Lors de sa rencontre avec les autorités, la société civile et le corps diplomatique à Montevideo, le pape Léon XIV a appelé à placer la dignité humaine, la protection des plus vulnérables et le bien commun au centre de la vie sociale, politique et économique. S’appuyant sur l’histoire de l’Uruguay, il a notamment évoqué la famille, l’éducation, le travail, la solidarité et le respect de la vie.
___________________________________
Monsieur le Président de la République,
Distinguées Autorités et membres du Corps diplomatique,
Mesdames et Messieurs,
c’est avec une grande joie que j’ai accepté l’aimable invitation qui m’a été adressée de visiter cette terre uruguayenne. Je vous remercie, Monsieur le Président, pour les paroles que vous venez de prononcer et pour l’accueil chaleureux que vous m’avez réservé. Je salue également ceux qui représentent ici les institutions de la République ainsi que les nations accréditées auprès de ce pays.
Dès cette première rencontre, je tiens à adresser mes salutations à tous les Uruguayens, où qu’ils se trouvent. Au cours de ces prochains jours, j’aurai la joie de parcourir certains lieux de ce pays, de me familiariser avec son histoire et de rencontrer des hommes et des femmes qui, dans des réalités très diverses, font partie intégrante de la vie du pays. Parmi ces lieux, Florida occupe une place particulière, où l’on vénère Notre-Dame des Trente-Trois, patronne de l’Uruguay. Au début de ma visite, je souhaite placer sous sa protection toutes les personnes que je rencontrerai sur mon chemin. Sa présence accompagne une page décisive de l’histoire nationale et continue aujourd’hui encore de rassembler des générations très différentes d’Uruguayens.
Cette même histoire recèle un autre épisode que je voudrais rappeler ici. Je pense à l’Exode du Peuple oriental de 1811, également connu sous le nom de la Redota. Nous n’avons pas besoin de nous éloigner de cet endroit pour l’évoquer, puisque le monument dédié à Artigas, situé au centre de cette place, arbore sur son socle une frise en bronze sur laquelle Angelo Zanelli a représenté des scènes de cette marche. Je voudrais m’attarder sur certains détails de ces figures, car elles offrent un point de départ concret pour porter également un regard sur l’Uruguay d’aujourd’hui.
Au sommet du monument, Artigas apparaît seul, à cheval. Plus bas, sur le relief frontal, il réapparaît parmi ses hommes, faisant partie de cette foule. Ce détail rappelle quelques mots qu’il prononça peu après devant les représentants orientaux réunis au Congrès d’avril de 1813 : « Mon autorité — dit-il — émane de vous et elle cesse par votre présence souveraine » (Discours inaugural : Archives Artigas, t. XI, doc. 82). En une seule phrase, il unissait l’origine de l’autorité et la responsabilité de celui qui l’exerce : la recevoir d’une communauté précise et en rendre compte devant elle.
En 2025, l’Uruguay a célébré quarante ans de démocratie ininterrompue, au cours desquels différents gouvernements se sont succédés par la décision des citoyens. L’autorité publique trouve sa raison d’être dans le service du bien commun et est appelée à s’exercer dans le cadre de l’ordre juridique, en respectant la liberté et la responsabilité des citoyens (cf. Gaudium et spes, n. 74). De là découle la valeur des mécanismes qui permettent de participer à la vie publique, de délimiter clairement les compétences des institutions et d’élire ceux qui assument la charge de gouverner (cf. ibid., n. 75).
Le bien commun implique également la responsabilité de transmettre aux générations futures les biens que nous avons reçus aujourd’hui. Comme l’a rappelé mon prédécesseur, le Pape François, « la notion de bien commun inclut aussi les générations futures » (Laudato si’, n. 159). Cette responsabilité se traduit par les décisions qui concernent l’utilisation des ressources naturelles et des sources d’énergie. Au cours des dernières décennies, l’Uruguay a profondément transformé son modèle de production d’électricité, qui repose aujourd’hui presque entièrement sur des sources renouvelables. Il s’agit là d’un résultat remarquable qui a nécessité des décisions soutenues pendant des années et la participation de divers secteurs du pays. Cette avancée pose désormais de nouveaux défis en matière de transport, de production et d’utilisation responsable de la terre, de l’eau et de l’énergie. Penser à long terme signifie précisément gérer ces biens sans compromettre les possibilités futures.
