Le nº42 développe en détail les relations de l’Église et du monde dans sa dimension « régale ». Concernant le gouvernement du peuple de Dieu qui est à la fois confié au pouvoir temporel de l’État, l’Église a appris des problématiques du 19e siècle à redéfinir sa mission apostolique, en particulier dans la rupture à laquelle on a attribué la notion erronée de « ralliement ».
Léon XIII, Au milieu des sollicitudes
Le nº42 de Gaudium et spes se tisse encore des évolutions du 19e siècle. Lorsqu’au §4 notre constitution prend soin de ne pas lier l’Église à une culture particulière ou à un « système politique économique ou social », cela ne signifie pas que l’Église n’engendre aucune culture ou est indifférente à ce phénomène.
Cela se vérifie à l’époque où Léon XIII eut à affronter l’anticléricalisme « à la française » aux débuts de la Troisième République. En 1892, il publia une encyclique spécialement adressée aux catholiques français, Au milieu des sollicitudes. Puisqu’elle est toujours mal comprise aujourd’hui, j’en la citerai de longs passages :
« Divers gouvernements politiques se sont succédé en France dans le cours de ce siècle, et chacun avec sa forme distinctive : empires, monarchies, républiques. En se renfermant dans les abstractions, on arriverait à définir quelle est la meilleure de ses formes, considérées en elles-mêmes ; on peut affirmer également, en toute vérité que chacune d’elles est bonne, pourvu qu’elle sache marcher droit à sa fin, c’est à dire le bien commun, pour lequel l’autorité sociale est constituée ; il convient d’ajouter finalement, qu’à un point de vue relatif, telle ou telle forme de gouvernement peut être préférable, comme s’adaptant mieux au caractère et aux mœurs de telle ou telle nation. »
Ce pape connaît parfaitement l’histoire et de par son âge (en 1892, il a 82 ans) il bénéficie d’une longue expérience. Je fais remarquer que dans le texte de son encyclique, quand il évoque les différents régimes de la France, il précise qu’il s’agit de ce siècle, ce qui exclut la fin du 18e et la sinistre Première République suivie du Directoire. Il commence avec la république consulaire qui a signé le concordat de 1801 et poursuit par cette remarque capitale :
Cependant, il faut soigneusement le remarquer ici : quelle que soit la forme des pouvoirs civils dans une nation, on ne peut la considérer comme tellement définitive qu’elle doive demeurer immuable, fût-ce l’intention de ceux qui, à l’origine, l’ont déterminée. Seule l’Église de Jésus-Christ a pu conserver et conservera sûrement jusqu’à la consommation des temps sa forme de gouvernement ».
Un peu plus loin, sur les gouvernements de ce monde, il affirme :
« Mais quant aux sociétés purement humaines, c’est un fait gravé cent fois dans l’histoire, que le temps, ce grand transformateur de tous ici-bas, opère dans leurs institutions politiques de profonds changements. »
Distinction entre le pouvoir institué et la législation
« Il suit de là que, dans de semblables conjonctures, toute la nouveauté se borne à la forme politique des pouvoirs civils, ou à leur mode de transmission ; elle n’affecte nullement le pouvoir considéré en lui-même. Celui-ci continue d’être immuable et digne de respect ; car envisagé dans sa nature, il est constitué et s’impose pour pourvoir au bien commun, but suprême qui donne son origine à la société humaine. En d’autres termes, dans toute hypothèse, le pouvoir civil, considéré comme tel, est de Dieu et toujours de Dieu « Car il n’y a point de pouvoir si ce n’est de Dieu. » (Rom 13,1) …
Par-là s’explique d’elle-même la sagesse de l’Église dans le maintien de ses relations avec les nombreux gouvernements qui se sont succédé en France, en moins d’un siècle, et jamais sans produire des secousses violentes et profondes. Une telle attitude est la plus sûre et la plus salutaire ligne de conduite pour tous les Français, dans leurs relations civiles avec la république, qui est le gouvernement actuel de leur nation. » …
Faire face à la détérioration
« Mais une difficulté se présente : « Cette république, fait-on remarquer, est animée de sentiments si antichrétiens que les hommes honnêtes, et beaucoup plus les catholiques, ne pourraient consciemment l’accepter ». Voilà qui a donné naissance aux dissentiments et les a aggravés.
