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Sanctuaire de Santa Cruz à Oran © AED

Algérie : « Nous sommes une Église jeune »

Entretien avec Mgr Davide Carraro, évêque d’Oran

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Le 13 avril, le pape se rendra en Algérie sur les pas de saint Augustin mais aussi à la rencontre de cette Eglise minoritaire mais bien vivante qui commémorera notamment les 30 ans de l’assassinat de Mgr Pierre Claverie à Oran. Entretien avec Mgr Davide Carraro, évêque d’Oran depuis 2024.

AED : Pouvez-vous nous présenter le diocèse d’Oran ?

Mgr Carraro : Le diocèse d’Oran compte environ 10 millions d’habitants. Parmi eux, on peut estimer qu’il y a entre 400 et 500 chrétiens. Nous sommes donc une toute petite minorité. Ces 400 à 500 personnes peuvent être réparties en quatre groupes.
D’abord, les « permanents », c’est-à-dire les consacrés, religieux et religieuses. Nous sommes tous étrangers et nous sommes environ une cinquantaine. Il y a ensuite les chrétiens algériens, un petit noyau de 50 à 60 personnes. Le reste est composé de personnes en situation de migration et d’étudiants subsahariens. La majorité d’entre nous, sauf les chrétiens algériens, est donc de passage : les migrants, les étudiants, les religieux. Nous avons très peu d’expatriés ; ils sont plutôt à Alger.

Mgr Carraro, évêque d’Oran © AED

Mgr Carraro, évêque d’Oran © AED

Je parle ici des personnes que nous côtoyons réellement. Il y a probablement d’autres chrétiens qui ne se manifestent pas et que nous ne connaissons pas. Nous sommes donc une Église de passage. Je dirai qu’elle a une vocation « d’Église éducatrice ». Un peu comme un professeur qui, tous les quatre ou cinq ans — voire chaque année — doit reprendre les bases parce que les élèves changent. Il est difficile de construire quelque chose de stable, car les personnes se renouvellent très rapidement.

Parmi ces 400 à 500 chrétiens, nous comptons entre 20 et 30 nationalités différentes. Aucune n’est majoritaire. Cela donne le visage d’une Église mosaïque : la contribution de chacun est importante et aucune culture ne domine. Cela nous permet de vivre l’Église autrement. Nous essayons d’y mettre une touche locale, malgré cette diversité.

AED : Parmi ces chrétiens, quel est la part de catholiques ?

Mgr Carraro : Sur ces 400 à 500 personnes, plus de la moitié ne sont pas catholiques. Il existe une Église protestante locale, mais je parle ici de ceux qui viennent chez nous. Par exemple, le maître de la chorale à la cathédrale d’Oran n’est pas catholique. Souvent, les lecteurs pendant la liturgie ne le sont pas non plus : ils sont protestants. La majorité des étudiants subsahariens et des migrants n’est pas d’origine catholique, mais comme nous avons des lieux de culte, ils viennent chez nous.

Les catholiques sont minoritaires parmi les chrétiens. Cela nous oblige à nous enrichir de la richesse des autres, à apprécier leurs manières de prier, de chanter, de louer. C’est une richesse et une exigence. Cette réalité existe surtout dans les diocèses du littoral : Alger, Constantine et Oran.

AED : Comment définissez-vous votre Église aujourd’hui ?

Mgr Carraro : Nous sommes une Église pour un peuple musulman : 500 chrétiens sur 10 millions d’habitants. Être une Église citoyenne est essentiel. Témoigner par des œuvres de charité ou culturelles, être insérés dans la société, c’est très important.

Nous sommes aussi une Église jeune. La majorité des migrants et des étudiants est jeune. La population algérienne est elle-même très jeune. Et nos chrétiens algériens sont jeunes dans la foi : ce sont pour la plupart des chrétiens de première conversion, sans tradition familiale chrétienne pour les soutenir.

Peut-être que l’une de nos vocations est aussi la fête : les jeunes aiment la fête, et nous essayons de vivre cette dimension.

