Le cardinal Frank Leo est depuis février 2023 archevêque de Toronto, au Canada, après avoir été évêque auxiliaire de Montréal, son diocèse d’origine.
À 55 ans, il est à la fois théologien, canoniste et diplomate, tout en ayant une forte expérience pastorale. Il a notamment été secrétaire général de la Conférence épiscopale de son pays pendant 6 ans, et a été créé cardinal par le pape François en décembre 2024.
Dans cet entretien exclusif accordé à Zenit, le jeune cardinal pose un regard lucide et inspirant sur l’Église catholique au Canada, sa multiculturalité, sa « croissance humaine et spirituelle », mais aussi sur son besoin de rester « humble » et « à l’écoute », à l’école de la Vierge Marie.
Zenit : Vous avez connu de grands changements ces dernières années : vous êtes devenu archevêque de Toronto, puis cardinal, avant de participer à votre premier conclave. Comment avez-vous vécu cette période si intense ?
Cardinal F. Leo : J’ai été émerveillé, mais aussi très surpris, par tous ces changements dans mon ministère. J’ai cherché à les replacer dans le contexte d’une vie de service. Quand nous donnons notre vie au Seigneur et à l’Église, nous sommes prêts à tout. Nous sommes appelés continuellement à aller au-delà de nos limites et à accueillir la grâce du moment présent.

« Dire “oui” à tout ce que le Seigneur me demandait d’accomplir à travers l’Église » © Anne van Merris
La Vierge Marie est mon modèle de vie et de ministère, de disciple et de pasteur. Une femme d’une grande disponibilité envers Dieu, capable de rassembler et de se rendre présente auprès de ceux qui souffrent. À plusieurs reprises, le Seigneur lui a demandé de se dépasser et d’élargir son cœur pour accueillir la nouveauté.
Dans ces différents appels, j’ai donc vu une façon de servir à la manière de la Vierge Marie et de donner moi aussi mon consentement, mon fiat. J’ai accepté ces demandes avec une grande confiance. J’ai voulu dire « oui », dans la simplicité, à tout ce que le Seigneur me demandait d’accomplir à travers l’Église.
Zenit : Comment décririez-vous le diocèse de Toronto, qui vous a été confié il y a plus de trois ans ?
Cardinal F. Leo : Il s’agit du plus grand diocèse du Canada, fondé en 1841. Nous comptons près de deux millions de catholiques sur un territoire de 13 000 kilomètres carrés, avec 250 paroisses. Nous avons des écoles, des œuvres et des hôpitaux catholiques, ainsi que plusieurs congrégations religieuses et deux séminaires.
C’est une région pluraliste et multiculturelle, où j’ai découvert une Église qui ne cesse de grandir. Nous continuons à bâtir des églises au Canada, ce qui est une grande source d’espérance ! Nous avons la messe en plus de 30 langues, car c’est une terre d’immigration.
À mon arrivée, il y a plus de trois ans, j’ai cherché à me mettre à l’écoute du Seigneur et du peuple que j’allais servir. Je me suis donné le temps pour connaître les personnes et les visages, en fondant mon leadership sur l’écoute, la consultation, la co-responsabilité et la collaboration.
J’ai ensuite mené des consultations à l’échelle de l’archidiocèse pour élaborer un nouveau plan pastoral. Nous avons choisi de mettre en œuvre six priorités sur une période de sept ans, jusqu’au Jubilé de la Rédemption en 2033. Nous cherchons ainsi à renforcer les conseils pastoraux des paroisses et à en créer là où c’est nécessaire, afin de favoriser davantage la synodalité et la formation.
Je pense que ma mission de cardinal m’apporte beaucoup dans ma vie d’archevêque, car elle me donne un regard universel sur les réalités de mon Église locale. Nous pouvons toujours être tentés de penser que notre petit monde constitue « un tout », que tout commence et tout finit là ! Mais la foi nous ouvre au monde entier, elle nous invite à avoir des relations interpersonnelles et spirituelles qui dépassent les liens de sang et de la famille biologique.
Zenit : Plus largement, comment l’Église au Canada trouve-t-elle son unité, compte tenu de la diversité géographique et linguistique du pays ?

