Episode 59: "Le mythe de la chute confronté au réel"

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Selon Platon, le mal et la souffrance seraient la juste punition d’une faute commise dans le paradis perdu platonicien, d’où nous aurions été chassés pour tomber dans ce monde matériel après une chute… Brunor poursuit l’enquête à la recherche des «indices» à penser.

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Lorsqu’on étudie l’histoire de la pensée humaine, on s’aperçoit que quasiment tous les fondateurs de courants philosophiques ou religieux ont tenu à exprimer leur vision du monde, ce que l’on appelle un paradigme. Ils expriment leur compréhension du Cosmos, des êtres vivants et des êtres humains en fonction de l’idée qu’ils se font de la « matière » ; et ils disent comment ils répondent à la question métaphysique : Y a-t-il un créateur, plusieurs, ou pas du tout ? Autrement dit : une question théologique concernant le domaine métaphysique invérifiable et trois questions concernant le domaine physique dont nous commençons à avoir les réponses (des indices pensables).
C’est grâce aux progrès de notre connaissance dans ces trois domaines que nous pouvons enfin confronter au réel les grands courants de la pensée et voir si tel ou tel est encore compatible avec le Big Bang, l’âge de la Terre et celui de l’Univers, la non éternité du Soleil, l’ADN …

Ainsi, nous avons  vu les semaines précédentes, comment  Platon explique la présence des êtres humains dans ce monde. Il nous dit que nous étions à l’origine, des « hommes spirituels », faits de substance divine, et que nous avons été précipités dans ce monde à la suite d’une chute qui nous a fait oublier notre véritable nature. Aristote, après avoir suivi ce maître en tant qu’élève de l’Académie, en vient à se remettre en  questions ce paradigme et à effectuer ses propres recherches non pas à partir de traditions invérifiables mais à partir du réel.
Si j’ai bien compris, Je serais donc tombé dans un corps fait de matière (fange) qui serait ainsi la prison de mon âme (spirituelle) pour la durée de ma vie (1). Toujours selon le grand Platon, ceux qui sont tombés dans des corps féminins ont assurément commis une faute plus grave, qui a justifié cette punition encore plus pénible à vivre. Quant aux animaux, ce sont également des hommes spirituels tombés encore plus bas (Timée 91-d, 92,c).

Selon ces mythes orphiques relatés par Platon, puis Plotin au III° siècle après Jésus-Christ,
si nous sommes différents physiquement, c’est parce que nous sommes tombés (la chute) dans des matières différentes, puisqu’à l’origine nous venons tous du même divin dont nos âmes sont les étincelles identiques. C’est ce que l’on appelle : « l’individuation par la matière ». C’est la matière dans laquelle je suis tombé qui me différencierait de mon voisin, issu comme moi du divin identique. C’est la matière qui serait responsable de mon individuation.

A l’Académie d’Athènes, dans les années 350 avant Jésus-Christ, les élèves de Platon apprenaient ainsi LA  théorie fondatrice sans laquelle tout ce mythe de la chute ne fonctionnerait pas : « l’individuation par la matière ». Une théorie qui a été transmise par les mythes orphiques, puis par le platonisme et qui sera reprise par le néoplatonisme et les différentes formes de gnoses « au nom menteur», comme l’écrivait saint Irénée de Lyon (2).

Depuis plus de deux mille ans, cette théorie de l’individuation par la matière est  donc en compétition avec les différentes  explications possibles de la présence des êtres humains dans ce monde. Chacun pouvait choisir sa théorie préférée, dans la mesure où il était rigoureusement  impossible de savoir si telle théorie philosophique ou religieuse était vraie ou fausse.
On notera au passage que pour le matérialisme athée, c’est également la matière qui est responsable de notre individuation puisque par définition et comme son nom l’indique, selon le paradigme matérialiste, nous ne sommes composés QUE de matière, c’est donc encore la matière SEULE qui me différencie physiquement de mes voisins. Matérialisme et idéalisme qui sont pourtant deux paradigmes opposés, se rejoignent et sont d’accord donc sur ce point (3).  

Tant que personne n’avait les moyens de vérifier, tous les paradigmes étaient envisageables. Mais aujourd’hui, nous avons enfin la réponse à cette question : «  la matière peut-elle être responsable de notre individuation ? »
Et la réponse est … NON.
La réponse est clairement non, car nous savons depuis quelques dizaines d’années que la matière qui compose les différents êtres humains est rigoureusement la même. Elle est identique. Nous sommes tous faits des mêmes atomes. Les atomes qui composent mon organisme sont identiques à ceux de mon voisin. On apprenait que nous étions composés de 28 corps simples (atomes) répartis entre 13 métalloïdes et 15 métaux. Je ne crois pas que ces termes soient encore d’actualité mais ce qui est certain c’est que les  (environ) 28 sortes d’atomes qui entrent dans la composition de mon organisme sont identiques à ceux de mon voisin. Il n’est pas fait d’un « matière différente »  qui expliquerait son visage différent. Ce ne sont donc pas les atomes, ni la matière qui peuvent être tenus pour responsables de mon individuation.
Mais alors ? Si ce n’est pas la matière qui me différencie de mon voisin, c’est quoi ?
Aristote répondait déjà : c’est le plan de construction.(4)

(A suivre la semaine prochaine)

Brunor

  1. Voir les épisodes précédents. http://www.brunor.fr/PAGES/Pages_Chroniques/57-Chronique.html
  2. voir les chroniques sur St Irénée : http://www.brunor.fr/PAGES/Pages_Chroniques/39-Chronique.html
  3. Voir le tome 5 des indices pensables, L’Être et le néant sont dans un bateau.
  4. Voir le nouveau livre :  rendre au hasard ce qui est au hasard par Brunor. 150 pages, 60 dessins inédits. 10 euros. Chez Brunor éditions. Ou lire chronique 32

 

 

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