Office divin œcuménique présidé par le pape Jean XXIII © wikimedia

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Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

Quel message Vatican II a-t-il à livrer au monde de ce temps ? (10e partie)

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La société occidentale écarte toujours davantage l’Évangile comme référence et comme idéal faisant autorité pour l’organisation de la vie temporelle. C’est pour cela que l’Église du 20e siècle doit repositionner son engagement pastoral, afin de rester fidèle à sa mission et adresser son enseignement dans un langage audible. Sous l’inspiration de l’Esprit Saint, elle propose son « expertise en humanité » comme orientation. Le message sera-t-il reçu ? 

41 Aide que l’Église veut offrir à tout homme.

Pour commencer, le §1 ne se limite pas à évoquer la conversion des hommes à l’enseignement de l’Église. Il fait aussi référence à l’Église comme « experte » en humanité, pouvant offrir aux humains un dialogue enrichissant. Je crains que cette vérité contestée par bien peu en 1965 ne soit plus aussi évidente aujourd’hui. Parmi les causes, on constate de la timidité parmi beaucoup de responsables d’Église ainsi qu’un intérêt décroissant qu’on lui porte. Pour ne prendre que l’exemple français, je pense que l’Église est, au niveau des instances publiques, beaucoup plus moquée et tournée en dérision qu’en 1965. Je n’imagine pas à cette date une ouverture des Jeux Olympiques, telle qu’elle a été autorisée à Paris en juillet 2024 !

Notre texte écrit : « Elle (l’Église) sait aussi que l’homme sans cesse sollicité par l’Esprit de Dieu ne sera jamais tout à fait indifférent au problème religieux, comme le prouvent non seulement l’expérience des siècles passés, mais de multiples témoignages de notre temps. » Il a pleinement raison, mais une nuance importante s’impose. Quand le concile Vatican Il s’ouvre en septembre 1962, l’Église catholique en France est considérée par tous avec intérêt et pour une majorité de Français avec respect. 

Le pape Jean XXIII qui l’ouvre a été nonce apostolique en France et était connu et aimé de tous les Français, tous milieux confondus. Les catholiques savaient qu’avec De Gaulle, puis surtout Auriol, il avait su tirer au clair l’attitude de l’épiscopat français sous Vichy et dissiper les malentendus. On l’avait vu quitter Paris avec regret. Mais on avait apprécié le geste de Pie XII qui avait accepté que le Président de la République lui remît la barrette de cardinal à l’Elysée. Pour la joie de tous les Français, l’ancien nonce allait devenir le nouveau pape en 1958, j’en suis témoin. 

Entrant en Faculté de théologie protestante en 1962, le Concile était le principal sujet d’intérêt. De nombreux prêtres catholiques professeurs de théologie reconnus étaient régulièrement invités, de même que les observateurs officiels protestants étaient les invités personnels du pape, comme mon maître en Nouveau Testament, Oscar Cullmann. Jean XXIII fut pleuré par tous à sa mort et l’élection du cardinal Montini extrêmement appréciée. Les protestants furent sensibles à son choix de nom de pontificat, Paul. Non seulement il portait le nom de leur apôtre préféré, mais aussi il évoquait le souvenir du premier pape à avoir voulu s’occuper sérieusement, au seizième siècle, du problème de la Réforme protestante. Paul III (Alexandre Farnèse) fut à l’origine de la convocation du Concile de Trente. 

Lorsque l’Église catholique suscitait largement l’intérêt 

L’Église catholique suscitait toujours un grand intérêt tant dans les milieux non religieux que chez tous les croyants, chrétiens ou non. Dans l’ensemble les milieux agnostiques ou athées la traitaient avec respect. Quand oppositions dures il y avait, l’origine était le plus souvent idéologique et politique, en général liée à l’enseignement et à la décolonisation. Et surtout à la guerre d’Algérie y jouait un rôle prépondérant. En 1965, le 8 décembre, quand se termina le Concile, je me souviens que beaucoup de catholiques estimaient que des changements notables s’étaient produits qui permettraient d’aboutir à une unité plus forte avec les chrétiens non-catholiques. Tout cela contre l’avis de nos professeurs protestants, toutes tendances confondues, qui déploraient les mauvaises interprétations du Concile. Cullmann le dira en privé à Paul VI pour répondre à une question qu’il lui posait. Il constatait les disputes à ce sujet, alors que l’Église catholique n’avait pas changé. La seule nouveauté, selon eux, résidait dans la possibilité des discussions et réunions œcuméniques qui étaient même encouragées. 

