ROME, Dimanche 13 juin 2010 (ZENIT.org) - Peut-être la Zambie s'auto-proclame-t-elle nation chrétienne, mais il reste encore beaucoup à faire pour que la foi devienne le style de vie des croyants catholiques, selon l'archevêque Telesphore Mpundu.

Dans cette interview accordée à l'émission de télévision « Là où Dieu pleure » du Catholic Radio and Television Network (CRTN) en coopération avec l'Aide à l'Eglise en détresse (AED), le prélat de Lusaka explique pourquoi la Zambie se trompe en se disant officiellement chrétienne, et les raisons d'espérer en son pays.

Q : Votre Excellence, en 1991 le président d'alors Chiluba a déclaré officiellement la Zambie nation chrétienne et, depuis, chaque gouvernement a réaffirmé sa fidélité à Dieu. Peut-on dire que la Zambie a été particulièrement bénie par cette fidélité, par cette générosité, une générosité de l'Etat envers Dieu ? 

Mgr Mpundu : Pas vraiment. La Zambie est un pays comme les autres dans le monde, aimé par Dieu, chrétien ou non chrétien. Dieu ne fait pas de distinction ou de discrimination. Pour ce qui concerne l'Eglise catholique officielle en Zambie, nous n'avons pas été d'accord avec cette déclaration de la Zambie en tant que nation chrétienne, au contraire nous l'avons jugée inconsidérée et peu judicieuse.

Q : Pourquoi peu judicieuse ? Qu'est-ce qui n'allait pas dans cette déclaration ? 

Mgr Mpundu : Tout d'abord, les raisons ont à voir avec les droits constitutionnels des citoyens. Si on déclare un pays chrétien et qu'on l'inscrit dans la Constitution, alors ceux qui ne sont pas chrétiens se trouvent désavantagés. Il est inutile d'entrer dans les détails des répercussions d'une telle déclaration. En 1996, la révision de la Constitution a inscrit la déclaration de la Zambie comme nation chrétienne dans son préambule, et nous avons pensé, dit et répété que c'était une erreur. La Zambie doit être un Etat laïc, pas une théocratie. Les gouvernements successifs l'on réaffirmé dans leur propre intérêt. Ils ont leur propre programme. 

Q :Quel est ce programme ?

Mgr Mpundu : A mon humble avis, et je pense que c'est celui des évêques catholiques, ce programme vise à manipuler les évêques catholiques, l'Eglise catholique. 

Q : Comment peuvent-ils vous manipuler par une déclaration de ce type ? 

Mgr Mpundu : En donnant l'impression d'entretenir une relation avec les Eglises chrétiennes, de les soutenir  ; de la sorte vous obtenez leur vote, leur aide. Mais, à nos yeux, ce n'était pas la vérité. 

Q : Les raisons étaient donc avant tout politiques ? 

Mgr Mpundu : C'est exact. Au fil du temps, cela s'est avéré être une tactique politique parce que, hélas, durant cette période, les gouvernements qui ont succédé à celui du président Frederick Chiluba, ont constaté l'émergence d'une énorme corruption. Ce n'est pas que la corruption n'existait pas avant, mais si l'Etat avait été vraiment « chrétien », cette corruption aurait diminué. Ainsi, une nation n'est pas chrétienne par déclaration, qu'elle soit présidentielle ou ministérielle. C'est le mode de vie, la vie des gens qui fait qu'ils sont chrétiens. Pour moi, pour les évêques catholiques de Zambie et pour la majorité des catholiques, le pays n'est pas plus ou moins chrétien à la suite de cette déclaration, donc elle est inutile, elle n'aide personne. Au contraire, elle donne une mauvaise image du christianisme. « César » veut être à la fois prêtre et pape ; tous ceux qui, dans l'histoire de l'Eglise et l'histoire des religions, spécialement la religion judéo-chrétienne, ont essayé d'être à la fois prophètes, prêtres et rois, ont fini en étant d'abord rois, avant d'être prophètes ou prêtres. 

