L’Ukraine, une nouvelle frontière pour la conscience chrétienne

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Entretien d’Antoine Arjakovsky avec Frédéric Aimard pour France Catholique

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CITE DU VATICAN, Jeudi 27 mars 2003 (ZENIT.org) – Dans cet entretien à paraîtredans le numéro 2876 du 4 avril de l’hebdomadaire français «France Catholique» (www.france-catholique.fr), Antoine Arjakovsky, historien français âgé de 36 ans évoque son expérience en Ukraine et le programme du voyage qu’il propose à la découverte des richesses de la culture et de la foi des Ukrainiens.

Après avoir été en poste pendant dix ans pour le Quai d’Orsay à Moscou puis à Kiev, Antoine Arjakovsky enseigne aujourd’hui l’histoire de la pensée orthodoxe à l’université catholique d’Ukraine à Lvov. Il est l’auteur d’une histoire de la pensée religieuse de l’émigration russe au XXe siècle. De confession orthodoxe, il est marié avec une catholique et père de deux enfants. Il a conçu le programme d’un voyage d’étude ouvert à tous en Ukraine du 2 au 11 juin 2003.

Quelles seront les principales étapes du voyage du groupe que vous accompagnerez au mois de juin prochain en Ukraine ?

AA : L’idée de ce voyage est né d’une rencontre avec Robert et Lucienne Masson. Vivant en Ukraine depuis plus de 4 ans, j’ai attiré leur attention sur l’importance du renouveau spirituel qui s’y produit depuis dix ans. C’est pourquoi ces étapes seront d’abord je l’espère des rencontres. Sur les rives du Dniepr d’abord, avec des personnalités étonnantes telles que Léonide Finberg, l’énergique directeur du centre d’études juives situé non loin de Babi Yar, la fosse où ont péri plusieurs dizaines de milliers de juifs en 1941, ou le père Nicolas Makar, le doux vice-recteur de l’académie de théologie orthodoxe installée au sein du monastère des grottes.
A l’ombre des églises baroques de Lviv ensuite, avec le cardinal Huzar, archevêque majeur de l’Eglise gréco-catholique, l’une des personnalités les plus populaires en Ukraine, ou Myroslav Marynovitch, un ancien dissident ayant passé dix ans au Goulag pour avoir créé le premier groupe d’Amnesty en Ukraine. Tous deux représentent l’Eglise gréco-catholique, la plus dynamique dans le monde en termes d’ordination de jeunes prêtres et cela depuis son autorisation par Gorbatchov en 1989.
Les polémiques sur la non-rencontre en juin 2001 entre le pape Jean-Paul II et le métropolite Vladimir, dépendant du patriarcat de Moscou, sont dérisoires en comparaison avec ce renouveau. C’est la raison pour laquelle tout comme la grande majorité des orthodoxes en Ukraine, je me suis réjoui de la venue du pontife romain à Kiev et à Lviv.
J’ai même été bouleversé par le fait qu’il ait demandé pardon aux orthodoxes pour les siècles d’incompréhension côté romain envers la profonde identité de l’Eglise ukrainienne. J’aurai tant aimé qu’une voix du patriarcat de Moscou fasse de même devant lui et le patriache Huzar, chef de l’Eglise gréco-catholique, pour les siècles de persécution. Chacun sait aujourd’hui que la bénédiction en 1945 par le patriarche de Moscou Alexis I du ‘Groupe d’initiative pour la réunion de l’Eglise grecque catholique avec l’Eglise orthodoxe’ a grandement facilité la tâche du gouvernement soviétique pour déporter au Goulag tous les évêques de cette Eglise soi disant réunie. Lorsque cela se produisit, des orthodoxes du monde libre comme le père Lev Gillet en France en furent catastrophés. Aujourd’hui, douze ans après l’effondrement du régime communiste, l’Eglise orthodoxe russe garde le silence et continue à condamner ‘l’uniatisme’ !
Et puis il faut se souvenir que depuis l’échec de la dernière rencontre officielle au niveau mondial entre l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe en juillet 2000 à Baltimore, aux Etats-Unis, consacrée à la question de l’Eglise gréco-catholique, ce qui se passe en Ukraine a des implications directes sur l’ensemble du monde chrétien.
Ainsi donc, reprendre aujourd’hui le chemin du pape, de Kiev à Lviv, deux ans après sa vite en Ukraine, c’est méditer sur l’histoire douloureuse et le renouveau spirituel d’un peuple européen qui frappe à la porte… de l’Europe. C’est s’interroger également sur le silence en France au sujet de l’Ukraine. L’historien Daniel Beauvois a récemment prononcé un mea culpa au nom de la pensée française, qui de Anatole Lery Beaulieu aux ex-soviétologues, fut toujours hypnotisée par la Russie aux détriments de l’Ukraine.