Beaucoup de paroisses en bénéficièrent et c’est à ce moment que théologiens catholiques et luthériens commencèrent à étudier la possibilité d’une traduction commune de l’épître aux Romains qui aboutit en 1999 à l’accord luthéro-catholique sur la justification par la foi. Le monde réformé au sens large voulut réfléchir de son côté ! 

Un qualificatif imparfait 

De fait, le §1 ainsi que le §3, contiennent des expressions qui auraient peut-être gagné à être expliquées. Par exemple : « Quiconque suit le Christ, homme parfait, devient lui-même plus homme. » Avec le mot « suivre » s’impose quelque expression mentionnant le rôle de la grâce. Pareillement pour le rajout « plus homme », pour dire qu’il ne s’agissait que d’une étape de l’enseignement chrétien, non pas, bien évidemment, la finalité du christianisme. Ces sous-entendus seront utilisés comme des malentendus aussi bien par les détracteurs du Concile que par ceux qui le faussèrent. 

Quant à cette affirmation du §3, je l’avais trouvée dangereuse ainsi formulée : « C’est pourquoi l’Église, en vertu de l’Evangile qui lui a été confié, proclame les droits de l’homme, reconnaît et tient en grande estime le dynamisme de notre temps qui, partout, donne un nouvel élan à ces droits. » À l’époque, elle risquait forcément d’être comprise, comme référence à notre Déclaration de 1789 condamnée par Pie VI par le bref Quod aliqantum. Bien que non encore revenu au catholicisme, j’étais opposé à la philosophie des Lumières. Comme luthérien et augustinien, je me sentais solidaire de la condamnation de Pie VI. De plus c’est toujours pour bafouer Dieu et la loi naturelle qu’on a mis en avant les droits de l’homme, et on a aggravé la chose en omettant ses devoirs. 

Ce qui confirme mon propos, c’est que les dernières lois sociétales qui se sont abattues sur le monde occidental post chrétien ont été présentées au nom de prétendus droits de l’homme. Il y a fort heureusement la fin du paragraphe qui parle « des normes de la Loi divine ». Mais ce n’est pas assez rappelé, y compris dans la pastorale de l’Église.

42 Aide que l’Église cherche à apporter à la société humaine

Le §1 concerne la famille humaine. Il me touche beaucoup, parce que je l’ai vécu comme pasteur luthérien et ai pu y rencontrer des juifs et des catholiques qui m’ont beaucoup marqué. Je l’ai vécu en particulier sur le plan spirituel. L’amitié judéo-chrétienne n’avait pas attendu le Concile pour se créer. Ce qui s’était passé lors de la seconde Guerre mondiale l’imposait. Du 30 juillet au 5 août 1947 se tint à Seelisberg, en Suisse, une « Conférence extraordinaire pour combattre l’antisémitisme », organisée par le Conseil international des chrétiens et des juifs. Et il est important et hélas très actuel aujourd’hui, parce qu’il est tombé dans l’oubli. Ce qu’on appelle « les 10 points de Seelisberg » dénonçait les origines chrétiennes de l’antisémitisme. Jules Isaac et Edmond Fleg jouèrent un rôle capital dans toute cette affaire de fondation et dans la suite. C’est le 26 fevrier 1948 que fut fondée l’Amitié judéo-chrétienne de France avec des juifs connus, comme l’admirable Grand rabbin Jacob Kaplan que j’eus l’honneur de rencontrer et connaître plus tard. 

Dès 1960, Jules Isaac rencontra Jean XXIII. Le pape lui tint promesse d’agir auprès du Concile et dans l’Église. Nous lui devons Nostra aetate de 1965, qui rejette l’expression « peuple déicide », et les heureuses modifications de la liturgie du Vendredi Saint. Le grand historien Henri Irénée Marrou, qui a joué un rôle dans la Résistance, fut le premier président de l’Amitié (1948-1949), puis ce fut Jacques Madaule, de 1949 à 1975, autre historien de taille, catholique lui aussi. C’est sous sa présidence que j’entrais dans l’association, autour de 1970, parrainé par le pasteur André Dumas et le professeur Jean Baubérot. Ils étaient tous chrétiens de gauche, sauf moi, mais à cette époque, la différence politique n’engendrait pas la haine entre chrétiens comme aujourd’hui ! Je suis toujours ami de Jean Baubérot, c’est la mort qui m’a séparé des autres.