Q : La situation du pays, nous l'avons dit, n'a pas été particulièrement bénie ; 51% de la population vit avec moins d'un dollar par jour, faisant de la Zambie l'un des pays les plus pauvres au monde. Quelle en est la raison, alors que le pays est riche en ressources naturelles ; vous avez la province du Copperbelt (« la ceinture de cuivre »). Pourquoi la Zambie reste-t-elle ainsi à la traîne sur le plan économique ? 

Mgr Mpundu : Je vous remercie beaucoup d'avoir soulevé la question. Tout d'abord, vous êtes très généreux ; ce n'est pas 51% mais 80% de la population, au bas mot, qui est pauvre. Je dirais que 85% des gens en Zambie vivent en-deçà du seuil de pauvreté. Pourquoi ? Vous avez mis un peu le doigt dessus. Ce n'est pas faute de ressources ; les ressources naturelles sont là ; au cours des quatre dernières années environ, nous avons accompli quelques progrès mais, malheureusement, pas assez pour en faire bénéficier la majorité de la population. La plupart des gens sont plus pauvres aujourd'hui que dans les années 60, et si je le dis, c'est parce que j'ai vécu ces années-là. 

Une des raisons est le manque de priorités appropriées, définies par les dirigeants politiques. L'éducation par exemple, qui est la clé du développement. Aussitôt après l'indépendance, la priorité a été donnée à l'éducation, mais on misait davantage sur la quantité : « Plus est mieux ». Plus de jeunes dans les écoles ne signifie pas que l'éducation est meilleure, de qualité ; cela a été malheureusement le cas. 

A propos de ressources naturelles, certes le cuivre fait partie de ces ressources ; mais, hélas, le cuivre a été aussi notre malédiction. Les politiciens de la première génération nous ont enseigné après les Britanniques que, nous les Zambiens, avions bien de la chance d'être nés avec une « cuiller de cuivre » dans la bouche. Oui, on le disait, et je l'ai entendu de mes propres oreilles, et le résultat est que notre économie au Zambie a été une mono économie reposant uniquement sur le cuivre. 

Q : Sans avoir développé aucun autre secteur ?

Mgr Mpundu : On n'a pas fait assez pour diversifier l'économie : le secteur agricole, par exemple, le secteur manufacturier. Nous avons mis en place trois à quatre programmes pour faire de l'agriculture le pilier de notre économie, mais rien de concret n'a été fait. L'un était intitulé « Réforme agraire » à l'époque de Kenneth Kaunda, le second « Révolution verte », puis « Opération Production alimentaire », enfin « Retournez à la Terre ».

Ces programmes n'ont pas été bien pensés, ne bénéficiaient pas de moyens suffisants. Donc, à la fin, les gens ne se sont pas sentis disposés à s'engager dans l'agriculture, qui ne leur paraissait pas une activité financièrement rentable. Et donc, ils ne se sont pas tournés vers l'agriculture, alors que nous avons de la terre arable en abondance. Sur 12 millions de gens, environ 5 millions vivent dans les villes, et le reste dans les zones rurales d'un pays qui est plus grand que le Kenya.

Q : La Zambie enregistre le taux le plus élevé d'urbanisation en Afrique, si je comprends bien ? 

Mgr Mpundu : Oui, effectivement, la Zambie avec plus de 45%, peut-être 46%, de la population vivant dans des villes ou des zones urbaines est l'un des pays, sinon le pays le plus urbanisé d'Afrique. 

Q : Mais dans le contexte africain, la Zambie se porte bien économiquement. Vous avez une inflation à un chiffre. Vous avez des indicateurs macro-économiques, qui sont positifs. Vous avez des investissements, qui arrivent. L'inflation est en baisse. Nous parlons d'un pays qui économiquement, du moins sur le papier, se porte bien  ; et cependant, si je comprends bien, dans notre conversation vous vous plaignez que la pauvreté augmente. Pourquoi cette contradiction, où est le problème ?

