Espérance, au-delà, capture CTV

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Un appel pressant de l’espérance

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Regards sur l’actualité bioéthique à la lumière de la lettre encyclique Spe Salvi 

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par Céline Bloud-Rey

 

1- Actualité bioéthique sombre

L’actualité bioéthique est somme toute très sombre. Les exemples sont légion : la constitutionnalisation de l’interruption volontaire de grossesse, l’annonce d’un projet de loi autorisant le suicide assisté et/ou l’euthanasie, l’interdiction de l’assistance médicale à la procréation post mortem fragilisée par la Cour européenne des droits de l’Homme…  La progression de cette « culture de mort » est d’une puissance telle qu’elle peut susciter angoisses, craintes pour l’avenir de nos enfants, repli sur soi. Une autre attitude peut être l’indifférence face à de telles mutations qui ne nous concerneraient pas personnellement, dans notre situation de vie et celles de nos proches, et à propos desquelles, il serait même raisonnable de se taire, tant les coups à prendre seraient inévitables et dangereux pour notre vie matérielle (carrière, réputation, etc.). La lettre encyclique Spe Salvi  est un bon remède à ces maux de l’âme humaine, nourriture stimulante et vivifiante, à mastiquer sans modération !

 

2- Espérance chrétienne et premiers chrétiens 

Le point de départ de la méditation du pape Benoît XVI a pour visée de nous faire comprendre ce qu’est l’espérance chrétienne. Pour ce faire, le Saint-Père souligne en premier lieu l’interchangeabilité des mots « foi » et « espérance ».  « […] lorsque la Première Épitre de Pierre exhorte les chrétiens à être toujours prêts à rendre une réponse à propos du logos – le sens et la raison – de leur espérance (cf. 3, 15), « espérance » est équivalent de « foi ».

Ce qui est frappant, c’est que Benoît XVI prend le temps de nous plonger dans l’histoire, l’époque des premiers chrétiens, relatée dans les lettres de saint Pierre et saint Paul. Qu’apprend-on ?

« […] une bonne part des premiers chrétiens appartenaient aux couches sociales basses et, précisément pour cela, étaient disposés à faire l’expérience de la nouvelle espérance, comme nous l’avons vu dans l’exemple de Bakhita.  Cependant, depuis les origines, il y avait aussi des conversions dans les couches aristocratiques et cultivées, puisqu’elles vivaient, elles aussi, «sans espérance et sans Dieu dans le monde» ».

Au-delà des détails qui ont trait à la condition sociale et à l’éducation, est explicité le fait que c’est l’ouverture du cœur et de l’esprit qui a permis aux premiers chrétiens de « faire l’expérience de la nouvelle espérance » : « ils étaient disposés » à rencontrer « le Dieu de Jésus Christ », « le Dieu vivant ». 

Le pape Benoît XVI explique également le fait que – comme le sait saint Paul, lorsqu’il rappelle aux Éphésiens que, avant leur rencontre avec le Christ, ils étaient « sans espérance et sans Dieu dans le monde » (cf. Ep 2, 12) – les premiers chrétiens « avaient eu des dieux, […] avaient eu une religion, mais leurs dieux s’étaient révélés discutables et, de leurs mythes contradictoires, n’émanait aucune espérance. Malgré les dieux, ils étaient « sans Dieu » et, par conséquent, ils se trouvaient dans un monde obscur, devant un avenir sombre. »

Le Saint-Père revient à plusieurs reprises sur la signification que revêt l’expression paulinienne « sans espérance et sans Dieu dans le monde » : « Le mythe avait perdu sa crédibilité ; la religion d’État romaine s’était sclérosée en un simple cérémonial, qui était exécuté scrupuleusement, mais qui était désormais réduit à une simple « religion politique ». Le rationalisme philosophique avait cantonné les dieux dans le champ de l’irréel. Le Divin était vu sous différentes formes dans les forces cosmiques, mais un Dieu que l’on puisse prier n’existait pas. »

 

3- De la religion d’Etat romaine à la foi rationnelle dans le progrès

Cette approche historique permet de saisir certains ressorts de l’actualité bioéthique.