Ce regard tourné vers l’avenir s’étend également à ceux qui habiteront cette terre : aux conditions dans lesquelles ils pourront naître et grandir, ainsi qu’aux opportunités qui s’offriront à eux tout au long de leur vie. L’évolution démographique de l’Uruguay rend particulièrement concrète cette préoccupation. Sur une des frises du monument, on voit une femme tenant un bébé dans ses bras. Elle le serre contre elle tandis que, tout autour d’elle, la marche se poursuit.
Ce geste de protection nous amène à penser à la vie qui commence, mais aussi à celle qui grandit encore dans le sein maternel. Celui qui n’est pas encore né appartient déjà à la famille humaine et à l’avenir de son peuple. Sa dépendance absolue vis-à-vis de sa mère ne diminue en rien la dignité qui lui revient ni la protection qu’il mérite. Jésus lui-même a voulu assumer cette condition en s’incarnant. Accueillir un nouvel enfant exige que le père s’engage aux côtés de la mère, que la famille apporte son soutien et que les conditions sociales soient réunies pour permettre aux deux parents d’élever et de prendre soin de leurs enfants. La protection de celui qui va naître et le soutien de ceux qui l’accueillent sont indissociables. La famille reste le premier cadre dans lequel chaque personne est accueillie et apprend à vivre avec les autres. Saint Jean-Paul II, qui a lui aussi eu la joie de visiter cette terre, l’a exprimé par une phrase qui conserve toute sa force : « L’avenir de l’humanité passe par la famille » (Familiaris consortio, n. 86).
Dans une autre partie de la frise, on voit plusieurs enfants marcher à côté des adultes. Ils font partie du peuple avant même de pouvoir participer à ses décisions ou d’y contribuer par leur travail. Ceux qui, à l’époque, avançaient aux côtés des adultes finiraient par se voir confier, à leur tour, la responsabilité de perpétuer la vie en communauté. C’est pourquoi prendre soin des plus petits implique nécessairement de leur garantir une éducation adéquate. Le foyer dans lequel un enfant grandit, l’alimentation qu’il reçoit et la présence d’adultes qui l’accompagnent soutiennent ses premières années. L’éducation prolonge cette tâche, développe ses capacités, forme son jugement et le prépare à participer librement et de manière responsable à la vie de la société (cf. Gravissimum educationis, n. 1).
La formation reçue doit également ouvrir des perspectives concrètes d’insertion dans la vie professionnelle, de mise en pratique des connaissances acquises et d’acquisition de l’autonomie par ses propres efforts. Le travail devient ainsi l’un des moyens qui permettent à chaque personne de développer ses capacités et de contribuer au bien d’autrui. Il convient de rappeler que « le travail est “au service de l’homme” et non l’homme “au service du travail” » (Saint Jean-Paul II, Laborem exercens, n. 6). Ce principe conserve toute son actualité face aux évolutions rapides de la technologie et de l’intelligence artificielle. Le développement de ces technologies doit élargir les capacités humaines, faciliter les tâches et créer de nouvelles possibilités, en veillant à ce que la personne qui travaille ne soit pas réduite à un simple rouage remplaçable au sein du processus de production.
Parmi les personnages du monument on trouve également une vieille femme voûtée, qui avance péniblement en s’appuyant sur une canne. Autour de l’une des charrettes, plusieurs personnes se rapprochent les unes des autres et tendent les bras ; certaines semblent plus soucieuses de s’entraider que de hâter le pas. Ceux qui avaient besoin d’aide pour continuer faisaient eux aussi partie de ce peuple. Leur appartenance ne dépendait pas de leur force, ni de leur autonomie ou de leur capacité à apporter quelque chose. Aujourd’hui encore, on ne peut mesurer la valeur d’une personne à l’aune de ce qu’elle produit, de son travail ou de sa capacité à se débrouiller seule. « La dignité fondamentale de chaque personne ne s’acquiert pas, ne se mérite pas et n’a pas besoin d’être démontrée » (Magnifica humanitas, n. 53).