Mgr Mpundu : Permettez-moi de clarifier les choses. Tout d'abord, mon a ppréciation portait sur le second mandat du dernier président Mwanawasa. Il y a eu alors un formidable élan de confiance ; confiance des investisseurs grâce à ses efforts au moins pour réduire la corruption.

Hélas, cette « injection » d'investissements dans notre économie allait revenir au point de départ. C'est mon évaluation personnelle. Pourquoi ? Parce qu'on allait ouvrir d'autres mines, principalement de cuivre. On parlait d'une seconde « Ceinture de cuivre ». L'extraction de cuivre dure depuis 67 ans en Zambie. La Zambie était surnommée la province du « Copper Belt ».

Mais, avec Mwanawasa, on s'apprêtait à créer une seconde ceinture de cuivre dans la province nord-ouest du Solwezi. Le risque était de revenir au point de départ. Vous savez combien le prix du cuivre est volatile. Depuis 1973, avec l'embargo des nations productrices de pétrole - notamment arabes-, la production de cuivre était devenue très coûteuse ; les prix du cuivre ont baissé. Neuf ans après l'indépendance, notre économie commença à chuter. Nous n'avons jamais récupéré. Nous allions revenir au point de départ. On promettait une abondance de bénéfices à court terme, avec des investissements abondants arrivant de Chine en Zambie, grâce auxquels on ouvrirait ces mines. C'est alors qu'est arrivée la crise économique mondiale ; à l'heure où je vous parle, on enregistre de nombreux licenciements dans la ceinture de cuivre. Et quant à ces mines qui sont sur le point d'ouvrir, leur dimension a été considérablement réduite. Il y a des licenciements partout à cause du ralentissement de la production de cuivre.

Q : On entend parler du chômage aux Etats-Unis, de ses répercussions en Chine, mais on ne dit pas qu'en réalité, l'Afrique est le continent qui a le plus souffert des conséquences de cette crise économique...

Mgr Mpundu : C'est certain. On compte 5 000 licenciements dans les mines par semaine en Zambie, l'équivalent d'un peu plus d'un million aux Etats-Unis. Ces licenciements ont eu lieu ces deux ou trois derniers mois, et qui peut dire quand ils vont s'arrêter ? Je pense que la situation va empirer avant de connaître des jours meilleurs. C'est, entre autres, pour cela, que revenir à la mono économie et ne pas investir suffisamment dans l'agriculture pour en faire une activité économique beaucoup plus rentable pour les gens est une grosse erreur.

Q : J'ai une question brûlante à vous poser. Les catholiques sont 3 millions sur une population de 12 millions en Zambie. L'enseignement catholique est très fort et présent. La corruption ne joue-t-elle pas un rôle dans ce problème de la croissance économique ? Si la corruption joue un rôle, où l'éducation catholique a-t-elle péché en n'abordant pas ce problème avec les futurs dirigeants de la société zambienne ? 

Mgr Mpundu : Nier que les laïcs catholiques soient impliqués dans cette corruption serait se boucher les yeux et faire l'autruche. Je peux vous donner un exemple. Un jour, les évêques ont eu l'honneur et le privilège de rencontrer l'ex président Chiluba : « Monsieur Le Président, vous devez faire quelque chose pour la corruption. La corruption est dans le gouvernement. La corruption est dans la vie civile. Vous devez, en tant que président, ouvrir la voie. Le gouvernement doit prendre la tête d'une restauration morale, notamment en ce qui concerne la corruption ». Et le président Chiluba nous a répondu : « Merci beaucoup. La corruption ! Ne m'en parlez pas. Adressez-vous plutôt à vos catholiques ; 70% des secrétaires permanents sont catholiques. Ce sont eux qui savent comment s'y prendre ». « Monsieur le Président, il ne s'agit pas d'un problème catholique, mais national » [avons-nous rétorqué.] 