La Fraternité d’Abraham

La Fraternité d’Abraham est une autre association qui est née comme un fruit du Concile. Elle est liée à la rencontre, au Concile, de biblistes et experts de renom : André Chouraqui et Jean Daniélou, rejoints rapidement par l’écrivain Jacques Nantet, gendre de Paul Claudel, et le révérend père Michel Riquet (sj). Ce dernier était ancien déporté de Mauthausen et de Dachau, médaillé de la Résistance et grand officier de la Légion d’honneur. Il fut pour moi un grand ami et un conseiller précieux, une des personnes qui contribua à me faire revenir au catholicisme. Jusqu’à la fin, je fus toujours près de lui, à l’hôpital comme à ses obsèques aux Invalides.

L’association fut fondée à la Grande Mosquée de Paris, le 7 juin 1967, avec Hamza Boubakeur. Jacques Nantet en fut le premier président. S’y joignirent le grand-rabbin de France, Kaplan, le cardinal Feltin, archevêque de Paris, et le président de la Fédération protestante de France. J’ai rejoint cette fraternité, mais brièvement, à cause de mes nombreuses occupations. Je suis resté en contact avec beaucoup de ses membres. 

Ces deux associations répondirent parfaitement aux vœux du Concile. Elles firent du bien non seulement aux communautés religieuses concernées mais aussi à toute la société française. La grande culture de leurs dirigeants, leur tolérance en matière politique, qui n’allait absolument pas de pair avec du relativisme religieux, rendit visible cette affirmation du Concile : « l’union de la famille humaine trouve une grande vigueur et son achèvement dans l’unité de la famille de la famille des Fils de Dieu, fondée dans le Christ. » Nous vivions une laïcité apaisée, même du côté de la libre pensée. 

L’unité au sein même de l’Église catholique 

Ce §1 affirme sans ambiguïté : « L’union de la famille humaine trouve une grande vigueur et son achèvement dans l’unité de la famille des fils de Dieu, fondée dans le Christ ». J’avoue que devant certaines critiques contre les différents papes, je me suis demandé souvent si cette affirmation conciliaire valait encore quelque chose. Les incompréhensions dont saint Jean-Paul II a fait l’objet, je prends la responsabilité de les appeler « sabotage médiatique » venant du monde et même de certains catholiques. Le même sabotage a affecté le pontificat de Benoît XVI, si on prend l’exemple des deux affaires, aussi différentes l’une que l’autre, mais avec le même dessein de diffamatoire : la conférence de Ratisbonne et la soi-disant excommunication d’une jeune fille mineure au Brésil pour avortement. Pareillement fut victime le pape François.

Rapidement, je me suis rendu compte qu’on pouvait toujours donner une réponse positive ! Oui l’Église catholique gardait, et conserve toujours une puissance d’exemple et d’attraction. Ce qu’avait pressenti Léon Blum dans son ouvrage À l’échelle humaine demeurait vrai. C’est pour cela que je l’ai rejoint en 2001, sachant que le luthéranisme, expression de l’augustinisme, allait disparaître en France en 2012, du fait de l’instauration d’un protestantisme uni en France. Et la divine Providence a comblé mes vœux en plaçant sur le trône de Pierre un moine augustin, notre Saint-Père, Léon XIV. Par sa vision augustinienne du christianisme, il va apporter à la société humaine ce dont elle a besoin. Cela doit donc nous inciter dès maintenant à nous plonger dans l’œuvre de Saint Augustin, à laquelle il se réfère souvent, particulièrement à ses sermons. 

Mais il ne faudrait pas négliger la Cité de Dieu. Il sera intéressant de voir comment Léon XIV interprétera l’augustinisme politique, car de la découle la manière dont l’Église peut intervenir dans les politiques du monde. Nous y reviendrons en commentant le nº43 de la Constitution. 

Comment l’Église interfère dans avec les pouvoirs civils 

Le §2 précise que « la mission propre que le Christ a confiée à son Église n’est ni d’ordre politique, ni d’ordre économique ou social : le but qu’il lui a assigné est d’ordre religieux. » Néanmoins, précise le texte, l’Église doit aider les sociétés à vivre selon les lois de Dieu. Pour en mesurer les enjeux, il faut simplement se reporter à l’histoire.

Il y a par exemple ce qu’on a pu appeler le césaro-papisme, une tentative d’articuler la délicate relation entre les pouvoirs temporel et spirituel. Celle-ci a dû se réajuster et redéfinir au fil des époques. Il s’agissait au début d’un augustinisme politique mis en œuvre par la réforme grégorienne pour s’opposer à l’emprise du pouvoir temporel des empereurs d’Allemagne en particulier. Celui-ci fut limité par la décrétale du pape Innocent III Novit ille en 1204. Le pape s’inscrivait pourtant dans cette ligne de l’augustinisme politique, mais avait eu l’intelligence d’en voir les dangers. Sa décrétale ne justifiait une intervention politique du Saint-Siège qu’en cas de péché. 