On eût évité ces regrettables divergences, si l’on avait su tenir soigneusement compte de la distinction considérable qu’il y a entre « Pouvoirs constitués » et « Législation ». La législation diffère à tel point des pouvoirs politiques et de leur forme, que, sous le régime dont la forme est la plus excellente, la législation peut être détestable, tandis qu’à l’opposé, sous le régime dont la forme est la plus imparfaite, peut se rencontrer une excellente législation. Prouver l’histoire à la main serait chose facile ; mais à quoi bon ? Tous en sont convaincus…
Qu’en France, depuis plusieurs années, divers actes importants de la législation aient procédé de tendances hostiles à la religion, et par conséquent aux intérêts de la nation, c’est l’aveu de tous, malheureusement confirmé par l’évidence des faits. »
Lamentations sur la France
Nous-même, obéissant à un devoir sacré, Nous en adressâmes des plaintes vivement senties à celui qui était alors à la tête de la République. Ces tendances persistèrent et le mal s’aggrava, et l’on ne saurait s’étonner que les membres de l’Épiscopat français, placés par l’Esprit Saint pour régir leurs différentes et illustres Églises, aient regardé, encore tout récemment comme une obligation, d’exprimer, publiquement leur douleur, touchant la situation créée en France à la religion catholique.
Pauvre France ! Dieu seul peut mesurer l’abime de maux où elle s’enfoncerait, si cette législation, loin de s’améliorer, s’obstinait dans une telle déviation, qui aboutirait à arracher de l’esprit et du cœur des Français la religion qui les a faits si grands.
Et voilà précisément le terrain sur lequel, tout dissentiment politique mis à part, les gens de bien doivent s’unir comme un seul homme, pour combattre, par tous les moyens légaux et honnêtes de la législation. Le respect que l’on doit aux pouvoirs constitués ne saurait l’interdire : il ne peut importer, ni le respect, ni beaucoup moins l’obéissance sans limites à toute mesure législative quelconque, édictée par ces mêmes pouvoirs. Qu’on ne l’oublie pas, la loi est une prescription ordonnée selon la raison et promulguée pour le bien de la communauté, par ceux qui ont reçu à cette fin le dépôt du pouvoir.
En conséquence, jamais on ne peut approuver des points de législation qui soient hostiles à la religion et à Dieu ; c’est au contraire un devoir de les réprouver. »
Un sermon de saint Augustin
Et le pape cite un passage du sermon de saint Augustin sur le Psaume 74. Il concerne l’obéissance des soldats chrétiens à l’empereur Julien l’Apostat. Dans le domaine militaire, ils étaient tenus à exécuter les ordres, mais il leur accorda le refus de suivre son paganisme : à juste titre, « ils distinguaient le maître éternel du maître temporel ». Il est clair pour Léon XIII qu’obéir aux pouvoirs constitués représentés par la République ne signifie pas une soumission à son idéologie. On ne peut donc pas parler d’un ralliement. Ce mot ne figure pas dans cette encyclique rédigée en français. De plus, le pape le rappelle en conclusion, cette république anticléricale a conservé le Concordat de 1801, dont il écrit : « depuis tant d’années il a facilité en France l’harmonie entre le gouvernement de l’Église et celui de l’Etat ».
Léon XIII n’ignore pas les contestations à son sujet, même les manières sournoises dont certains politiques comptent l’utiliser pour asservir l’Église. C’est ce que fin 1902 Émile Combes essaiera de faire. Mais en 1892 nous n’en sommes pas là. Le gouvernement de Jules Ferry a envoyé comme ambassadeur auprès du Saint-Siège, de 1882 à 1896, le comte Lefebvre-Pigneaux de Behaine, comte romain, anobli par Pie IX. Et l’anoblissement sera exceptionnellement reconnu en France par le président Sadi Carnot en 1893. Le Siège apostolique ne possédant plus le territoire des États pontificaux, le pape n’est plus que le chef religieux du catholicisme.
Pigneaux s’avérera un fin diplomate dont on ne peut mettre en doute le catholicisme. Il veillera toujours à éviter les problèmes pour les nominations d’évêques. Il sera fait Grand officier de la Légion d’honneur. Il faut relever son accord profond avec la politique de Ferry en matière étrangère : pas de guerre de revanche avec l’Allemagne, réconciliation franco-allemande. Ce qui permettra d’éviter tout obstacle à une négociation entre Bismarck et Léon XIII pour mettre fin au Kulturkampf.
Le pape soutiendra, sans le dire, la politique coloniale de Ferry en laissant les Pères blancs suivre l’armée française. Ceci profitera considérablement au développement des missions catholiques. Au tout début du vingtième siècle, plus de la moitié des missionnaires catholiques dans le monde était française.