Je suis d'accord avec vous. D'un autre côté, ces dernières années, l'Eglise a jugé bon de partager avec les fidèles et ceux qui n'appartiennent pas à l'Eglise catholique notre trésor le mieux caché : l'enseignement social de l'Eglise. Nos gens deviennent, chaque jour qui passe, plus heureux de ce riche héritage que constitue l'enseignement de l'Eglise sur la façon dont les êtres humains doivent se comporter les uns avec les autres, sur les questions de droits de l'homme, de la dignité de la personne humaine créée à l'image et à la ressemblance de Dieu et comment nous devons faire davantage.

Peut-être aurions-nous dû faire bien davantage. A présent, nous nous éveillons à cela. Dans le secteur de l'éducation, c'est sûr, l'Eglise catholique a fait beaucoup ; mais, hélas, comme je l'ai dit, les gouvernements successifs n'ont pas alloué des ressources suffisantes au secteur de l'éducation et n'en ont pas saisi l'importance. Il ne s'agit pas seulement d'éducation. Mais de la qualité de l'éducation. Ainsi dans nos écoles, on a dit récemment qu'après la neuvième année d'instruction, il n'y a plus de numerus clausus, les enfants peuvent passer directement au niveau 10. Merveilleux, excellent, mais où sont les ressources pour augmenter les salles de classe, par exemple, les laboratoires, le nombre d'enseignants ? 

Q : Quelle est la taille des classes en Zambie ? En Europe ou aux Etats-Unis, elle est de 25 élèves par classe.

Mgr Mpundu : C'est une très bonne question. Pendant longtemps, nous avons maintenu 40 élèves par classe, mais ce chiffre, à cause de la pression au cours des ans, est passé à 45, et maintenant à 50. Avec l'élimination du numerus clausus, il n'y a plus de limites. Prenez beaucoup d'enfants. Mais où les mettre ? Nous n'avons pas assez de classes, laboratoires, et pas assez d'enseignants. Si vous avez beaucoup d'élèves et que vous n'avez pas assez de professeurs... J'ai vu des écoles secondaires avec, par exemple, 70 à 75 élèves pour un seul enseignant ; pauvre enseignant. Ingérable. Vous voulez faire passer un examen ; mais vous ne pourrez pas le corriger. Vous voulez préparez votre cours ; comment faire pour capter l'attention des élèves. Alors « plus est mieux » ? Non ! Et ce n'est là qu'un exemple. 

Q : Changeons de sujet. Je voudrais aborder la question des non-chrétiens, en particulier de l'islam. Il existe une islamisation croissante, particulièrement dans le nord du Nigeria et dans d'autres pays africains. A Lusaka, il y a 10 ans, on ne comptait qu'une seule mosquée et aujourd'hui, si je ne me trompe, il y en a 10. Est-ce préoccupant ?

Mgr Mpundu : Je ne sais pas si « préoccupant » est le mot juste. C'est un fait que l'islam progresse. Il y a eu, dans un passé pas si lointain, ce que j'appellerais une campagne agressive de prosélytisme de la part des musulmans. On peut le constater dans les rues de Lusaka et dans les écoles islamiques qui ont été instituées à Lusaka et dans les zones rurales des provinces centrales et orientales. Ce que les gens oublient de dire c'est que, dans le même temps, les Eglises chrétiennes, notamment catholiques, augmentent aussi  ; ce n'est pas une, mais plusieurs paroisses qui ont été instituées, pour mieux être au service de nos chrétiens. Le fait que l'islam progresse ne constitue pas tant une source de préoccupation que l'occasion d'un examen de conscience pour l'Eglise locale. Quel type de catéchèse devons-nous mettre en place pour former à la foi nos gens comme il convient, et éviter qu'ils ne subissent des influences ça et là, car nous sommes confrontés au problème des sectes. 

