Zenit a rencontré Mère Marie-Agnès Berger, nouvelle abbesse de l’Abbaye cistercienne de La Maigrauge à Fribourg (Suisse).
Zenit : Mère Marie-Agnès, pouvez-vous vous présenter ?
Mère Marie-Agnès : Je suis originaire de Paris et après des études universitaires en biochimie et chimie, j’ai travaillé pendant quatre ans dans un laboratoire de recherche cosmétique. En 2006, à l’âge de 29 ans, je suis entrée dans une communauté bénédictine en Normandie. J’y ai vécu pendant un peu moins de quinze ans. Malheureusement, par manque de vocations, nous avons dû prendre la difficile mais nécessaire décision de fermer la communauté.

Début 2019, j’avais vécu un mois de repos à l’hôtellerie de la Maigrauge, et j’avais beaucoup apprécié l’atmosphère de calme, de paix et de prière. Et lorsque le moment fut venu de choisir un nouveau lieu de vie, la Maigrauge s’est rapidement imposée à moi : j’y suis arrivée en août 2020, avec un grand besoin de me ressourcer.
J’ai donc vécu un an comme hôte dans la communauté, en gardant mon habit de bénédictine. L’accueil fraternel et bienveillant des sœurs m’a permis de retrouver force et équilibre de vie et après une année, j’ai donc demandé à recevoir l’habit cistercien.
Comme le demande l’Église, j’ai fait trois ans de probation qui est un temps d’« apprivoisement » mutuel entre la communauté et la nouvelle sœur.
Dans la Règle de saint Benoît, il y a quatre vœux en trois : le vœu d’obéissance, le vœu de conversion de vie (qui correspond au vœu de pauvreté et à celui de chasteté) et le vœu de stabilité. Il me restait donc à transférer le vœu de stabilité de mon ancien monastère à la Maigrauge. C’est ce que j’ai vécu avec mes sœurs en 2024.
Suite à la démission de Mère Marianne – notre précédente abbesse – pour raison d’âge, une élection abbatiale a eu lieu le 25 mars 2025, en la solennité de l’Annonciation, et mes Sœurs m’ont choisie comme leur nouvelle bergère !
Zenit : Présentez-nous l’abbaye de La Maigrauge, votre communauté (localité, vos sœurs, artisanat…)
Mère Marie-Agnès : Notre abbaye de la Maigrauge se trouve à Fribourg en Suisse. La communauté a été fondée en 1255. La Maigrauge est le premier monastère féminin à Fribourg et le seul jusqu’au 17e siècle.

Comme toute communauté, la Maigrauge a connu des périodes de développement et de déclin, mais a pu perdurer jusqu’à aujourd’hui sans période d’interruptions, grâce à la fidélité, parfois héroïque, des Sœurs qui nous ont devancé.
Nous sommes actuellement 11 sœurs de 4 nationalités différentes. Notre principal « gagne-pain » est notre atelier d’hosties. Nous vendons aussi dans notre magasin des productions de notre monastère (confitures, tisanes, biscuits, …). Notre hôtellerie de 10 chambres accueille toutes les personnes désirant faire une pause spirituelle en vivant quelques jours à notre rythme. Nous proposons également aux étudiants et étudiantes des séjours alliant études et services.
Zenit : Vous avez récemment été élue abbesse, quels défis avez-vous à relever ?
Mère Marie-Agnès : Le grand défi d’une communauté est de construire et de préserver son unité. Mère Marianne m’a confié une communauté unie. Il s’agit maintenant de poursuivre le dialogue au sein de la communauté. Chaque sœur doit pouvoir s’exprimer librement avant que les décisions ne soient prises. Saint Benoît demande à tous de donner son avis, même aux plus jeunes. Il n’est pas nécessaire que tout le monde ait toujours le même avis. Cependant, la maturité d’une communauté se mesure à la capacité de ses membres à faire des concessions lorsque le bien de tous l’exige.
De plus, nous avons pour défi de maintenir la vie religieuse qui existe depuis 1255 à la Maigrauge et de perpétuer ainsi l’héritage de l’abbaye.
Nous avons aussi à cœur de maintenir notre insertion, non seulement dans notre diocèse LGF (Lausanne-Genève-Fribourg), mais aussi au niveau de la ville et du canton, car la Maigrauge fait partie du paysage fribourgeois depuis fort longtemps et nous souhaitons que les liens construits au fil du temps demeurent.

Zenit : Concrètement, comment se déroule une élection abbatiale ?
Mère Marie-Agnès : On peut dire qu’une élection abbatiale se déroule comme un mini-conclave !
Après l’Eucharistie du matin, nous nous sommes toutes retrouvées à la Salle de Chapitre (toutes, c’est-à-dire, toutes les sœurs de vœux perpétuels. Les postulantes, novices et professes temporaires ne peuvent pas voter). L’élection s’est faite sous la présidence de notre Père Immédiat (Père Abbé d’Hauterive, à Fribourg aussi) et un frère d’Hauterive faisait office de notaire.
Après avoir prié ensemble, appelé l’Esprit Saint sur notre Communauté, nous avons toutes promis la main sur l’Évangile que notre choix se ferait librement et en conscience. Ensuite, nous sommes passées à tour de rôle pour voter, selon notre rang de profession. Puis, nous sommes retournées à l’église pour prier pendant le dépouillement qui a été fait par deux de nos Sœurs désignées par le Père Immédiat. La sœur élue doit avoir 2/3 des voix pour les premiers tours et ensuite, c’est à la majorité absolue.
Lorsque nous sommes revenues au Chapitre, et après l’annonce des résultats, la sœur élue s’avance pour dire si elle accepte ou non l’élection et dit alors une très belle profession de foi. Ensuite, les sœurs viennent une à une devant elle pour faire, entre ses mains, la promesse d’obéissance, y compris les professes temporaires. La sœur élue est ensuite immédiatement installée dans sa stalle à l’église et la cérémonie se termine par le chant du Te Deum. Et son service à la communauté commence !
Zenit : Vous avez commencé votre vie monastique dans une abbaye bénédictine, pouvez-vous nous rappeler brièvement la différence entre l’Ordre bénédictin et l’Ordre cistercien ?
Mère Marie-Agnès : Alors, je souhaiterais plutôt commencer par ce qui est commun ! Car ces deux Ordres ont une racine commune : saint Benoît. Ordre bénédictin et cistercien suivent, en effet, la Règle de saint Benoît, écrite au début du 6e siècle. Notre spiritualité et la base de nos vies sont donc communes !