Tout d’abord, elle conduit à établir une comparaison entre différentes époques, celles de saint Pierre et saint Paul avec la nôtre et par là même, à réfléchir sur la religion dont l’étymologie controversée éclaire à elle seule l’ambivalence de la notion : de religāre (lier, attacher) ou bien, à la suite de Cicéron, de relego, relegere (faire une relecture de sa vie), donnant à la religion une connotation de « scrupule religieux ». 

Ni l’État français, ni le pouvoir politique ne peut s’appuyer sur une religion, ce que proclame l’article 1er de la Constitution de 1958 : « La France est une République […] laïque ». Il n’y a donc pas de religion étatique, comparable à la religion d’État romaine. Pour autant, l’étude du droit de la bioéthique et plus largement des règles relatives à la vie humaine laissent à voir une adhésion franche et ouverte à une « foi rationnelle » de plus en plus dominante et dont les fondements sont à trouver dans « la raison » et dans « la liberté ». 

Sur la foi dans le progrès, les développements de l’encyclique sont très précieux. Deux points retiendront l’attention. 

« Le progrès est surtout un progrès dans la domination croissante de la raison et cette raison est considérée clairement comme un pouvoir du bien et pour le bien. Le progrès est le dépassement de toutes les dépendances – il est progrès vers la liberté parfaite. La liberté aussi est perçue seulement comme une promesse, dans laquelle l’homme va vers sa plénitude. » 

Cette foi dans le progrès est tangible, elle l’est dans le processus même d’élaboration du droit devenu technocratique. Les « passages obligés » (saisine de comités, agences, commissions parlementaires, institutions, …) servent la cause d’une instrumentalisation de la loi au service de finalités politiques, au premier rang desquelles figure la régulation du corps humain et de ses « produits ». Dans cette course folle, la gratuité de l’acte de disposition sur le corps apparaît comme l’un des critères permettant de faire le départ entre ce qui est considéré comme politiquement admissible (« correct ») et ce qui ne l’est pas. D’où le consensus, par exemple, autour du don des embryons conservés à un autre couple ou à une autre femme dans le cadre d’une assistance médicale à la procréation (article L2141-4 II 1° du code de la santé publique) ; d’où l’activisme à vouloir faire accepter un jour par l’opinion publique l’idée d’une gestation pour autrui « éthique » non marchande. À l’instar des réseaux sociaux qui ont une apparence de gratuité, nul n’ignore que l’expansion de l’empire du progrès bâti sur la raison et la liberté profite, en argent sonnant et trébuchant, à des opérateurs économiques qui investissent dans la recherche médicale et le développement technologique. Quant aux gouvernements, ils sont naturellement enclins au respect humain, gage d’un électorat prometteur.

Le pape Benoît XVI souligne ensuite comment un « tel règne de la raison et de la liberté » nécessite pour se déployer la mise en place d’une politique scientifiquement pensée et qui sait saisir le sens de l’histoire. Et, le Saint-Père de nous livrer un enseignement sur certaines figures politiques et philosophiques tels que Kant, Marx ou Bacon. Un élément parmi tant d’autres doit être repris ici, parce que prenant une coloration particulière dans le domaine de la bioéthique. 

Le Saint-Père continue : « […] les conditions politiques d’un tel règne de la raison et de la liberté apparaissent, dans un premier temps, peu définies. Raison et liberté semblent garantir par elles-mêmes, en vertu de leur bonté intrinsèque, une nouvelle communauté humaine parfaite. Néanmoins, dans les deux concepts-clé de «raison» et de «liberté», la pensée est aussi tacitement toujours en opposition avec les liens de la foi et de l’Église comme avec les liens des systèmes d’État d’alors. Les deux concepts portent donc en eux un potentiel révolutionnaire d’une force explosive énorme. » Cette analyse trouve un écho en droit. Reprenons-en les idées-clé. 