Q : Nous aborderons ce sujet mais, pour le moment, restons-en à l'islam, si vous le permettez. Vous avez mentionné une forme agressive d'islamisation, et certains disent que l'argent provient, par exemple, d'Arabie Saoudite, dans ce but, pour l'islamisation de l'Afrique. Est-ce le cas de la Zambie ?

Mgr Mpundu : Je ne sais pas. Je ne peux pas répondre à leur place, mais ce n'est pas une nouveauté. Moi-même, chaque année, j'envoie certaines requêtes pour les missions. J'entretiens des relations avec quelques diocèses des Etats-Unis et d'Europe, pour qu'ils nous aident dans nos programmes pastoraux. Je ne vois pas pourquoi l'islam, les musulmans ne feraient pas de même avec leurs frères et soeurs d'Arabie Saoudite, de Bahreïn ou de Dieu sait où. [...] Il n'y a rien de mal à cela. Cela ne me panique pas, mais me force simplement à réfléchir  : comment formons-nous nos chrétiens pour qu'ils soient suffisamment forts dans leur foi ? 

Q : Le sont-ils ? 

Mgr Mpundu : Pas autant que nous voudrions. Ils le sont, mais nous aimerions qu'ils soient plus convaincus. Les racines de la catéchèse ne sont pas profondes, pas suffisamment, sinon nous n'aurions pas ressenti ceci comme un appel, après le premier synode africain. Ce premier synode, en 1990, a été l'occasion pour nous d'un examen approfondi de notre foi sur le continent. L'Eglise est jeune, très dynamique, mais elle est également confrontée à des problèmes de « jeunesse », ceux d'une jeune Eglise. Notre foi n'est pas assez profonde, aussi il nous appartient de faire en sorte qu'elle soit inculturée. Notre foi nous éclaire sur nos pratiques culturelles et traditionnelles, si bien que celles-ci sont enrichies à la lumière de la foi. Les deux pratiques sont si merveilleusement tissées en nous que nous devenons vraiment des chrétiens africains.

Q : Et ce sont les jeunes qui vous donnent cette espérance ?

Mgr Mpundu : Les jeunes me donnent beaucoup d'espérance. Pour ce qui est des vocations par exemple, actuellement dans l'archidiocèse de Lusaka, j'ai 70 jeunes dans le grand séminaire, mais je n'ai pas de quoi les entretenir, et c'est dramatique. Je les perds parce que je n'arrive pas à les garder tous au séminaire.

Tout d'abord, parce que je ne dispose pas d'assez d'argent en tant qu'Eglise locale ; ensuite, on nous a imposé des quotas au niveau local, pour l'année spirituelle  ; nous pouvons prendre au maximum 5 étudiants et, s'il y en a 15, les dix devront attendre l'année suivante. Certains n'ont pas la patience d'attendre, alors nous cherchons les moyens de les tenir occupés pendant qu'ils attendent leur tour d'entrer au grand séminaire. Ce sont des jeunes qui veulent devenir prêtres et qui, pour la plupart, proviennent d'écoles secondaires où on se moque d'eux, on tourne leur vocation en dérision, mais ils ont décidé envers et contre tout d'y aller.

Propos recueillis par Mark Riedemann, pour l'émission télévisée « La où Dieu pleure », conduite par la Catholic Radio and Television Network (CRTN), en collaboration avec l'association Aide à l'Eglise en Détresse (AED).

Traduit de l'anglais par E. de Lavigne

Sur le Net :



- Aide à l'Eglise en détresse France  
www.aed-france.org</a>

- Aide à l'Eglise en détresse Belgique

www.kerkinnood.be

- Aide à l'Eglise en détresse Canada  
www.acn-aed-ca.org

- Aide à l'Eglise en détresse Suisse 
www.aide-eglise-en-detresse.ch



Le Zimbabwe attend sa résurrection, par Mgr Dieter Scholz (II)

ROME, Dimanche 9 mai 2010 (ZENIT.org) – Zimbabwe dans la langue locale signifie « demeure de pierres ». Aujourd’hui, cette demeure s’écroule, déplore l’évêque de Chinhoyi.

