«Le Cardinal Ratzinger à Kiev…», par A.-M. Pelletier (5/6)

«Coopérateurs de la vérité», pour les 90 ans de Benoît XVI

Jan Patočka 1971,wikipedia/ Jindřich Přibík

Jan Patočka 1971,wikipedia/ Jindřich Přibík

« Il se joue donc, au sein de sociétés européennes, le risque d’un détournement tragique, là où est prôné un repli, qui prétend défendre le trésor du christianisme en l’enfouissant sur ses terres, qui délimite soigneusement le cercle des prochains en disqualifiant et en écartant l’autre », fait observer Mme Anne-Marie Pelletier.

« Il y a là, explique-t-elle, un mensonge que l’Evangile vient démasquer en faisant la vérité avec la même rigueur que celle, en leur temps, des prophètes d’Israël. »

Elle invite à « écouter l’Est » et même « l’Est de l’Est »: « C’est bien en cet Est de l’Est qu’il nous faut nous tourner pour y voir à l’œuvre la conviction (…) que la morale est le vrai principe de subversion du politique. Pour y trouver des esprits en quête ardente des voies d’un universalisme pluriel, capable d’articuler autonomie et solidarité des êtres humains. »

L’auteur cite le cardinal Ratzinger: « Seule une raison qui possède une identité historique et morale peut aussi dialoguer avec les autres, chercher une interculturalité dans laquelle tous peuvent entrer… ».

Dans « Le Cardinal Ratzinger à Kiev… », Anne-Marie Pelletier rend hommage au pape émérite Benoît XVI à l’occasion de ses 90 ans – à Pâques, le 16 avril 2017 -, aux côtés de douze autres lauréats du Prix Joseph Ratzinger depuis sa création en 2011, dans un volume inspiré par la devise épiscopale puis pontificale de Joseph Ratzinger : « Cooperatores veritatis ».

Le volume est édité sous la direction du p. Federico Lombardi, président de la Fondation vaticane Joseph Ratzinger – Benoît XVI, et de Pierluca Azzaro, secrétaire de la Fondation. Le livre a été présenté à la presse à Rome, à l’Augustinianum, jeudi 6 avril.

Nous publions ici, avec l’aimable autorisation de l’auteur, le cinquième de six volets de la réflexion de Mme Pelletier qui touche à un pan important de l’enseignement de Joseph Ratzinger-Benoît XVI : les fondements et l’avenir de l’Europe.

La première partie a été publiée le 7 avril, et la deuxième le 8 avril, la troisième le 9 avril, la quatrième, le 10 avril.

Ecouter l’Est

Ré-entendre des voix de l’Europe d’hier

En titre de sa conférence sur l’éthos de l’Europe mentionnée plus haut, C. Sigov affirmait : « A l’Est du nouveau ». Cette proposition requiert attention et, nous le pensons, un surcroît de précision. En effet, des philosophes mitteleuropéens de la deuxième moitié du 20è siècle – le polonais Czeslaw Milosz, le tchèque Jan Patočka, ou son compatriote Vaklav Havel, le hongrois István Bibó – furent les premiers à s’interroger intensément sur le sens et l’avenir de l’Europe, alors même qu’ils éprouvaient durement dans leur chair et leur intelligence son asservissement politique et culturel. Ils ne furent pas seulement de grandes figures de résistants au totalitarisme, ils ont été aussi de très perspicaces analystes des évolutions qui levaient et qui nous font tels que nous sommes aujourd’hui[1]. Or, la problématique de ces éminentes consciences de l’Europe d’hier se trouve sur plus d’un point consonner avec celle du philosophe de Kiev aujourd’hui. Et aussi d’ailleurs avec des analyses conduites naguère par le Cardinal Ratzinger.

