La relation homme-femme, une chose « très bonne », « en attente d'une guérison »

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Entretien avec Anne-Marie Pelletier

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ROME, dimanche 6 mars 2005 (ZENIT.org) – A l’occasion de la Journée Internationale de la femme, Anne-Marie Pelletier suggère de (re)lire « la Lettre aux évêques parue l’été dernier et passée à peu près inaperçue » : « La collaboration de l’homme et de la femme dans l’Eglise et dans le monde ».

Mme Anne Marie Pelletier a enseigné la littérature comparée aux universités de Paris-X Nanterre et de Marne-la-Vallée. Elle se consacre maintenant à l’exégèse et à l’herméneutique bibliques. Elle enseigne en particulier à l’École cathédrale ainsi qu’à l’École pratique des hautes études. Elle a publié, aux Éditions du Cerf: «Lectures bibliques Aux sources de la culture occidentale», Paris (2001), «Le christianisme et les femmes» (2001) coll. «Histoire du christianisme», aux Éditions Lessius, «D’âge en âge, les Écritures. Introduction à l’herméneutique biblique» (2004), chez Klincksieck: «Fonctions poétiques», des cahiers Evangile, dont « Le Cantique des Cantiques » (n°85, 1993). Sa thèse de doctorat d’Etat a été publiée par les «»Analecta Biblica»: » Lectures du Cantique des cantiques. De l’énigme du sens aux figures du lecteur», (Analecta Biblica 121), Ed. Pontificio istituto Biblico, Roma 1989. Elle est aussi l’auteur de nombreux articles, et en particulier sur le thème de la femme dans la Bible.

Zenit : Notre actualité, de diverses manières, ramène périodiquement la question des relations du christianisme et des femmes. L’accusation de misogynie est réactivée en ce moment même par des publications littéraires qui font fureur. Comment réagir à cette conjoncture ?

A. M. Pelletier : Sans la fuir, mais sans se laisser non plus trop impressionner par le batelage médiatique…Oui, la question est sensible, et il est bon qu’elle soit sensible, même si elle emprunte des voies parfois douteuses. Ainsi, par exemple, le «Da Vinci Code» de Dan Brown n’est certainement pas le meilleur truchement pour réfléchir avec intelligence et sérénité à cette question ! Il reste que le fait de se rendre attentif à ce problème me paraît essentiel. Comment la vie des femmes, qui est souvent histoire d’injustice et de violence, serait-elle indifférente à des chrétiens ? Comment imaginer que le regard porté sur la condition féminine, sur la manière dont se vit le face à face de l’homme et de la femme, qui est au principe de notre humanité, n’ait pas de rapport avec notre relation à Dieu ? Dans une publication récente, je lis ces mots étonnants : «La manière dont on traite une femme correspond à la façon dont on vit avec Dieu». C’est un homme, un jeune exégète dominicain qui s’exprime ainsi, dans un ouvrage où il scrute savamment les Livres de Samuel (Philippe Lefebvre, Les livres de Samuel et les récits de résurrection, Paris, Cerf, p. 371). Que, chrétiens, nous puissions dire ou entendre pareille affirmation me paraît capital. Et c’est une chance de notre moment présent que cela puisse se faire.

Zenit : Vous avez enseigné à l’université de Nanterre la Bible comme «mémoire culturelle» pour des étudiants chrétiens, non-chrétiens ou d’autres religions. La Bible, – Ancien ou Nouveau testament – est-elle misogyne ?

A. M. Pelletier : Il me semble impossible de faire tenir en quelques phrases une réponse à pareille question. Qui veut faire la démonstration que la Bible est misogyne trouvera largement de quoi justifier son projet, simplement parce que Dieu se révèle dans l’épaisseur même de notre histoire, c’est-à-dire dans des réalités humaines qui charrient de la misogynie. A l’inverse et simultanément, l’histoire biblique ne cesse d’évoquer la présence de femmes aux aiguillages décisifs de l’histoire. Elle ne cesse de montrer comment les femmes sont à proximité immédiate des pensées et du plan de Dieu. Certes, on peut lire le texte sans le voir ou vouloir le voir. Mais la manière dont notre temps donne de l’actualité à la question des femmes doit stimuler les chrétiens à mieux lire le texte, à découvrir cette dimension féminine de l’histoire biblique.

Pour revenir à la question posée, et sans entrer dans le détail de ce qui serait une immense enquête, je dirais que le premier grand mérite de la tradition biblique en ce domaine concerne le diagnostic qu’elle pose sur la relation homme-femme. Deux affirmations sont formulées, qui sont essentielles et doivent être sans cesse tenues. La première est que la relation de l’homme et de la femme est fondamentale, fondatrice en notre humanité. Et, dès le tout début du livre de la Genèse, cette réalité de création est désignée comme étant « très bonne ». Il y a donc là une confiance et un optimisme résolu qui ne doivent jamais être oubliés. La seconde affirmation est que, dans le régime présent de notre vie, cette réalité très bonne est traversée d’obscurité et exposée au drame. Elle est donc en attente d’une guérison. Et il fait précisément partie de l’annonce de la Bonne nouvelle de l’Evangile que le Christ rende à l’homme et à la femme la capacité d’affronter les épreuves qui altèrent leur relation. En lui, la puissance de la Résurrection vient toucher et refaire cette relation.

Accueillir ce double savoir permet de considérer l’histoire de nos sociétés à la fois avec réalisme et avec confiance. C’est aussi pouvoir comprendre que, au long de nos vingt siècles passés de christianisme, les chrétiens n’ont cessé de se battre avec cette réalité, dans la mesure même où nous ne cessons d’accueillir la Parole Dieu en traversant, parfois difficilement, nos résistances et nos obscurités. Ainsi, il est absurde de prétendre que l’Eglise aurait censuré le féminin selon un plan machiavélique. En revanche, il est trop clair qu’il a souvent été difficile d’entrer dans une intelligence vraiment divine de la différence des sexes, de l’accueillir paisiblement comme une grâce, à la manière dont nous voyons le Christ se comporter avec les femmes dans les évangiles. Mais qui prétendrait que dans l’instant présent nos cœurs sont totalement transparents aux pensées de Dieu ?