Selon Mgr Dieter Scholz, le chômage est estimé à environ 80% dans son pays, et ceux qui perçoivent un salaire ont tout juste de quoi acheter une savonnette, ou peut-être trois quignons de pain.

Dans cette interview accordée à l’émission de télévision « Là où Dieu pleure » du Catholic Radio and Television Network (CRTN) en coopération avec l’Aide à l’Eglise en détresse (AED), l’évêque a évoqué la situation actuelle dans son pays, comment elle a évolué, et le rôle qu’il a joué en tant que pasteur de l’Eglise. Nous publions ci-dessous la deuxième partie de l’entretien. Pour la première partie, cf. Zenit du 2 mai.

Q : Comment voyez-vous votre rôle de Pasteur maintenant, et celui de l’Eglise ? Alors que toutes les structures s’écroulent, l’Eglise semble rester l’une des dernières voix de l’opposition dans la situation actuelle. Comment vous voyez-vous, vous-même, dans ce rôle particulièrement difficile de Pasteur et, en même temps, comment donner une voix à ceux qui n’ont pas de voix  ?

Mgr Scholz : Mon rôle principal est de soutenir les prêtres dans leur travail devenu encore plus difficile.

Ils ont traversé une véritable période de persécution depuis la lettre pastorale intitulée « Dieu écoute le cri des opprimés », publiée l’année dernière. A la suite de la lettre de Pâques 2007, nos prêtres ont été persécutés, en particulier dans notre province.

Q : Comment ont-ils été persécutés ?

Mgr Scholz : appels téléphoniques anonymes, appels menaçants, insultes par des catholiques éminents, des femmes catholiques, des femmes catholiques importantes dans notre diocèse appelant au téléphone le président du conseil pastoral pour lui dire que votre prêtre – autrement dit celui qui lui donne la Sainte Communion quand il vient à la messe le dimanche – vos prêtres sont des délinquants, des voleurs et des ivrognes, et s’ils ne cessent pas de parler comme ils le font, ils verront ce que nous leur ferons. Ce genre de menaces.

Et je pense qu’il s’agit d’un défi pastoral que nous aurons encore besoin d’affronter quand les choses se seront calmées ; confronter nos propres fidèles et leurs consciences avec les exigences de la foi : les simples exigences de justice d’une part, et la façon dont ils ont enduré ce qui s’est passé cette année entre mars et juin d’autre part, ainsi que la manière de se comporter et de parler quand ils venaient à la messe et s’habillaient pour aller à l’église.

Nous n’avons pas pu le faire en raison des tensions existant au sein de la communauté chrétienne, mais aussi au sein de la communauté dans son ensemble, et de l’intimidation constante à laquelle nous avons été exposés.

Je dirais donc que ma première tâche, et j’ai essayé de la remplir de mon mieux, a été de soutenir mes prêtres quand ils étaient contraints de fuir leurs paroisses, comme certains d’entre eux ont dû le faire ; nous les avons accueillis dans la maison de l’évêque ou au centre pastoral, en nous assurant qu’ils seraient en sécurité.

J’ai déjà pu envoyer le premier en Angleterre pour un temps de repos et de récupération, de renouvellement spirituel, et deux autres suivront dans les prochaines semaines.

Q : Il y a donc un problème d’épuisement chez vos prêtres ?

Mgr Scholz : Epuisement, oui, épuisement physique, mais aussi émotionnel et psychologique.

Il est difficile d’imaginer la société fermée du Zimbabwe où règne l’illégalité ; où si on vous agresse verbalement ou physiquement et on va à la police pour porter plainte, ou si moi je vais à la police porter plainte, je serai arrêté pour trouble à l’ordre public et pour agression contre autrui.