Le bronze conserve leurs visages et leurs gestes, mais il ne nous dit rien de ce que chacun portait en lui tandis qu’il avançait parmi les autres. Aujourd’hui encore, nous pouvons vivre entourés de personnes, partager avec elles le travail, la rue ou même notre propre foyer, tout en ignorant le fardeau qu’elles portent en elles. La solitude, l’angoisse et la perte d’espoir peuvent devenir si profondes qu’une personne cesse de trouver des raisons de continuer à vivre. Face à la douloureuse réalité du suicide, les soins de santé, les liens familiaux et la proximité de la communauté sont indissociables. Personne ne devrait en venir à se sentir étranger parmi les siens ni penser que son absence compte moins que sa présence.
D’autres formes de souffrance se manifestent dans le corps ou dans les conditions de vie. La maladie, le handicap, la douleur physique, la perte d’autonomie, la pauvreté, le chômage ou l’exclusion peuvent rendre particulièrement nécessaire l’aide d’autrui. J’ai récemment fait l’expérience personnelle des contraintes imposées par la maladie et j’ai bénéficié de soins pour lesquels je suis profondément reconnaissant. Cette expérience m’amène à penser à tous ces hommes et ces femmes qui n’ont pas les moyens d’obtenir un diagnostic en temps utile ou de recevoir les traitements dont ils ont besoin. Veiller à ce que les soins de santé soient accessibles à chacun, quelles que soient ses ressources, est une responsabilité qui interpelle toute société. Quiconque se trouve confronté à l’une de ces situations ne cesse pas pour autant d’être un membre à part entière de la société et ne perd rien de la valeur de sa vie. Dans ces circonstances, sa fragilité rend d’autant plus urgent qu’il reçoive l’assistance, les ressources et l’accompagnement dont il a besoin.
L’attention qu’il convient d’accorder à ceux qui souffrent engage l’ensemble de la famille humaine. Pour l’Église, ce devoir trouve une raison particulière dans le commandement de Jésus-Christ de le reconnaître et de le servir dans les plus démunis (cf. Mt 25, 40). Comme l’a rappelé Benoît XVI, « La mesure de l’humanité se détermine essentiellement dans son rapport à la souffrance et à celui qui souffre » (Spe salvi, n. 38). C’est pourquoi il incombe à chacun de veiller à ce que toute personne puisse vivre dans la dignité, recevoir les soins dont elle a besoin et être accompagnée jusqu’à la fin naturelle de sa vie.
Par l’intermédiaire de ses diocèses et de ses communautés, ainsi que des nombreuses personnes qui se consacrent au service d’autrui, l’Église souhaite collaborer avec tous ceux qui s’efforcent d’apaiser la douleur lorsque cela est possible et de soutenir la personne lorsque la douleur ne peut être éliminée. À cette tâche commune, elle apporte ce qui lui est propre : une espérance qui ne s’éteint pas lorsque les ressources humaines atteignent leurs limites et qui rappelle à celui qui traverse l’épreuve que sa vie conserve toujours un sens et une valeur, qu’il n’est pas seul et que, même dans les ténèbres, il n’a pas cessé d’être aimé de Dieu.
Cette foule qui avançait aux côtés d’Artigas rassemblait également des personnes de conditions très diverses. Sur le relief, une femme en tenue distinguée suit à pied une charrette, tandis que d’autres conduisent les animaux ou transportent leurs effets personnels. Ces différences font, elles aussi, partie de l’histoire de l’Uruguay, où des générations d’hommes et de femmes d’origines et de conditions sociales différentes ont fait de cette terre une patrie commune.
Ceux qui font partie d’un même peuple peuvent provenir de situations très différentes et disposer de ressources inégales. C’est pourquoi la manière dont l’économie est organisée et orientée finit par avoir un impact direct sur les conditions de vie des personnes et sur leurs possibilités de construire leur propre avenir. La création de richesse, l’investissement et l’initiative économique — tant publique que privée — sont nécessaires au développement d’un pays, mais leurs fruits doivent également se traduire par des biens et des opportunités qui profitent effectivement à tous, car « ce sont les personnes concrètes qui comptent, chacune, ainsi que leurs familles » (Magnifica humanitas, n. 58).