Quelles sont les richesses spirituelles et culturelles de l’Ukraine que vous souhaiteriez faire découvrir ?

AA : Il y a avant tout des richesses spirituelles. Lors de la venue du pape Jean-Paul II à Lviv, l’Eglise gréco-catholique a béatifié 27 martyrs. Il faut lire la vie de ces prêtres et laïcs, emmurés vivants ou morts de froid après avoir été aspergés d’eau glacée, pour mesurer la puissance de la prière de leurs héritiers contemporains. Il y a trois jours, j’ai participé à l’opéra de Lviv à une soirée spéciale de commémoration du patriarche Josyf Slipyj. On projeta un film documentaire où l’on voyait le visage émacié du chef de l’Eglise d’Ukraine qui passa 18 ans au Goulag à nettoyer les latrines des prisonniers. A la fin du film, il y eut une seconde de silence, puis spontanément, toute la salle s’est levé pour entonner l’hymne ukrainien.
Fort heureusement à l’époque des persécutions plusieurs voix côté orthodoxe se sont élevés en Ukraine pour défendre l’Eglise gréco-catholique. Je pense en particulier au dissident Valentin Moroz condamné en 1970 à 14 ans de déportation pour avoir publié plusieurs articles de soutien. C’est cet œcuménisme des catacombes qui forge aujourd’hui la véritable unité de l’Eglise.

Parmi d’autres trésors, il y a également un secret bien gardé dans la spiritualité des chrétiens d’Ukraine qui se dévoile aujourd’hui avec de plus en plus de lumière. Il s’agit de la figure mystérieuse de la Sagesse de Dieu qui emplit tout l’espace de l’absyde de la cathédrale sainte Sophie de Kiev. Elle est présente auprès du Créateur, avant même le commencement du monde, ‘préalablement à ses œuvres d’antan’ selon la traduction de Paul Beauchamp, comme le rapporte le livre des Proverbes (Pr 8, 22-23).

Longtemps l’Eglise primitive crut en s’appuyant sur saint Paul (1 Co 1, 24-30) qu’il s’agissait d’une préfiguration du Christ. Quand soudain au XIe siècle, le prince kiévien Iaroslav le Sage, s’appuya sur les Ecritures et sur sa propre inspiration, lui donna le visage de la Mère de Dieu. Mais cette Vierge, les mains tendues vers le ciel, est aussi l’Eglise car elle surplombe la figure du Christ distribuant son sang et son corps aux apôtres. Elle est encore la cité indestructible de Dieu. Car au dessus de l’orante on lit un vers du psaume 46 désignant la Sagesse : ‘Dieu est en elle, elle ne peut chanceler’.

Cette mosaïque éblouissante, – aux images si fluides et si peu cartésiennes ! – a profondément marquée la théologie orientale. Qu’il s’agisse du métropolite Sheptitzky, gréco-catholique, qui s’émerveilla que dans l’épître de saint Jacques, la Sagesse soit l’un des rares dons garantis à ceux qui la demandent, ou du père Serge Bulgakov, orthodoxe, pour qui l’histoire du monde n’était autre que celle de la rencontre sophianique, évoquée par l’Apocalypse, entre les deux Jérusalem, céleste et terrestre.