Je vous dirais donc que les principales tâches de l’évêque sont de soutenir les prêtres et soutenir les fidèles lors de mes visites dans le diocèse, qui couvre toute la partie nord et nord-est du Zimbabwe.

J’ai parlé aux fidèles et tenté de raviver leur foi. Très souvent, ces déplacements sont liés au fait de donner le sacrement de la Confirmation, et c’est une merveilleuse opportunité de leur parler des dons de l’Esprit Saint : l’esprit de consolation, l’esprit de foi, l’esprit d’espérance.

Et j’ai toujours reçu, et senti que je recevais, bien plus que j’aurais pu donner à travers mes paroles, en observant la foi des chrétiens au milieu de leurs souffrances.

Je pense que la persécution fait ressortir peut-être le pire chez les persécuteurs, mais aussi le meilleur parmi les fidèles

Q : Vous avez parlé très franchement avec nous. N’avez-vous pas peur ? Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à porter votre croix dans cette situation ? Vous parlez très ouvertement en ce moment, vous vous êtes exprimé publiquement au Zimbabwe, les autres évêques aussi, à travers la publication de la lettre pastorale. Jusqu’où les évêques, vous-même, êtes disposés à aller compte tenu de la situation ?

Mgr Scholz : Ce n’est pas vraiment un problème pour moi, en partie parce que durant la guerre de libération, j’ai participé à la Commission catholique pour la Justice et la Paix avec Mgr Lamont, qui était alors notre président, et trois autres. J’ai été arrêté. J’ai été incarcéré. J’ai été expulsé. Nous avons dit la vérité, et nous devons, je crois, dire la vérité maintenant, et c’est ce que nous avons fait dans notre Lettre pastorale. Une autre confirmation que nous sommes allés au coeur de la question a été la colère sans précédent du gouvernement. Ils étaient vraiment, vraiment enragés.

Aujourd’hui encore, lorsque nous rencontrons des fonctionnaires du gouvernement, il n’y a pas une seule fois où la « Lettre pastorale » n’est pas mentionnée ; nous en avions écrit d’autres auparavant, et après aussi, mais ils ne mentionnent que « la lettre pastorale. »

Je pense que c’était nécessaire. Vous avez demandé plus haut ce que font les évêques. Je crois que notre rôle est, d’une part, de soutenir nos prêtres, de cheminer avec les gens en cette heure très sombre, peut-être la plus sombre de l’histoire récente de notre pays, et en même temps de remplir notre mission prophétique, notre ministère prophétique, de dire tout haut la vérité.

Q : Et cette résurrection se profile-t-elle à l’horizon ?

Mgr Scholz : Oui, et la vérité a été entendue des deux côtés.

Q : Vous avez beaucoup parlé de la situation interne du Zimbabwe. Mais qu’en est-il avec la communauté internationale  ? Vous êtes-vous sentis négligés, abandonnés par rapport à la situation au Zimbabwe ?

Mgr Scholz : Non. Nous avons reçu des paroles de soutien et de l’aide du monde entier : e-mails, lettres, dons petits et grands, et précisément quand nous avons eu cette crise dont j’ai parlé, entre les élections de la fin mars et le second tour de la présidentielle. Nous possédons cinq hôpitaux dans notre diocèse et, avec l’effondrement du secteur de la santé publique, ceux qui étaient traumatisés par les agents de la police d’Etat venaient se faire soigner dans nos hôpitaux. Au début, il leur a été refusé pendant des semaines de recourir à l’aide médicale. Mais quand ils arrivaient ensuite avec d’énormes blessures sur les fesses – vous pouviez mettre votre poing dans la blessure – nous n’avions pas assez de médicaments. C’était la période où le père Halamba est arrivé de l’AED (Aide à l’Eglise en détresse) ; je lui ai exposé la situation et, en quelques jours, il nous a procuré généreusement des médicaments, qui nous ont permis de réapprovisionner nos hôpitaux.

