Cardinal Louis Raphaël Sako, patriarche des chaldéens à Bagdad © Patriarcat des chaldéens

Cardinal Louis Raphaël Sako, patriarche des chaldéens à Bagdad © Patriarcat des chaldéens

Cardinal Louis Raphaël Sako : « Ne pas céder au mal, c’est cela la force d’être un chrétien »

Interview à Rome du patriarche de Babylone des chaldéens, résidant en Irak

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Le cardinal Louis Raphaël Sako est une figure majeure de l’Église catholique orientale. Il est patriarche de Babylone des chaldéens depuis 2013, et réside à Bagdad en Irak.

Ayant participé ces 7 et 8 janvier 2026 au premier Consistoire extraordinaire du pape Léon XIV à Rome, il confie à Zenit ses réactions, et parle de son Église chaldéenne en Irak : une Église résiliante et forte dans la foi malgré les souffrances, le peu de liberté et l’exil de nombreux chrétiens.

 

Zenit : Comment avez-vous vécu le Consistoire extraordinaire auquel vous avez participé début janvier ?
Cardinal Sako : "Notre avenir, c'est l'Irak, ce n'est pas la diaspora" © Patriarcat des chaldéens 

« Notre avenir, c’est l’Irak, ce n’est pas la diaspora » © Patriarcat des chaldéens

Cardinal Louis Raphaël Sako : J’ai déjà assisté à sept consistoires ordinaires, qui étaient un peu formels car nous participions à la promotion de cardinaux. Alors que cette fois-ci, il s’agissait d’un Consistoire extraordinaire, un véritable synode. Nous avons échangé sur quatre sujets proposés par le pape : la joie de l’Évangile, la synodalité, la prédication et la liturgie. 

Ces quatre thèmes sont liés entre eux, car ils sont concentrés sur l’évangélisation ou la mission de l’Église : dans un monde qui a tellement changé, comment prêcher l’Évangile et comment célébrer cette présence du Christ ? Comment et avec quel langage parlons-nous de notre foi aux autres, qui attendent un vrai témoignage ? 

Ce Consistoire a été pour moi une belle expérience de collégialité. Je suis intervenu pour dire que l’Église est toujours synodale, puisqu’elle est composée de l’assemblée, du clergé, mais aussi de tous les fidèles, c’est-à-dire le peuple de Dieu. Mais seul le clergé a assisté au Consistoire. Je pense que c’est un manquement car, aujourd’hui, beaucoup de laïcs ont fait des études en théologie, en liturgie ou en pastorale. Pourquoi ne pas profiter de leur expérience ?

Zenit : Que retenez-vous de cette rencontre entre cardinaux pour votre propre Église en Irak ?

Cardinal L. R. Sako : Il n’y a pas eu de décisions entre les cardinaux, mais seulement une élaboration, parce qu’il y aura un autre consistoire au mois de juin. Les cardinaux viennent à la fois d’orient et d’occident. Nos échanges ont été très riches, malgré la grande différence de cultures, de mentalités et de langages. On ne peut pas adopter un seul modèle pour tout le monde, il faut tenir compte des diversités, de nos différences d’origines, de notre culture et de nos sensibilités.

Ensemble, nous avons partagé en petits groupes. J’ai personnellement insisté sur la solidarité et sur l’importance pour les chrétiens de garder leur liberté intérieure. J’ai dit qu’il faut soutenir nos pays d’orient parce que, malgré les épreuves, nous y avons une vocation : témoigner de notre foi. Nous sommes les racines du christianisme, il ne faut pas nous oublier.

Messe présidée par le zecardinal Sako en octobre 2025 dans l'église Al Tahira de Mossoul © Vatican Media 

Messe présidée par le cardinal Sako en octobre 2025 dans l’église Al Tahira de Mossoul © Vatican Media

Et j’ai également donné un petit témoignage. En amenant des camions de vivres et de couvertures dans un camp de musulmans, l’imam est venu m’accueillir, et m’a dit : « Je sais que votre Dieu est amour ». Alors, quoi dire d’autre ?…

Je trouve l’Église occidentale assez timide. Elle est très relationnelle, mais elle a un peu peur de se confronter avec le régime laïc. Alors qu’en Irak, nous sommes constamment bousculés par la majorité musulmane. Nous n’avons pas beaucoup de liberté chez nous ; en revanche, nous avons beaucoup de dynamisme et de relations avec les musulmans.

Zenit : N’est-ce pas justement ce « peu de liberté » qui est aussi un moteur et qui solidifie la foi dans votre pays où les chrétiens sont minoritaires ?

Cardinal L. R. Sako : C’est vrai. Entre chrétiens, nous sommes très dynamiques et très libres. Une minorité est toujours dynamique. Nous faisons beaucoup d’activités, et nous dialoguons aussi avec les autres religions. Grâce à notre présence dans ce pays, je peux dire qu’il n’y a plus tellement de discours de haine contre les chrétiens. Les musulmans nous disent souvent : « Vous êtes le sel de la terre ! » Il faut en être conscients.