Mais la sapientia, que Michel Ange place aux côtés du Créateur dans la chapelle Sixtine, n’est pas étrangère à la spiritualité latine. Dans son encyclique Fides et ratio, publiée en 1998 et maintes fois rappelée depuis, Jean-Paul II invoque également la Vierge comme ‘Trône de la Sagesse’, comme celle qui préside à la rencontre, encore à venir, entre l’intelligence humaine et la folie divine, entre la philosophie et la théologie.< br>
Quant aux richesses culturelles, de la visite à Kiev du musée Michel Boulgakov, l’auteur du Maître et Marguerite, à la découverte du chant polyphonique de la tradition slave, elles permettront de mieux comprendre la dimension européenne de l’Ukraine. Il y a d’ailleurs un attachement émouvant à la France, comme à Berditchev où Balzac s’est marié, et à Odessa où la statue du duc de Richelieu domine l’escalier Potemkine. En souvenir du concile de Lyon de 1245, dont la conséquence fut le couronnement du prince Danylo par un légat du pape, le prince ukrainien donna à son fils le nom de Lev et à sa future capitale celui de Lviv.

Si le dialogue entre Rome et Moscou est bloqué en raison de l’Ukraine, quelles sont les perspectives œcuméniques aujourd’hui au dialogue entre catholiques et orthodoxes ?

AA : Il est difficile de répondre brièvement à une telle question. Schématiquement, on peut dire qu’aujourd’hui, après le temps du dialogue de la charité, inauguré en 1964 par Paul VI et Athénagoras I, auquel a succédé depuis 1979 deux riches décennies de discussions entre théologiens, chacun sent qu’apparaît une nouvelle époque de la conscience ecclésiale, qu’on peut désigner de pragmatique.
Sur le plan du contenu de la foi, de grands progrès ont été faits comme l’illustre la clarification romaine sur le filioque publiée en 1995. Côté orthodoxe, sur des sujets aussi sensibles que l’Immaculée conception ou la primauté du pape, certains théologiens comme Olivier Clément parviennent à dégager, derrière ‘les structures de conceptualité’ de l’Eglise latine, la beauté bouleversante de la foi catholique.
En revanche sur le plan de la pratique, les chrétiens n’ont pas encore pris conscience des conséquences de leur rapprochement. Il y a un décalage saisissant entre les discours sur les ‘frontières canoniques’, appartenant encore, de part et d’autre, aux logiques d’empire et au ‘chacun chez soi’, et les milliers de gestes d’amitié réciproques que se témoignent de part et d’autre de ces impériales frontières de simples fidèles des deux Eglises.
Il me semble que si le dialogue mondial bloque sur la question de la petite Galicie, c’est précisément en raison de l’histoire, tragique et unique à la fois, de l’Ukraine, dont le nom signifie ‘pays à la frontière’.
En acceptant le concile de Florence en 1439, l’Eglise orthodoxe ukrainienne, a mis au monde, – certes sans en comprendre toutes les implications -, le principe d’une Eglise associant la soif eschatologique du Royaume hic et nunc de l’Orient, avec le réalisme historique de l’Occident construisant patiemment le Royaume selon la vocation de l’homme. Concrètement cela signifie que les perspectives du rapprochement entre les chrétiens se mesurent désormais dans la pratique vécue. Ceci à l’aune de la réalisation de certains principes vérifiant la justesse de la louange et l’adéquation de la vie du monde à la vie trinitaire.

Je pense d’abord au principe de subsidiarité, cher aux protestants et aux orthodoxes mais aussi à certains théologiens catholiques comme le regretté père Jean-Marie Tillard, qui impose la primauté de l’universalité de l’Eglise locale ; puis au principe de dépendance, reconnaissant à l’évêque de Rome une ‘primauté d’amour’, selon l’expression du théologien orthodoxe Nicolas Afanassiev, permettant au pontife d’intervenir dans la vie de ces Eglises locales, non seulement en souvenir de la confession de Pierre à Césarée mais aussi parce que, comme le rappelle le philosophe protestant Paul Ricoeur, l’amour oblige ; enfin au principe de communion, cher à Monseigneur Jean Zizioulas pour qui la koinonia, est bien plus que l’archétype de la nouvelle société en réseaux qui bouleverse partout toutes les vieilles pyramides, elle est la vie réelle de la divino-humanité, fondée sur la kénose, le sacrifice d’amour, à l’image du mode relationnel des hypostases trinitaires.

Propos recueillis par Frédéric AIMARD

(c) France Catholique

Voyage du 2 au 11 juin 2003 avec Antoine Arjakovsky, Robert et Lucienne Masson, avec La Procure Terre entière, 4, rue Madame 75006 Paris. Prix par personne indicatif : 1750 euros. http;//www.lpte.com

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ZENIT Staff

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