Q :
N’êtes-vous pas indigné de ce qui arrive à votre pays ?

Mgr Scholz : Bien sûr que je suis en colère, et quand je suis en colère, le soir je me retire dans ma chapelle, j’attends que ma colère passe et que la paix revienne et, dans la prière, je trouve cet équilibre. Mais quand peut-on être en paix quand un séminariste de troisième année, qui va être ordonné diacre, à mon retour vient me trouver et me dit : « Mon père a été tué hier, à 62 ans, parce qu’ils le soupçonnaient de faire partie de l’opposition, ce qui était faux » ?

Un voisin qui lui gardait rancune l’avait dénoncé à la milice, et les miliciens sont venus, ont pris des planches en bois et l’ont battu à mort, sous les yeux de sa femme. Comment peut-on ne pas être en colère ? Ils ont voulu téléphoner à la police, et on leur a répondu. « Nous ne pouvons pas ouvrir le registre, nous n’avons pas de photocopieuse. »

C’est ce que je veux dire quand je dis que la vérité doit éclater au grand jour. Les auteurs de ces crimes devront un jour être désignés par leur nom. Ils devront répondre de leurs actes, et c’est alors que nous pourrons entamer le processus de réconciliation, peut-être même d’amnistie.

C’est l’erreur, si je puis me permettre d’ajouter, que nous avons commise à la fin de la guerre civile, la guerre de libération. Dans un geste de grande générosité, mais, selon moi, de naïveté, Robert Mugabe a déclaré : « Nous traçons une ligne ici. Nous ne reviendrons pas sur le passé, et nous inaugurons un nouveau départ. »

Je crois que quand il a fait cette déclaration à la veille de l’indépendance, il était sincère. Ce n’était pas un stratagème. Je connais des Blancs qui avaient décidé d’émigrer en Afrique du sud, de fuir à cause de ce que Ian Smith avait dit que leur ferait Robert Mugabe. Je connais une famille qui s’est réellement arrêtée au bord de la route, a récité une prière et, après discussion, a fait demi-tour pour rentrer chez elle et poursuit son activité agricole dans le pays. C’était peut-être très généreux, mais nous sommes tous des êtres humains et les règlements de comptes de cette guerre continuent au sein des communautés locales.

Q : Il ne peut donc y avoir de paix sans justice ?

Mgr Scholz : Il ne peut y avoir de réconciliation sans vérité. La vérité doit se faire jour. Elle doit être reconnue.

Je pense que le pardon doit être demandé, pour ensuite être accordé. Dans une communauté idéale, nous pourrions peut-être dire que nous tirons un trait et faisons un nouveau départ. Mais, étant ce que nous sommes, qui nous sommes, les blessures du cœur guérissent beaucoup plus lentement que les blessures du corps. Maintenant, je le vois bien.

Q : Quel serait votre appel ? Quel serait votre appel aux catholiques qui observent ce programme pour le Zimbabwe ?

Mgr Scholz : Mon premier appel est de continuer à prier pour le Zimbabwe, de prier pour la paix, de prier pour que les dirigeants qui ont perdu l’élection aient le courage de se résigner, d’accepter dans l’intérêt du peuple et de la nation qu’un autre prenne les commandes.

Les élections ont été un vote pour le changement. Ce n’était pas un vote pour un programme bien défini.

Le peuple a simplement dit : « Nous sommes fatigués, nous avons faim, nous sommes sans travail, sans écoles, sans hôpitaux, nous voulons le changement. »

Si nos dirigeants reconnaissaient cela et se montraient assez généreux pour lâcher prise en dépit de la crainte de ce qui les attend, alors les prières des catholiques qui suivent ce programme seraient exaucées. Ce serait un miracle, mais un miracle qui pourrait se réaliser.

Propos recueillis par Mark Riedemann

Pour la vidéo de cette interview en anglais cf. : www.wheregodweeps.org/a-church-punished-for-ist-opposition

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