En premier lieu, le Saint-Père évoque « l’opposition avec les liens de la foi et de l’Église ». L’actualité parle d’elle-même. L’approche régulatrice du corps et des produits humains considérés comme « un matériau biologique ou social toujours disponible » à l’agir de l’homme entre difficilement en résonance avec l’Évangile, avec l’abandon confiant de la créature dans les mains du Créateur, avec l’appartenance – corps et âme – au Christ, avec le corps, temple de l’Esprit. 

En deuxième lieu, se dessine lentement une déconstruction de notions et principes civilistes, dont certains puisent leurs racines tantôt dans l’histoire du droit romain et de l’Ancien droit, tantôt dans la morale chrétienne. Ainsi, l’idée d’autonomie de la personne humaine, la quête du droit de disposer de son corps et de pouvoir exercer des droits sexuels et reproductifs opposables entrent en conflit avec la garantie par la loi du respect de l’être humain dès le commencement de sa vie, avec la dignité de la personne (art. 16 du Code civil) ainsi qu’avec le principe d’indisponibilité du corps humain qui, certes, n’a jamais été consacré légalement. Les principes tels qu’énoncés dans le Code civil ne sont-ils pas déjà vidés de leur portée eu égard aux dérogations légales énoncées çà et là (notamment dans le Code de la santé publique), mais également eu égard à l’imprécision actuelle de la signification philosophique et morale de ces principes ? Ce qui nous conduit à l’idée-clé suivante. 

En dernier lieu, le pape Benoît XVI fait référence à la mise en place de conditions politiques du règne de la raison et de la liberté, dont les objectifs demeurent indéfinis. S’agissant du droit de la bioéthique, le « modèle » légal français de bioéthique s’avère être un levier puissant savamment pensé pour faire avancer la « foi rationnelle » dans la science, sans que l’on sache véritablement quels sont les articles de ce nouveau credo. La confusion règne volontairement en maître, y compris s’agissant des fameux principes éthiques. Ce mode de production de normes n’a en en réalité d’éthique que le nom.
Il n’y a dans son fonctionnement, ni la volonté de mener une réflexion sur ce qui est bien ou mal, ni le courage d’assumer le moralisme qui en résulte et son acception ultra-matérialiste du corps et de la personne humaine. Quant aux propositions/projets de lois relatives à la vie humaine (par exemple relative à l’IVG) qui, juridiquement, ne tombent pas dans le domaine d’application de la législation dite bioéthique (cf. article L1412-1 et s. du code de la santé publique), la politisation à outrance des questions dites sociétales – mais qui, de fait, sont existentielles et spirituelles – fait son œuvre ; le plus profond et le plus intime de l’homme, sa nature, son corps, sa sexualité, son intelligence, sont devenus le jouet de discordes politiques.
La convocation des représentants religieux, suivant des procédures formelles et « séparatistes », ne permet pas d’instaurer un dialogue entre « raison et foi » dans l’espace public et de pallier le néant des débats prétendument éthiques mais qui sont assurément vides de toute réflexion sur la dimension spirituelle et surnaturelle de la vie humaine. La laïcité est devenue un isme. Et l’épitaphe antique à laquelle se réfère le pape Benoît XVI sonne le glas : « In nihil ab nihilo quam cito recidimus » (Du néant dans le néant, combien rapidement nous retombons) ».

Pour conclure sur ce dernier point, le pape Benoît XVI, à propos de Marx, souligne l’erreur fondamentale de ce dernier : « Il a oublié que l’homme demeure toujours homme. Il a oublié l’homme et il a oublié sa liberté. Il a oublié que la liberté demeure toujours liberté, même pour le mal. Il croyait que, une fois mise en place l’économie, tout aurait été mis en place. Sa véritable erreur est le matérialisme : en effet, l’homme n’est pas seulement le produit de conditions économiques, et il n’est pas possible de le guérir uniquement de l’extérieur, en créant des conditions économiques favorables. » Cette analyse s’applique non seulement à l’idéologie marxiste mais à toutes formes d’emprises totalitaires sur l’homme, notamment celles fondées sur une méthode scientifique particulière, la pratique et la mise en place de politiques programmées et destinées à dénaturer l’homme pour mieux contrôler sa vie de sa conception à sa mort et la financiariser. Si la nécessité d’une autocritique de l’ère moderne est nécessaire, elle doit être associée aussi à une autocritique du christianisme moderne.