La coexistence entre des personnes d’origines et de traditions différentes fait également partie de l’histoire de l’Uruguay. Cette pluralité s’exprime aujourd’hui dans les croyances et les convictions de ses citoyens. Le caractère laïc de l’État est appelé à garantir un espace où croyants et non-croyants puissent cohabiter dans la liberté et le respect, parce qu’il y a des valeurs qui sont universelles. Cette neutralité n’exige pas que la dimension religieuse soit confinée à la sphère privée. Comme l’enseigne le Concile Vatican II, nul ne doit être contraint d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir conformément à celle-ci, tant en privé qu’en public, individuellement ou en association avec d’autres, dans les limites qui s’imposent (cf. Dignitatis humanae, nn. 2-3). Forts de cette liberté, les personnes et les communautés religieuses peuvent contribuer au bien commun, tout en respectant l’autonomie des institutions civiles.
Le respect et la coexistence que l’on s’efforce d’instaurer au sein d’une nation doivent également guider ses relations avec les autres peuples. La Constitution uruguayenne elle-même dispose que, dans le cadre des traités internationaux, la République veille à ce que les différends soient résolus par voie d’arbitrage ou par d’autres moyens pacifiques et qu’elle favorise l’intégration sociale et économique des États d’Amérique latine (cf. art. 6). Le fait que Montevideo soit également le siège du Secrétariat du Mercosur concrétise tout particulièrement cette vocation à favoriser les espaces de compréhension et de coopération dans la région. À une époque où les divergences peuvent facilement devenir source de confrontation, persévérer dans le respect du droit, dans la négociation et dans la recherche patiente d’accords constitue un service que l’Uruguay peut continuer à offrir à ses voisins.
Avant de conclure, je voudrais revenir sur cette marche représentée au centre de cette place. La Redota occupe une place singulière dans la mémoire uruguayenne : elle rappelle un peuple mis à l’épreuve, qui a dû laisser derrière lui une grande partie de ce qu’il possédait et s’est efforcé de rester uni au milieu de l’incertitude.
Les reliefs de ce monument s’étendent sur les quatre faces du socle. Depuis un seul endroit, on ne peut guère contempler qu’une partie de cette foule. Pour découvrir les autres, il faut s’approcher, en faire le tour et porter son regard sur ses personnages. C’est précisément dans l’ensemble que le peuple apparaît. Dans cette foule, on peut reconnaître quelque chose qui perdure dans la vie de l’Uruguay : la responsabilité des uns envers les autres, qui permet à des personnes de générations et de conditions différentes de continuer à construire une histoire commune.
C’est vers cet Uruguay que je suis venu en tant que Successeur de Pierre et en tant que pasteur, avec le désir de rencontrer l’Église en pèlerinage sur cette terre et de me rapprocher, avec affection, de tout son peuple. Les liens entre le Saint-Siège et l’Uruguay remontent aux premières années de son indépendance. Dans ce contexte, mon prédécesseur, le Pape Grégoire XVI, a confirmé les pouvoirs du père Dámaso Antonio Larrañaga et l’a nommé Vicaire apostolique de la République par un bref apostolique du 14 août 1832. Cet acte, de nature ecclésiastique, a également été interprété comme une reconnaissance implicite de l’indépendance du nouvel État oriental, qui cherchait alors à consolider sa position parmi les nations.
Forte d’une histoire de foi et de service qui remonte à plusieurs siècles, l’Église souhaite continuer à offrir au peuple uruguayen ce qu’elle a elle-même reçu – Jésus-Christ et l’espérance de son Évangile – et collaborer, à travers sa propre mission, avec tous ceux qui œuvrent pour le bien commun et la dignité de chaque personne.
Que ces journées nous permettent de renforcer ce qui nous unit et de renouveler la confiance avec laquelle nous affrontons les difficultés et préparons ce qui est à venir. Que Dieu bénisse l’Uruguay et que la Très Sainte Vierge Marie, à qui ce peuple s’est confié au moment de sa naissance, continue de l’accompagner tout au long de son histoire.
Merci beaucoup.
Copyright © Dicastère pour la Communication – Libreria Editrice Vaticana
