français et en anglais, Léon XIV inscrit l’unité du message dans la diversité des langues.

Enfin ce discours, qui se situe dans la continuité de l’enseignement des précédents pontifes – sont cités Paul VI, saint Jean-Paul II, Benoît XVI et François – manifeste aussi l’apport original de Léon XIV : on le mesure en particulier dans le traitement de l’IA, objet de sa récente encyclique : le mot d’intelligence est significativement mis entre guillemets, car il ne s’agit ici que de corrélations de données apportant, certes, un gain notable d’efficacité mais incapables de « répondre aux questions qui concernent le sens de la vie humaine, lequel trouve ses racines dans l’expérience vécue ». Globalement, c’est toute la technologie numérique qui appelle une prise de conscience éthique. Surcroît de grâce, tous les enseignements du discours pontifical sont condensés au long du texte par des formules frappantes – « nous sommes pauvres de naissance », « notre dignité n’est pas détruite par la maladie, ou la souffrance, et elle ne dépend pas non plus, de nos capacités », « le sens est l’oxygène de l’esprit », « il n’y a qu’une seule Terre et une nature humaine commune », « nous ne sommes pas en chemin vers le néant » – qui constituent autant de principes de lucidité et d’espérance que chaque lecteur est appelé à engranger dans le trésor de son cœur.  

 

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Mgr Francesco Follo

Mgr Francesco Follo est ordonné prêtre le 28 juin 1970 puis nommé vicaire de San Marco Evangelista à Casirate d’Adda de 1970 à 1976. Il obtient un doctorat en Philosophie à l’Université pontificale grégorienne en 1984. De 1976 à 1984, il travaille comme journaliste au magazine Letture du Centre San Fedele de la Compagnie de Jésus (jésuites) à Milan. Il devient membre de l’Ordre des journalistes en 1978. En 1982, il occupera le poste de directeur-adjoint de l’hebdomadaire La Vita Cattolica. De 1978 à 1983, il est professeur d’Anthropologie culturelle et de Philosophie à l’Université catholique du Sacré Cœur et à l’Institut Supérieur des Assistant Educateurs à Milan. Entre 1984 à 2002, il travaille au sein de la Secrétairerie d’Etat du Saint-Siège, au Vatican. Pendant cette période il sera professeur d’Histoire de la Philosophie grecque à l’Université pontificale Regina Apostolorum à Rome (1988-1989). En 2002, Mgr Francesco Follo est nommé Observateur permanent du Saint Siège auprès de l’UNESCO et de l’Union Latine et Délégué auprès de l’ICOMOS (Conseil international des Monuments et des Sites). Depuis 2004, Mgr Francesco Follo est également membre du Comité scientifique du magazine Oasis (magazine spécialisé dans le dialogue interculturel et interreligieux). Mgr Francesco Follo est Prélat d’Honneur de Sa Sainteté depuis le 27 mai 2000.

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