 

4- Du renouvellement à chaque génération du trésor moral 

Le pape Benoît XVI délivre encore un enseignement sur la signification du « concept d’espérance fondée sur la foi, dans le Nouveau Testament et dans l’Église primitive », prenant appui sur le modèle de vie édifiant des martyrs et des saints. Il revient alors sur la distinction entre d’un côté la substance matérielle, « sécurité normale dans la vie », et de l’autre, la « base qui demeure et que personne ne peut enlever ». « On ne peut pas ne pas voir le lien qui court entre ces deux sortes de « substance », précise-t-il. « La foi confère à la vie une base nouvelle, un nouveau fondement sur lequel l’homme peut s’appuyer et ainsi le fondement habituel, la fiabilité des revenus matériels, justement se relativise. […] Là, la nouvelle « substance » s’est montrée réellement comme la « substance » ; de l’espérance des personnes touchées par le Christ a jailli l’espérance pour d’autres qui vivaient dans les ténèbres et sans espérance. »

Ensuite, un peu plus loin dans l’encyclique, le Saint-Père invite « les chrétiens, dans le contexte de leurs connaissances et de leurs expériences […] » à « apprendre de manière renouvelée en quoi consiste véritablement leur espérance, ce qu’ils ont à offrir au monde et ce que, à l’inverse, ils ne peuvent pas offrir. » A cette exhortation, est apportée une justification qui tient à notre liberté : contrairement au progrès qui peut s’additionner dans le domaine matériel, « dans le domaine de la conscience éthique et de la décision morale, il n’y a pas de possibilité équivalente d’additionner, pour la simple raison que la liberté de l’homme est toujours nouvelle et qu’elle doit toujours prendre à nouveau ses décisions. »

À l’heure où l’interruption volontaire de grossesse est désormais protégée par la Constitution, à l’heure où le législateur sera bientôt saisi d’un projet sur le suicide assisté et peut-être sur l’euthanasie, des hommes et des femmes rendent compte de leur espérance en Dieu et de leur croyance que « leur vie ne finit pas dans le néant » et ce, par diverses propositions en phase avec notre temps.
Ainsi, le « Réseau Vie » est une association qui « promeut et défend la Vie de la conception à la mort naturelle, en étant fidèle à l’enseignement de l’Eglise catholique. Sont présentées sur le site internet les deux grandes missions : « 1) fédérer les mouvements Vie 2) porter des projets pour les faire aboutir, sans toutefois les gérer dans la durée ». L’association a également un rôle de formation et d’information. Des initiatives laissent encore entrevoir la place première de la prière comme « école de l’espérance ». Les universités de la vie, cycle de formation bioéthique proposé par Alliance vita, dispensent également des formations qui sont relayées par les diocèses français et certaines aumôneries catholiques étudiantes.
Le Master class Jérôme Lejeune, science et éthique, des fondements à la pratique est un autre exemple de formation destinée à un public ciblé, les étudiants en médecine, les jeunes médecins, infirmiers, sage-femmes, chercheurs, biologistes ainsi qu’aux juristes en bioéthique et philosophes.
D’autres initiatives, sans visibilité médiatique,  existent dans des organisations catholiques en charge notamment de l’éducation de la jeunesse. Elles sont encouragées afin que, selon les mots du pape Benoît XVI, les chrétiens sachent rendre compte de la « grande espérance », la rencontre avec « le Dieu de Jésus Christ », dans une culture contemporaine où « la possession de l’espérance, qui provient de la rencontre réelle avec ce Dieu, n’est presque plus perceptible ».

Céline Bloud-Rey, maître de conférences (droit privé)

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