Zenit : Vous avez marqué la lecture de la Bible par votre lecture du Cantique des cantiques. Qu’est-ce que la lecture de ce livre du «Premier» Testament peut apporter à l’intelligence du message biblique sur le masculin et le féminin, dans le dessein de Dieu ?

A. M. Pelletier : Je crois que ce livre est tout à fait fondamental. Ce n’est pas là, du reste, une conviction originale. Tout au long de l’époque patristique, du Moyen-Age, ensuite encore, il a été tenu pour tel par des commentateurs qui comptent souvent parmi les grands auteurs spirituels et mystiques de la tradition chrétienne. L’excellence du Cantique était alors essentiellement reliée à sa capacité d’exprimer la merveille de l’Alliance, telle que l’expérimente déjà Israël (le Cantique est un grand texte de la tradition juive), telle que l’expérimentent les baptisés entrant dans la relation d’amour du Christ et de l’Eglise. Un chrétien, lecteur aujourd’hui de S. Bernard ou de Ste Thérèse d’Avila commentateurs de ce petit livre biblique, peut parfaitement reconnaître la grâce de son baptême exprimée par le dialogue du Cantique rempli d’émerveillement et de jubilation. Mais il se trouve que, de surcroît, ce lecteur moderne est en bonne position pour donner à sa lecture une dimension supplémentaire. En effet, nous savons aujourd’hui accueillir la grâce particulière de ce texte, et qui est de reconnaître dans notre expérience de l’amour humain, la voie que Dieu choisit pour révéler l’amour dont il nous aime. Cette réalité humaine est comme l’objet d’une élection divine qui la charge de gravité et de bonté tout à la fois, qui en fait le signe privilégié du Dieu dont le Christ nous
révèle le visage.

Zenit : Ces vingt-six années de pontificat ont apporté différents documents sur la femme: qu’est-ce qui vous semble le plus neuf dans la réflexion sur la place de la femme dans l’Eglise ?

A. M. Pelletier : Une des caractéristiques du pontificat du pape Jean-Paul II aura été d’avoir inscrit au nombre des questions essentielles que l’Eglise de ce temps doit accueillir celle de l’identité et de la vocation des femmes. C’est là une grande nouveauté qui porte incontestablement la marque de la personnalité du Saint Père. La perception que celui-ci a des réalités de la vie conjugale, et d’abord du féminin, remonte au tout début de sa vie sacerdotale. Et il n’a cessé de revenir avec insistance sur cette réalité dont, il faut l’admettre, beaucoup d’hommes se soucient peu dans l’Eglise et ailleurs. C’est pourquoi nous avons à notre disposition aujourd’hui un important ensemble de textes, de Mulieris dignitatem à la Lettre aux femmes, où Jean-Paul II décrit et analyse avec beaucoup de finesse la note singulière que les femmes apportent à la vie humaine. Dans ces mêmes textes, le saint Père dit et redit l’importance du rôle des femmes pour humaniser notre monde. Le pape aime ainsi montrer les femmes en « pédagogues de l’homme ». L’expression est forte. Elle n’est pas complètement inédite. Tel ou tel Père, aux premiers siècles du christianisme, formulait cette pensée. Mais Jean-Paul II y insiste avec une vigueur tout à fait particulière. Il nous invite ainsi à quitter une certaine fascination pour les valeurs souvent très masculines qui régissent notre monde. Il nous convie à identifier d’autres formes d’efficacité, celles dont témoignent tant de femmes de par le monde, qui servent la vie, obscurément, mais avec infiniment de courage, y compris là où elle est la plus menacée et défigurée. En fait, il nous ramène au cœur de l’Evangile et des pensées de Dieu : toute l’histoire de la Révélation n’est-elle pas celle de la douceur de l’amour, de la force invincible de l’amour, que Dieu oppose aux violences de l’humanité ? Cela même que, chrétiens, nous allons de nouveau méditer, dans quelques jours, en suivant le Christ dans sa Passion et sa résurrection.

Zenit : Une idée pour marquer cette Journée internationale de la Femme ?

A. M. Pelletier : Dans la ligne de ce que nous disions à l’instant, pourquoi ne pas aller regarder le texte de la Lettre aux évêques parue l’été dernier et passée à peu près inaperçue. Elle a pour titre « La collaboration de l’homme et de la femme dans l’Eglise et dans le monde ». Les commentaires ont été rares, comme les lecteurs sans doute. Et parmi ceux qui sont parus, certains ont estimé ne rien y lire de nouveau. Et pourtant, est-ce pensée banale et sans conséquence d’inviter, comme le fait le texte, à voir dans le « pour l’autre » dont témoignent tant de vies de femmes, non pas la marque d’une infériorité, mais au contraire une proximité spéciale avec le Dieu qui se révèle comme étant « pour nous les hommes et pour notre salut » (§ 6) ? Ou encore, est-ce une pensée sans conséquence d’affirmer que « le signe de la femme est plus que jamais central et fécond » dans une dernière partie du document, qui a pour titre « L’actualité des valeurs féminines dans la vie de l’Eglise » (§15) ? Qui dit signe, dit reconnaissance et imitation. Manière, par conséquent, d’inviter les hommes à se laisser enseigner par les femmes. On conviendra qu’il y a dans de tels propos quelque chose qui ressemble à de l’audace.

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ZENIT Staff

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