"Guerre sainte-jihad-croisade"

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Entretien avec Jean Flori, historien spécialiste de ce sujet

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ROME, lundi 26 avril 2004 (ZENIT.org) – Jean Flori, Historien médiéviste, Directeur de Recherche au CNRS et au Centre d’Etudes Supérieures de Civilisation Médiévale de Poitiers (France) est l’auteur de « La Guerre Sainte » (editions.flammarion.com). Il répond aux questions de Zenit.

Zenit : Comment est née et s’est développée l’idée de croisade dans l’Occident chrétien?

Jean Flori : C’est l’aboutissement d’une évolution doctrinale (ou plutôt d’une révolution) que j’ai tenté d’analyser dans mon livre La guerre sainte (Aubier, 2001). Il a fallu près de 1000 ans pour que l’Eglise chrétienne, d’abord pacifiste à l’imitation de Jésus, admette l’idée d’une guerre juste destinée à rétablir le droit (saint Augustin, vers 430), puis de « guerre sainte ».

Car la croisade prêchée par le pape Urbain II en 1095 est bien plus qu’une guerre juste: elle est considérée comme oeuvre pieuse, véritable acte de pénitence qui procure à ceux qui s’y engagent la rémission de leurs péchés et la promesse du paradis à ceux qui viendraient à y perdre la vie, en « martyrs de la foi ».

Cette évolution a été rendue possible par une progressive valorisation, puis sacralisation des guerriers combattant pour la défense des églises en général et de la papauté en particulier.

Au XIe siècle, pour la première fois, l’Eglise déclare « saint » un guerrier mort au combat pour la cause pontificale. Ses ennemis étaient pourtant eux aussi des chrétiens (Milanais) considérés comme « schismatiques » par leur opposition aux réformes pontificales. A plus forte raison lorsqu’il s’agissait d’ennemis de la chrétienté, envahisseurs païens ou musulmans.

Zenit : Peut-on d’une certaine manière comparer la croisade au jihad islamique?

Jean Flori : C’est là une question difficile à traiter en peu de mots. Je renvoie sur ce point à mon dernier livre, Guerre sainte-Jihad-croisade: violence et religion dans le christianisme et l’islam (Paris, Seuil, 2002). On peut répondre « Non », s’il s’agit du jihad contemporain tel qu’il est actuellement prêché (et hélas pratiqué !) par les musulmans fanatiques que nous nommons « islamistes ».

En effet ceux-ci mènent une politique de « terreur » aveugle et frappent au hasard des populations occidentales indifférenciées sans autre but que la vengeance, la haine raciale ou religieuse.

La croisade, aussi horrible et condamnable qu’elle soit, avait essentiellement pour but la « récupération », puis la défense du Saint Sépulcre de Jérusalem, premier lieu saint de la chrétienté, aux mains des musulmans depuis 738.

En revanche, on peut en effet d’une certaine manière comparer la croisade au jihad médiéval en ce sens que l’une et l’autre donnèrent lieu à des massacres et à des atrocités; l’une et l’autre ont été considérés comme des guerres saintes méritoires procurant le paradis aux guerriers tombés au combat, assimilés à des « martyrs de la foi ».

Il y a cependant des différences notables. Le jihad a été prêché et pratiqué dès l’origine par Mahomet, le fondateur de l’islam.

Jésus, au contraire, refusa dans ses actes comme dans sa prédication tout recours aux armes et à la violence.

Le jihad , sous sa forme guerrière, est admis dès l’origine dans l’islam. Il a précédé la guerre sainte « chrétienne » qui, elle, résulte d’une dérive doctrinale.

Le jihad avait pour but la conquête de territoires qui n’étaient pas peuplés de musulmans (les « territoires de la guerre »), afin d’y établir la loi de l’islam (et non, il faut le souligner, pour y convertir de force ses habitants).

La croisade, elle, avait pour but la reconquête des lieux saints et des plus anciens territoires chrétiens, encore habités par de nombreuses populations chrétiennes.

On peut donc, grosso-modo, considérer la croisade comme l’équivalent d’un jihad qui aurait eu pour but de délivrer La Mecque ou Médine si ces lieux saints musulmans étaient tombés entre les mains des chrétiens.

Zenit : A quelle période l’Eglise a-t-elle abandonné l’idée de croisade?

Jean Flori : Certains journaux affublent parfois la guerre menée par G. Bush du terme de « croisade ». Les islamistes en sont ravis, puisqu’ils définissent leurs cibles par les termes « juifs » (dénomination raciale), « croisés » (dénomination religieuse) ou « traîtres et tyrans » (dénomination politique).

S’il peut y avoir dans la réaction guerrière de l’équipe de G. Bush des dimensions d’intégrisme religieux très regrettables, on ne peut pourtant pas assimiler la guerre qu’elle mène (même si on ne l’approuve pas) à une croisade ni à une guerre sainte.

En effet elle n’a jamais été prêchée au nom d’une religion, et ne promet aucune récompense spirituelle à ceux qui s’y engagent. Or, ce sont ces traits-là qui définissent la guerre sainte.

Seules les autorités religieuses sont en mesure de proclamer une guerre sainte. Une telle proclamation n’est possible que dans une société contrôlée et dirigée par les religieux, comme ce fut le cas dans la société médiévale chrétienne et comme c’est le cas encore aujourd’hui dans des états musulmans de plus en plus nombreux.

La guerre sainte, comme le jihad, sont des traits archaïques proprement médiévaux, inimaginables dans une société démocratique et laïque, mais tout à fait concevables dans des états religieux.

Zenit : Est-il possible d’imaginer aujourd’hui un « saint guerrier »?

Jean Flori : J’espère que non ! Au sein du christianisme, la chose est devenue très improbable, car l’Eglise tend, depuis la Réforme protestante au moins, à revenir à ses doctrines originelles bibliques.

Or, nous l’avons dit, le christianisme originel était non violent. Par ailleurs, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, dans la plupart des démocraties occidentales, a fait naître une « mentalité laïque » qui répugne à l’idée d’une sacralisation de la guerre, même lorsqu’elle est jugée « juste » et nécessaire pour éviter un mal plus grand.

La notion de « saint guerrier », et plus encore de « guerrier saint » ne peut apparaître, là encore, que dans une société dirigée, contrôlée et modelée par la religion.

En d’autre terme, dans la dictature politique et culturelle des religieux qui menace certains pays. C’est ce qui différencie fondamentalement, aujourd’hui, le monde dit « chrétien » (mieux vaudrait dire « occidental ») du monde dit « musulman ». Le premier est laïcisé, le second en voie d’islamisation.

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ZENIT Staff

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