Nous sommes également une Église profondément humaine. Notre diversité nous oblige à nous pardonner mutuellement, à apprendre la fraternité.

En résumé, ce sont les traits principaux de notre Église aujourd’hui.

AED : En 2026, vous commémorez les 30 ans de l’assassinat de Mgr Pierre Claverie, haute figure du dialogue interreligieux tué en 1996 pendant les années noires.

Mgr Carraro : Oui, le 1er août. À Oran, le centre Pierre Claverie — où j’habite — porte son nom. C’est aujourd’hui le siège du diocèse : l’évêché et la cathédrale. Pierre Claverie y est enseveli. Trente ans après sa mort, peu de personnes l’ont connu personnellement, et ce sont surtout des personnes âgées. Je ne suis pas sûr que sa figure soit très connue dans la ville. Les gens savent qu’il existe un centre Pierre Claverie, mais pas toujours qui il était. Cette année est donc pour nous un temps de mémoire pour mieux faire connaitre cette haute figure de l’Eglise qui a tant œuvré pour le dialogue interreligieux.

AED : Que propose aujourd’hui le centre Pierre Claverie ?

Mgr Carraro : C’est d’abord le siège de l’Église : l’évêché et la cathédrale. Nous avons une maison d’accueil, un centre d’écoute pour les personnes pauvres, des ateliers de promotion féminine — notamment d’artisanat —, des cours de yoga, des ateliers de cuisine, une bibliothèque surtout orientée vers les enfants et les jeunes, ainsi que diverses activités pour eux.

La majorité des participants à ces ateliers est musulmane. Les chrétiens participent plutôt aux activités pastorales à la cathédrale. Ces activités sont pour nous une manière d’être présents dans la société algérienne et de contribuer au développement humain intégral de la personne.

AED : D’autres lieux chrétiens sont très connus à Oran, y compris par les musulmans, comme Notre-Dame de Santa Cruz. Avez-vous une activité dans ce sanctuaire?

Mgr Carraro : C’est un sanctuaire marial situé à une quinzaine de minutes du centre. C’est l’un des symboles d’Oran, avec une vue magnifique sur la ville et la mer. Les Oranais y sont en effet très attachés. Nous essayons d’y être présents malgré nos moyens limités. Il y a une rectrice consacrée qui en a la charge. Nous célébrons une fois par mois avec une petite communauté chrétienne et organisons quelques grands événements dans l’année. C’est un lieu de rencontre spontanée : il suffit d’y être présent pour rencontrer des gens. Le lieu parle de lui-même, mais il doit être habité pour ne pas devenir un simple musée.

Nous y célébrons notamment la Journée Internationale du Vivre Ensemble en Paix, le 16 mai. Cette journée internationale, initiée par une communauté musulmane rassemble entre 500 et 800 personnes. La matinée est plus centrée sur la communauté chrétienne ; l’après-midi est vécue avec des amis musulmans. A l’image de Mgr Claverie, le dialogue interreligieux se vit donc au quotidien ici en Algérie.

Propos recueillis par Amélie Berthelin

(un article publié dans l’Homme Nouveau en partenariat avec l’AED – édition du 4 avril: www.hommenouveau.fr).

L’AED soutient l’Église d’Algérie à travers divers projets : rénovation de bâtiments ecclésiaux, offrandes de messe, formation de prêtres et religieuses…A Oran, elle a participé à la rénovation de l’archevêché d’Oran, où Mgr Claverie a été assassiné en 1996, en même temps que son chauffeur musulman Mohammed Bouchikhi. La figure de Mgr Claverie est un point de référence pour les chrétiens d’Algérie et pour le dialogue interreligieux. 

 

 

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L’AED est une fondation pontificale, fondée en 1947 dans un esprit de réconciliation. Elle soutient les chrétiens partout dans le monde, là où ils sont confrontés aux persécutions et difficultés matérielles. https://aed-france.org

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