C’est au 11e siècle (en 1098) qu’a été fondée l’Abbaye de Cîteaux (en Bourgogne) d’où le nom de notre Ordre « Cistercien » tire son nom.
À cette période, l’Abbaye de Cluny atteignait l’apogée de son rayonnement, mais ne faisait plus l’unanimité. Les trois fondateurs de Cîteaux, Robert, Albéric et Étienne se situent en réaction contre le faste de la liturgie et l’inflation architecturale du modèle clunisien.
Ils souhaitent revenir à la Règle, observée dans sa simplicité et son intégralité, sans tous les ajouts postérieurs qui l’ont quelque peu dénaturée.
De plus, ils rédigent la Charte de Charité, document majeur pour notre Ordre, qui relie et régit les relations entre tous les monastères. Cette Charte de Charité, qui n’existe donc pas chez les Bénédictins, a permis de donner une structure à l’Ordre de Cîteaux.
À l’heure actuelle – que l’on veuille bien me pardonner si l’on me trouve un peu caricaturale – je dirais que les Bénédictins peuvent mettre l’accent plus sur la transcendance de Dieu et donc la dimension verticale de notre rapport à lui, et que les Cisterciens privilégient plus la dimension horizontale, en développant des relations fraternelles simples. Saint Bernard qui a largement contribué à l’expansion de l’Ordre Cistercien était, en effet, fortement touché par le Mystère de l’Incarnation et cela se sent beaucoup dans les écrits de tous nos Pères cisterciens.
Zenit : Qu’est-ce qu’une journée-type dans votre couvent ?
Mère Marie-Agnès : De façon un peu schématique, on peut dire que notre journée est répartie en 3 x 8 : 8 heures de travail (+ autres activités communautaires), 8 heures de prière et 8 heures de sommeil.
Je vous propose donc de faire un tour du cadran horaire pour voir la signification des différentes Heures de prières, sachant que la journée monastique, comme une nouvelle création, commence au cœur de la nuit.

Notre premier Office de la journée est à 4h45 : ce sont les Vigiles. C’est une veille dans la nuit et une louange nocturne : le moine, la moniale est quelqu’un qui attend, patiemment mais activement, le retour du Christ.
Ensuite nous avons un temps pour le petit-déjeuner et la Lectio Divina (lecture de la Parole de Dieu et méditation).
À 7h15, nous avons le 2e office de la journée : les Laudes, les louanges du matin, qui célèbrent le passage des ténèbres à la lumière.
Ensuite, à 8h15, nous célébrons l’Eucharistie (avec l’Office de Tierce intégré) qui est la source et le sommet de notre journée. Juste après la messe, nous allons au Chapitre pour écouter un passage de la Règle de saint Benoît.
Le créneau de 9h30 à 11h30 est consacré au travail.
À 11h45, nous avons l’Office de Sexte, puis nous allons dîner (en silence, avec une lecture).
À 14h15, c’est l’Office de None.
Ces petites Heures (Tierce, Sexte et None), qui rythment notre journée de travail, nous appellent à réorienter notre quotidien vers Celui qui nous donne la vie.
De 14h30 à 16h30, c’est de nouveau un temps de travail (manuel ou intellectuel) et à 16h45, a lieu l’Office de Vêpres, qui a cette double couleur d’intercession et d’action de grâce. Après l’Office de Vêpres, a lieu notre souper.
Puis, à 19h, il y a un temps de méditation ou d’oraison et à 19h30, c’est l’Office des Complies, le dernier de la journée, où l’on confie la nuit et le monde au Seigneur. Après l’Office de Complies, commence alors le grand Silence de la nuit.

Zenit : Comment, à votre place, pouvez-vous susciter des vocations pour votre communauté ?
Mère Marie-Agnès : En vivant notre vie monastique, mais je ne pense pas en essayant de susciter des vocations… C’est le Seigneur qui appelle, pas la communauté.
Le Seigneur nous a appelées à son service, pour une vie de louange, d’intercession et d’action de grâce : c’est là le cœur de notre vie.
Et c’est dans ce cadre que nous pouvons accueillir jeunes ou moins jeunes qui se posent des questions sur leur foi ou sur leur vocation pour entrer en dialogue avec eux et leur permettre un cheminement libre. C’est pourquoi, le CRV (Centre Romand des Vocations) nous a sollicitées, ainsi que les autres communautés du diocèse, pour organiser pour nous et avec nous des événements, pour créer des liens.
Toute la trajectoire de ces sept siècles et demi est sous-tendue par la devise de notre monastère qui ouvre, en dépit de tout ce qui lui est contraire dans notre temps, l’espérance sur l’avenir : « Dominus providebit » ! (« Dieu y pourvoira »)