Multiculturalité de l’Église au Canada : en visite pastorale le 25 septembre 2026 © archtoronto.org
Cardinal F. Leo : Notre vaste pays a toujours connu deux cultures et deux langues, l’anglais et le français. Il a également été façonné par les différentes cultures des peuples autochtones et du grand nombre d’immigrants.
Cette forte multiculturalité est inscrite dans la constitution de notre pays depuis ses débuts. Nous avons donc une certaine expertise dans ce domaine, et cela nous oblige depuis toujours à faire des efforts pour comprendre et accueillir l’autre
Je pense que le Canada est dans le plan de Dieu, que nous sommes toujours dans une dynamique de croissance humaine et spirituelle. En tant que collaborateurs du Seigneur, nous avons aujourd’hui une contribution à apporter à ce pays. Et il me semble aussi que notre Église a beaucoup à apprendre des autres réalités ecclésiales dans le monde.
Je dirais également que nous vivons dans un pays très développé et aisé, ce qui nous apprend à ne pas placer notre confiance dans les biens matériels. Il existe une tentation de faire de nos richesses des idoles et de se dire : « J’ai tout ce qu’il faut pour être heureux, donc je n’ai pas besoin de Dieu ni de la foi ». Nous devons donc apprendre des autres à reconnaître les valeurs les plus fondamentales et durables.
Mais favoriser l’unité au milieu de toutes ces différences représente évidemment un gros défi ! Les évêques en sont pleinement conscients et souhaitent œuvrer pour l’unité. Avons-nous toujours l’humilité et la disponibilité nécessaires pour accueillir l’autre et apprendre à le connaître ? La polarisation dans l’Église, et en dehors de l’Église, n’est pas acceptable. Certes, nous n’avons pas de solutions à tous les problèmes, mais Dieu est à l’œuvre : il est présent, il agit à travers nous et avec nous. Il est le premier agent de l’évangélisation. À nous de collaborer avec lui, et chercher à préserver l’unité et la communion.
L’Église au Canada doit d’abord et avant tout rester humble. Elle doit se mettre à l’écoute, se laisser enseigner et émerveiller devant l’autre et la nouveauté. Elle doit avoir confiance en l’action de Dieu, même en dehors de ses propres structures. Et elle doit aussi faire preuve d’une grande charité en vivant le pardon et la compassion.
Zenit : Enfin, quel a été selon vous l’impact majeur de l’expérience du Synode sur la synodalité pour l’Église catholique au Canada ?
Cardinal F. Leo : Cette expérience a renforcé en nous le sens de la mission. Elle nous pousse à devenir des communautés engagées, à l’écoute, qui apprennent à être plus humbles et accueillantes. Elle nous aide à mieux travailler ensemble et à discerner les signes des temps avec un regard renouvelé.

Rencontre avec le pape Léon XIV en 2025, mai 2025 © archtoronto.org
La transformation de l’Église et de la société ne passera pas d’abord par des changements structurels et organisationnels, mais plutôt par une transformation du cœur de chacun. Lorsque la personne est changée de l’intérieur, l’Église et la société sont transformées à leur tour, en profondeur et durablement.
Aujourd’hui, ma joie est de voir tant de jeunes et de familles revenir à la foi au Canada. Près de 5 000 personnes sont devenues catholiques à Pâques 2026 ! Je remarque une soif de prière et un désir d’aller puiser aux sources de notre héritage mystique et spirituel. Je vois également des gens s’engager pour aider les sans-abris, les personnes dépendantes, les immigrés ou les réfugiés. Je perçois aussi le rôle prophétique que nous devons jouer face à certaines lois qui ne sont pas donatrices de vie, comme « L’aide médicale à mourir », alors que chaque personne est appelée à être porteuse de vie dans son propre milieu.
L’Église a toujours eu, et aura toujours, un rôle décisif à jouer dans la vie des personnes. Le Seigneur nous accompagne, nous aide et marche avec nous. Il veut que nous collaborions avec lui pour vivre ce renouveau. Et ma propre mission consiste à accompagner mon peuple, à lui indiquer des chemins pour l’aider à témoigner de la lumière du Christ et à en irradier le monde.