Précisons aussi qu’en 1892, Ferry revenait aux affaires pour devenir président du Sénat en 1893, pour peu de temps à cause d’une mort brutale due sans doute aux suites de deux attentats. Ferry en réalité ne s’attaquait qu’à la trop grande influence de l’Église catholique en France, telle qu’il l’avait ressentie sous le Second Empire. C’est pourquoi il se réjouit de l’encyclique de 1892. C’est lui qui l’appela en premier ralliement.
Réaction de Combes
Combes qui avait été très catholique dans sa jeunesse, mais qui était devenu très hostile à l’Église, fut au contraire effrayé par le « ralliement ». Il y vit la toute prochaine mainmise de l’Église catholique sur la République. Nous avons de lui un texte très éloquent à ce sujet, dont voici le contexte : En 1898 éclata à l’improviste, le scandale de l’affaire Dreyfus qui alla jusqu’à couper la France en deux. Poussés par le journal La Croix, les catholiques, devenus majoritairement antidreyfusards et antisémites, s’attaquèrent violemment au régime républicain.
Fin 1902, Emile Combes devint président du Conseil des ministres et Léon XIII mourait le 20 juillet 1903. Le 4 août 1903, le cardinal Sarto devient pape sous le nom de Pie X, et il fera du jeune cardinal Merry del Val son secrétaire d’État. Homme cultivé et formé à l’école des nonces, ce dernier conserva un esprit assez rigide.
La séparation de l’Église et de l’État eut lieu en 1905. Sa condamnation par le pape en 1906 par l’encyclique Vehementer nos fut confirmée en 1924 par Pie XI dans l’encyclique Maximam gravissimamque au moment où il acceptait une disposition juridique de la Loi de 1905 sur les associations cultuelles diocésaines. Dans les deux cas, le régime républicain n’est pas condamné. Il se contente de réprouver le principe de la séparation. Cela ne désavoue pas notre passage de Vatican Il, mais maintient le caractère hérétique de la loi de 1905.
La question sociale
Revenons un peu en arrière dans le nº42 qui nous occupe, puisqu’il va bien au-delà des affaires françaises. En abordant la question sociale, le §3 apparaît d’une importance capitale.
« L’Église reconnaît aussi tout ce qui est bon dans le dynamisme social d’aujourd’hui, en particulier le mouvement vers l’unité, les progrès d’une saine socialisation et de la solidarité au plan civique et économique … Sa propre réalité manifeste ainsi au monde qu’une véritable union sociale visible découle de l’union des esprits et des cœurs, à savoir de cette foi et de cette charité, sur lesquelles, dans l’Esprit Saint, son unité est indissolublement fondée. »
Nous allons là aussi être obligés de faire un peu d’histoire, pour rappeler plusieurs faits. En 1931, le pape Pie XI voulut célébrer les quarante ans de la grande encyclique sur la doctrine sociale de l’Église Rerum novarum (1891). Son prédécesseur, Léon XIII, avait engagé l’Église universelle à se pencher sur ces questions l’engagement, mais il fallait aussi adapter le discours aux réalités de 1931. Or en 1917, le socialisme, condamné par la précédente encyclique, avait pris le pouvoir en Russie, établissant un marxisme léniniste antireligieux et dictatorial. Le texte pontifical de 1891 s’opposait à l’ultralibéralisme, et celui de 1892 rendait, en France, la République de cette époque fréquentable pour un catholique. Cela ne suffit pas à rallier la classe ouvrière : la Troisième République, dominée par un parti radical socialiste essentiellement bourgeois, se refusait à adopter des lois sociales, d’où l’augmentation d’attentats anarchistes jusqu’en 1914.
L’Église de Rome et le socialisme français
Une majorité de gauche fut élue fin 1902. Mais force est de remarquer que dans cette majorité, les socialistes qui représentaient la classe ouvrière n’étaient pas tous systématiquement antireligieux. Citons Jean Jaurès, et Aristide Briand, rapporteur de la loi de 1905. Et les avis divergèrent tellement entre les radicaux et les socialistes qu’il fallut neuf mois de travaux parlementaires pour aboutir à cette loi de séparation. Certaines parties furent votées par la majorité de gauche, d’autres par les socialistes alliés pour la circonstance à la droite parlementaire, où l’idéologie maurrassienne régnait, et ce n’était qu’un début !