Rappelons que Jan Patočka, en particulier, l’ami fidèle de Ricœur jusqu’à sa fin tragique en 1994, voyait l’Europe, dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire (1975), comme « le continent de la vie interrogée ». C’est à partir de là qu’il désignait la menace d’un rationalisme européen de plus en plus hégémonique, dont il faisait une critique très aiguë, en des termes qui font écho à ceux du Cardinal Ratzinger. La crise des temps qu’il diagnostiquait avait rapport pour lui avec une « sur-civilisation rationnelle », qui en venait à disqualifier et à écraser le « monde de la vie » dont il inventoriait, en phénoménologue attentif, les ressources de plus en plus étouffées. Il voyait ainsi l’Europe déserter le « souci de l’âme », qu’elle avait appris pour commencer auprès de Platon et de Démocrite[2], et qui avait lancé l’Europe dans le mouvement d’une recherche en mouvement, jamais satisfaite de ses acquis. Il voyait l’Europe glisser vers l’ère du vide, au rythme accéléré de la capitulation de l’intériorité dans nos sociétés. Sans écraser abusivement les différences entre le discours du philosophe et celui du théologien, nous nous retrouvons certainement ici à proximité de ce qu’expliquait J. Ratzinger, lorsque, dans l’entretien figurant dans le film Les cloches de l’Europe, il contrastait en cette dernière deux âmes : l’une, celle de « la raison abstraite, anti-historique, qui entend s’émanciper de toutes les traditions et valeurs culturelles en faveur d’une rationalité abstraite », une autre, que lui nomme explicitement chrétienne, « qui s’ouvre à tout ce qui est raisonnable, qui a elle-même  créé l’audace de la raison, et la liberté d’une raison critique, mais qui reste ancrée aux racines qui ont donné origine à cette Europe, qui l’ont construite dans les grandes valeurs, dans les grandes intuitions, dans la vision de la foi chrétienne »[3]. Le même J. Ratzinger ajoutait : « Seule une raison qui possède une identité historique et morale peut aussi dialoguer avec les autres, chercher une interculturalité dans laquelle tous peuvent entrer… ».

Sur l’avenir chrétien de l’Europe

En présence des effondrements qu’il voyait ainsi s’amorcer, Patočka exprimait sa conviction qu’il était essentiel pour l’Europe de l’Ouest de se mettre à écouter de celle de l’Est, de s’instruire de son expérience, du « trésor sans prix » de l’intelligence de l’humain, qu’elle avait acquise au creuset du 20è siècle, au plus près des tragédies qui en avaient fait « une époque de nuit, de guerre et de mort ». Cette invitation n’est certainement pas caduque, mais elle doit être reconsidérée au vu des transformations qui affectent notre monde depuis ces dernières années. Rappelons, en effet, que le monde de J. Patočka, de S. Averintsev, ou même de Ricœur, fut en dépendance étroite d’un athéisme qui, sous des formes diverses, régenta l’histoire les peuples au siècle passé. La guerre déclarée à Dieu par les totalitarismes communiste et nazi fit la démonstration qu’elle induisait la guerre contre l’homme sous les formes les plus extrêmes. Notre monde présent glisse, lui, vers un autre drame spirituel et anthropologique : les religions y sont facilement sollicitées, invoquées, enrôlées, pour appuyer la violence et cautionner le mal. Dans son dialogue avec Jürgen Habermas en 2004, le cardinal Ratzinger évoquait déjà des pratiques terroristes se donnant des légitimations morales. La pseudo-prophétie énonçant que le 21è siècle serait religieux ou ne serait pas, pourrait bien commencer à se réaliser, pour le pire plutôt que le meilleur, profilant une insidieuse perversion du religieux aussi néfaste que sa disparition (Lévinas).

