(ZENIT News / Rome, 21 février 2026) – Une nouvelle rupture se profile entre Rome et la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X. Dans une lettre datée du 18 février 2026 et rendue publique le lendemain, le supérieur général de la Fraternité, l’abbé Davide Pagliarani, a informé le cardinal Víctor Manuel Fernández, préfet du Dicastère pour la doctrine de la foi, que la Fraternité ne participerait pas au dialogue spécifiquement théologique proposé par le Saint-Siège et qu’elle procéderait, comme prévu, aux consécrations épiscopales le 1er juillet 2026 sans mandat papal.
Cette décision fait suite à une réunion qui s’est tenue au Vatican le 12 février entre l’abbé Pagliarani et le cardinal Fernández. Après cette rencontre, le préfet a qualifié la conversation de cordiale et sincère, et a suggéré publiquement de lancer un échange théologique structuré visant à clarifier les questions doctrinales non résolues. Rome a demandé à la Fraternité de suspendre les ordinations épiscopales annoncées le 2 février, avertissant que la consécration d’évêques sans l’approbation papale constituerait une rupture décisive de la communion ecclésiale – un schisme – avec de graves conséquences pour l’ensemble du corps ecclésial.
La réponse de l’abbé Pagliarani, signée par les cinq membres du Conseil général de la Fraternité, n’accepte aucune de ces deux conditions. Tout en se déclarant satisfait de ce qu’il appelle une « nouvelle ouverture » au dialogue – rappelant qu’il avait lui-même proposé une discussion doctrinale en janvier 2019 –, le supérieur insiste sur le fait qu’un processus théologique ne peut aboutir si le cadre interprétatif est déjà fixé. Selon lui, les textes du Concile Vatican II ne sont pas susceptibles d’être corrigés, pas plus que la légitimité de la réforme liturgique postconciliaire n’est sujette à débat. Il estime donc qu’il n’est pas réaliste de parvenir à une définition commune des « conditions minimales » pour une pleine communion.
Le cœur du différend reste la réception du Concile Vatican II (1962-1965). La fraternité, fondée en 1970 par l’archevêque français Marcel Lefebvre, est née en opposition explicite à certains aspects du Concile et aux réformes qui ont suivi, en particulier dans les domaines de la liturgie et de l’œcuménisme. Dans sa lettre, l’abbé Pagliarani souligne que, depuis soixante ans, le Concile a été interprété et mis en œuvre par les papes successifs selon des lignes doctrinales et pastorales bien définies. Il cite des documents papaux majeurs – de Redemptor hominis à Ut unum sint, de Evangelii gaudium à Amoris laetitia – comme preuve que la trajectoire postconciliaire est cohérente et établie. Il fait également référence à Traditionis custodes, qui réaffirme l’autorité papale sur l’utilisation de la liturgie romaine préconciliaire, comme expression de cette même continuité interprétative.
Pour Rome, les consécrations épiscopales sans mandat papal portent atteinte au cœur même de la théologie catholique. Le Code de droit canonique (canon 1387, tel que cité dans le débat) prévoit l’excommunication automatique pour de tels actes. Le précédent historique remonte au 2 juillet 1988, lorsque Mgr Lefebvre a ordonné quatre évêques sans l’accord de Jean-Paul II. En réponse, Jean-Paul II a publié la lettre apostolique Ecclesia Dei, déclarant que cet acte constituait un geste schismatique et établissant des structures pour aider ceux qui souhaitaient rester attachés aux anciennes formes liturgiques tout en restant en pleine communion avec Rome.
La situation actuelle fait écho à ce moment. Selon des sources citées dans la presse italienne, jusqu’à cinq évêques pourraient être consacrés le 1er juillet. Le Saint-Siège n’a pas encore publié de réponse officielle à la dernière lettre de la Fraternité, mais les enjeux doctrinaux et canoniques sont sans ambiguïté : dans la théologie catholique, l’ordination épiscopale n’est pas simplement administrative. Un évêque participe à la plénitude du sacrement de l’ordre et exerce son autorité en communion avec l’évêque de Rome. Conférer cette fonction de manière indépendante revient à remettre en cause le principe visible d’unité incarné par la papauté.
L’argumentation de l’abbé Pagliarani n’est pas présentée comme une rébellion, mais comme une nécessité. Il décrit les consécrations prévues comme un besoin concret et à court terme pour la « survie de la Tradition ». Dans le même temps, il rejette le report de la date de juillet, affirmant que l’honnêteté intellectuelle et la fidélité sacerdotale l’empêchent d’accepter les prémisses sur lesquelles le Dicastère propose de renouer le dialogue.
Il convient de noter que la lettre de la Fraternité divulgue également une correspondance antérieure : une lettre du 17 janvier 2019 de l’abbé Pagliarani à Mgr Guido Pozzo, alors secrétaire de la Commission Ecclesia Dei, exposant les thèmes doctrinaux possibles ; et une lettre du 26 juin 2017 du cardinal Gerhard Müller à Mgr Bernard Fellay, qui fixait les conditions du rétablissement de la communion. Ces conditions comprenaient l’acceptation de la profession de foi de 1988, la reconnaissance des documents de Vatican II selon le degré d’assentiment qui leur est dû, et la reconnaissance de la validité et de la légitimité de la liturgie réformée – exigences auxquelles la Fraternité s’est toujours opposée.
Cet échange revêt également une dimension stratégique. L’abbé Pagliarani invoque la flexibilité pastorale promue pendant le pontificat de François, mettant l’accent sur l’écoute, le discernement et une application non mécanique du droit canonique. Sous François, les prêtres de la Fraternité ont obtenu le pouvoir d’absoudre valablement les péchés lors de la confession, et les ordinaires locaux ont été autorisés à permettre aux prêtres de la FSSPX d’assister à des mariages sous certaines conditions. Ces concessions ont été interprétées par certains comme des gestes de pragmatisme pastoral, par d’autres comme des signes d’un rapprochement progressif.
Pourtant, la Fraternité semble désormais rechercher la reconnaissance de sa vie sacramentelle et apostolique sans régularisation canonique formelle. En effet, elle propose une coexistence sans convergence doctrinale. Rome, en revanche, soutient que la communion ne peut être dissociée de l’adhésion commune à l’enseignement magistériel de l’Église, y compris le Concile et son application faisant autorité.
L’impasse revient donc à une question ecclésiologique fondamentale : l’unité est-elle avant tout juridique, doctrinale ou pastorale, et l’une de ces dimensions peut-elle être isolée des autres ? En confirmant les consécrations du 1er juillet, la Fraternité Saint-Pie X indique qu’elle ne voit aucune voie possible vers un accord dans les conditions actuelles. Reste à voir si cela conduira à une répétition de 1988 ou à une intervention inattendue de dernière minute.
Ce qui est clair, c’est que l’héritage non résolu de Vatican II continue de façonner les lignes de fracture internes de l’Église. Six décennies après le Concile, le débat sur son interprétation n’est plus purement théorique. Il est sur le point d’entraîner des conséquences concrètes au niveau épiscopal.