La lente délimitation des zones de pouvoir de l’Église et de l’État

Quelques-uns de ses successeurs n’eurent pas sa sagesse, entraînant de graves problèmes avec le pouvoir temporel. En 1245, saint Louis n’admit pas la destitution par Innocent IV, au concile de Lyon, de Frédéric de Hohenstauffen, déjà excommunié par Grégoire IX. La lutte entre Philippe IV le Bel et Boniface VIII, sans détruire le strict augustinisme politique de la bulle Unam Sanctam, le neutralisa. 

Le pouvoir politique conserva alors ses « zones réservées », par la volonté de la puissance temporelle s’inspirant de Novit ille. Cette dernière sut aussi observer le pouvoir ecclésiastique et se montrer critique s’il n’observait pas ses propres règles. D’où le grand schisme qui suivit le conclave de 1378 qui, pour beaucoup, se déroula à Rome de manière irrégulière en élisant Urbain VI. Plusieurs princes estimèrent, non sans raison, que le conclave n’avait pas été libre, dont le roi de France Charles V. Un nouveau conclave se réunit à Fundi et le cardinal Robert de Genève fut élu pape sous le nom de Clément VII. Il dut se résoudre à retourner à Avignon. On ne retrouvera l’unité que par l’élection de Martin V au concile de Constance en 1417. 

Le problème de la supériorité du pape sur le concile restait à régler, car d’une certaine manière, c’était l’autorité conciliaire qui avait rétabli l’unité à Constance. Or, placer cette dernière au-dessus de l’autorité du Pontife romain contredisait la primauté de Pierre et la façon dont celle-ci avait été vécue jusqu’à la fin du schisme. Le décret Haec sancta du 5 avril 1415, voté par le concile de Constance, fut développé par le décret Frequens du 9 octobre 1417. Martin V fut élu pape le 11 novembre 1417. 

Les conciles de Bâle, de Latran et de Trente

Il reconnut le concile, mais avec une formulation restrictive, et il appliqua Frequens parcimonieusement. Il convoqua bien un concile cinq ans après, comme prévu, qui se tint en 1423. Il se borna à fixer sept ans plus tard un autre concile, à Bâle en 1431. Et son successeur Eugène IV ne se rendit pas à Bâle. Il convoqua les Pères à Ferrari en 1438, puis à Florence en 1439. Le 6 juillet y fut promulgué le décret Laetentur Coeli et exultet Terra qui condamnait définitivement le conciliarisme. 

C’est ce qui mit fin au césaro-papisme : par la signature de concordats avec le pape, les puissances séculières réglèrent leurs relations avec le Saint-Siège. En même temps, le cinquième concile de Latran (1512-1517) et le concile de Trente (1545-1563) renouvelèrent la condamnation du conciliarisme. C’est la raison pour laquelle il ne figure pas dans le Concordat de Bologne de 1516 entre la France et le Saint Siège, alors qu’il était inclus dans la Pragmatique Sanction de Bourges de 1438. La France y avait renoncé en 1516. 

Le Saint-Siège respecta les us et coutumes des différents États, par exemple en Autriche, où il accepta les réformes structurelles de Joseph Il (le joséphisme). Et ce même Pie VI dans son bref Quod aliquantum condamnait la Constitution civile du clergé le 10 mars 1791, alors qu’elle ne s’attaquait pas qu’aux structures de l’Eglise mais gravement à sa doctrine. Il prenait soin d’écrire : « Nous devons cependant avertir qu’en parlant ici de l’obéissance due aux puissances légitimes, notre intention n’est pas d’attaquer les nouvelles lois civiles auxquelles le roi a donné son consentement, comme n’ayant de rapport qu’au gouvernement temporel dont il est chargé. Nous n’avons point pour but, en rappelant ces maximes, de provoquer le rétablissement du régime ancien de la France… nous ne cherchons, vous et moi, nous ne travaillons qu’à préserver de tous atteinte les droits sacrés de l’Église et du Siège Apostolique ».

 

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P. Michel Viot

Père Michel Viot. Maîtrise en Théologie. Ancien élève de l’Ecole Pratique dès Hautes Études. Sciences religieuses.

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