Or, il nous faut avoir le courage de reconnaître que les chrétiens ne se tiennent pas à distance de ce drame, quand des appels à la « défense des valeurs chrétiennes » lèvent aux points précis d’une Europe qui élève des murs, édicte des législations anti-émigration, argumente et organise l’exclusion de l’autre, veut ignorer tout du respect d’un islam dont, sans naïveté, les frères de Tibhirine ou Mgr Claverie ont été les témoins jusqu’à la mort. Il se joue donc, au sein de sociétés européennes, le risque d’un détournement tragique, là où est prôné un repli, qui prétend défendre le trésor du christianisme en l’enfouissant sur ses terres, qui délimite soigneusement le cercle des prochains en disqualifiant et en écartant l’autre. Il y a là un mensonge que l’Evangile vient démasquer en faisant la vérité avec la même rigueur que celle, en leur temps, des prophètes d’Israël. Soulignons que cette vérité devrait être d’autant plus accessible que le combat présent « pour les valeurs chrétiennes » se retrouve plus d’une fois en complicité avec des pouvoirs qui prolongent et pérennisent aujourd’hui l’ordre anthropologique et idéologique – rigoureusement contraire à l’Evangile – contre lequel des chrétiens du 20è siècle sont entrés en résistance, au risque de leur vie. Ces chrétiens qui sont suivis aujourd’hui par d’autres, au nombre desquels figurent ceux que ces pages veulent faire connaître.

A l’Est de l’Est

Car c’est bien parmi ces derniers qu’il nous faut chercher présentement les représentants d’une voie chrétienne authentique. Mais, on le constate, cette voie s’atteste désormais plus à l’Est que l’Est qu’envisageait Patočka… C’est bien en cet Est de l’Est qu’il nous faut nous tourner pour y voir à l’œuvre la conviction d’un Zygmunt Bauman[4], précédé par le polonais Milosz, ou le hongrois Bibó, que la morale est le vrai principe de subversion du politique. Pour y trouver des esprits en quête ardente des voies d’un universalisme pluriel, capable d’articuler autonomie et solidarité des êtres humains d’une manière qu’appelait précisément de ses vœux le hongrois György Konrad[5]. Pour voir se lever sur la place du Maïdan la « révolution de la dignité humaine », à laquelle Bibó appelait à l’heure du soulèvement de la Hongrie et de son écrasement. Il nous faut accommoder sur cet Est pour expérimenter comment la vie spirituelle peut irriguer une société abîmée ou fragile, et lui rendre confiance en l’avenir. Ce « plus à l’Est » est aujourd’hui, de façon troublante, l’Ukraine « terre de confins », selon le sens étymologique de son nom lui-même. Terre lointaine pour l’Europe occidentale.

Qui se laissera instruire chez nous par des intellectuels chrétiens de ce bout du monde européen, qui, géographiquement, se laisse si facilement oublier, et qui donc, politiquement, risque de peser peu dans les calculs de nos stratèges ? Terre du hassidisme, cependant, avec ses trésors de sagesse nourrie de la fidélité juive vécue sur des générations, dans le dénuement matériel et la précarité des shtetls. Ou encore, terre d’un Vassili Grossman, l’une des plus hautes voix de la littérature du 20è siècle qui, après avoir dépouillé les oripeaux du stalinisme, se fit le témoin et l’avocat indécourageable de la « petite bonté », qui éblouissait et inspirait E. Lévinas.

[1] . Sur cette question, voir Alexandra Laignel-Lavastine, Esprits d’Europe, Autour de C. Milosz, J. Patočka, I. Bibó, Paris, Calmann-Lévy, 2005.

[2] . Jan Patočka, Platon et l’Europe, Séminaire privé du semestre d’été 1973, traduction française Verdier, 1983, cf. ouvrage cité d’A. Laignel-Lavastine, p. 131.

[3]. « Les cloches de l’Europe », Entretien avec Benoît XVI, https : //w2.vatican.va/content/benedict-XVI/François/speeches/2012/october/documents /hf_ben-XVI_spe_20121015_bells-of-europe.html

[4] . Zygmunt Bauman, Modernity and Holocaust, Ithaca NY, Cornell University Press.

[5] . György Konrad, « Rêve-t-on encore d’une Europe centrale ? », La Nouvelle Alternative, n°8, déc. 1987, cité par A. Laignel Lavastine, p. 339.

 

(à suivre sixième et dernière partie: David contre Goliath)

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