Survint la première Guerre mondiale. Elle ne fut pas acceptée comme fatalité, par des hommes aussi différents que le pape Pie X, et son successeur Benoit XV, sans oublier Joseph Caillaux, et Jean Jaurès. Ce qui ne l’empêcha pas d’éclater et d’engendrer en France « l’union sacrée » ! J’en pense la même chose que le regretté Jean de Viguerie. Mais c’est un fait ! Les relations diplomatiques de la République française furent renouées avec le Saint-Siège en 1921. Et en 1924, Pie XI, tout en renouvelant les condamnations de son prédécesseur concernant la loi de 1905, acceptait l’essai d’associations cultuelles diocésaines. Ceci avait l’avantage de donner un statut juridique à l’Église catholique en France.
Mais en 1920, un événement capital se produisit. Au congrès socialiste de Tours, de nombreux socialistes français, suivant leur nouveau chef Léon Blum, disciple de Jaurès, décidèrent de quitter l’Internationale socialiste. Dirigée par les révolutionnaires russes, elle générait un système antidémocratique et antiparlementaire. Ce fut la rupture et la création de la SFIO et du Parti communiste français. Édouard Herriot, habile tacticien et plus opportuniste qu’idéologue, crut le moment venu de former des alliances électorales pour former une nouvelle majorité. D’autant plus que le président de la République Millerand était sorti de la neutralité de la fonction inaugurée par Grévy.
La loi électorale et l’habilité d’Herriot réussirent, malgré un nombre inférieur de voix, à donner une majorité à ce qui va s’appeler le Cartel des gauches, en juin 1924. Il réussira à faire démissionner le président Millerand. Mais il ne réussit pas à faire élire son candidat favori, Painlevé. Doumergue devint président de la République, mais les mesures anticléricales, comme la rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, ne se firent pas. Une crise financière provoqua sa chute en avril 1925.
S’ouvrira une période d’instabilité qui aboutira à la crise du 6 février 1934, où la République dut défendre par la force armée, les autorités légitimes de l’Etat. C’est pourquoi Pie XI eut beaucoup de lucidité, d’informations aussi, et de courage lorsqu’il se montra plus ouvert que son prédécesseur au socialisme français incarné par Blum en 1931. Les faits lui donneront raison à l’avènement du Front populaire en 1936. Auparavant, en 1926, il avait condamné l’Action française, comme son prédécesseur Pie X l’avait fait pour le Sillon le 25 août 1910. Pour le Sillon, Marc Sangnier, son chef, était un authentique catholique, mais sans doute trop naïf, incontestablement plein de bonnes intentions. Je ne puis en dire autant du maître à penser de l’Action française, Charles Maurras.
L’Action française et le problème maurassien
Incontestablement grand écrivain et polémiste de talent, ce dernier sut habilement se servir du catholicisme, sans d’ailleurs prétendre l’être, pour servir un nationalisme exacerbé. De toute évidence, Maurras n’est pas un homme ordinaire, mais paradoxalement, il se rend proche d’Auguste Comte, maître à penser des francs-maçons du Grand Orient de France, alors qu’il les combattait avec autant de forces qu’il employait à l’encontre des juifs et des socialistes, toutes tendances confondues. Son influence sur la droite française fut indéniable, et par voie de conséquences à l’époque sur le catholicisme. D’où la réaction de Pie XI de 1926, probablement mal gérée par le clergé français, puisque Pie XII la leva en 1939.
Et pourtant Maurras n’avait pas changé ! J’ai voulu par ces lignes brèves inciter à connaître Maurras dont l’influence demeura très grande jusqu’à la fin de sa vie. Malgré son soutien à Pétain pendant l’occupation et des écrits horribles sur les Juifs, et sur Blum en particulier, il est un « monument » de mensonges. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité à la libération, il fut gracié par le président Vincent Auriol le 21 mars 1952, et mourut le 16 novembre après avoir reçu l’extrême onction !
Sa pensée a plus d’adeptes qu’on ne le croit, beaucoup moins dans les milieux royalistes que dans l’option nationaliste. Tandis que les premiers ne peuvent séparer la monarchie de l’adhésion au catholicisme, la deuxième peut être envisagée comme une réponse à la crise actuelle. On le constate de nos jours avec l’antisémitisme qui revient très vite en France. Ses origines actuelles ne sont pas spécifiquement maurrassiennes, mais il trouve un terrain propice en milieu catholique, particulièrement celui qui s’oppose à Vatican Il. Cette tendance n’hésite pas à désigner ce Concile comme le fruit d’un complot judéo-maçonnique : je l’ai plusieurs fois entendu et je l’entends encore ! La crise de 1929 fut attribuée par les mêmes milieux aux juifs et aux francs-maçons. Hitler ne disait pas autre chose ! Nous sommes en plein antisémitisme galopant, et nous avons la perspective de différentes crises.