J’ai fait un sermon pendant la nuit de Noël, j’ai parlé un peu de la situation, mais quelques chefs musulmans et politiques m’ont mal compris et m’ont critiqué. Après cela, je me suis expliqué et toute la population m’a défendu. Même un imam m’a dit : « Je vous offre ma maison. Mes enfants et moi-même, nous sommes prêts à vous protéger. » Un imam !

Zenit : Vous avez dû partir pendant 9 mois au Kurdistan irakien, et vous avez été séparé provisoirement de votre peuple. Comment avez-vous vécu ce temps d’exil ?
Des fidèles chrétiens en Irak © Vatican Media

Des fidèles chrétiens en Irak © Vatican Media

Cardinal L. R. Sako : Je n’ai pas voulu céder à la pression du président irakien qui voulait que je donne ma démission. En réaction, je suis allé au Kurdistan. De là-bas, j’ai continué à diriger l’Église chaldéenne de mon pays. C’était très douloureux. Mais dans la douleur, il y a l’espérance, la foi. Il y a aussi la force. Et quand je suis revenu en Irak, c’était une grande fête à Bagdad. Même le représentant du Premier ministre est venu à l’aéroport pour m’accueillir. Donc non, il ne faut pas céder au mal, c’est cela la force d’être un chrétien.

Mais ce temps a aussi été une période de maturation pour moi : j’ai pu réfléchir, prier et écrire. J’ai rédigé beaucoup d’articles, et même un petit livre sur l’islam qui présente cette religion aux chrétiens et aux musulmans : 1 500 exemplaires ont été donnés aux musulmans !

Zenit : De nombreux irakiens ont fui pour essayer d’avoir une vie meilleure en occident. Que dites-vous aux chrétiens de votre pays pour les inciter à rester ? 

Cardinal L. R. Sako : Je leur parle d’abord d’espérance, et je leur dis que l’avenir sera meilleur. Donc il faut préparer cet avenir. Puis je leur dis que les chrétiens ont une vocation en Irak. Ce n’est pas par hasard si nous sommes là, il y a un plan divin pour nous. Nous sommes envoyés vers le monde musulman pour témoigner de notre foi, nous sommes tous des missionnaires.

Notre avenir, c’est l’Irak, ce n’est pas la diaspora. Il faut fortifier cette communauté chrétienne et la soutenir, l’encourager. Il faut aussi l’aider, dans sa souffrance, à donner un vrai témoignage de foi. Notre présence parle tellement aux autres ! Comme patriarcat, nous sommes d’ailleurs devenus une référence, une autorité religieuse à côté de l’autorité chiite et sunnite.

Oui, les chrétiens irakiens ne sont pas une communauté étrangère en Irak. C’est notre terre. Nous étions en grande majorité sur cette terre avant que les combattants musulmans n’arrivent au 7e siècle. Nous les avons accueillis et nous leur avons beaucoup apporté. Aujourd’hui, nous insistons sur la citoyenneté en Irak : nous désirons être tous égaux devant la loi et la justice, et ne plus devoir marquer sur les documents quelle est notre religion. Cela nous donnera beaucoup de liberté, car la foi est un rapport libre avec Dieu, mais aussi avec les autres.

Zenit : Enfin, quel est le plus grand défi pour les chrétiens d’Irak aujourd’hui ?
Le cardinal Sako au centre avec des imams à Bagdad, mars 2025 © Vatican Media 

Le cardinal Sako au centre avec des imams à Bagdad, mars 2025 © Vatican Media

Cardinal L. R. Sako : Je dirais que c’est le manque de stabilité dans notre pays. La sécurité est très importante pour tous, et il est difficile de vivre dans l’anarchie, la violence ou la peur. En Irak, nous cherchons donc toujours à vivre dans la paix.

Comme nous avons été persécutés tout au long de l’histoire, nous sommes très influencés par le désir de paix, et nous prions beaucoup pour cela. Nous nous disons souvent entre nous : « Salam aleikoum ». Cela veut dire : « Que la paix soit avec vous ».

Il y a des gens qui veulent partir parce que la famille est divisée. On les respecte et on leur dit toujours : « C’est votre décision, ce n’est pas la décision de l’Église ». Mais ceux qui restent, il faut les protéger. Ils viennent nous voir même pour des petites choses, car l’Église fait partie de leur vie. Et nous, nous sommes des serviteurs, non des princes ! C’est pour cela que je suis toujours ancré chez moi. C’est là que j’aime être.

Comme chrétiens d’orient, nous pouvons beaucoup donner à l’Église d’occident, mais nous pouvons aussi prendre de l’Église occidentale la méthodologie, la théologie, tous les progrès. Il y a une complémentarité. Pensons donc à la solidarité : nous sommes un seul corps, nous sommes en communion. Là où des membres souffrent, il faut les encourager et les aider. 

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Anne van Merris

Journaliste française, Anne van Merris a été formée à l'Institut européen de journalisme Robert Schuman, à Bruxelles. Elle a été responsable communication au service de l'Église catholique et responsable commerciale dans le privé. Elle est mariée et mère de quatre enfants.

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