Dans ces méditations de Carême, en cette année où l’Église célèbre le huitième centenaire de la mort de saint François d’Assise, nous avons choisi de nous laisser accompagner par la figure du « poverello » sur le chemin de la conversion à l’Évangile. Dans les deux premières méditations, nous avons contemplé François dans la tension entre la grandeur de sa vocation et la fragilité de son humanité : la conversion comme chemin d’humilité et la fraternité comme lieu concret où cette conversion se réalise et prend forme. Dans la troisième méditation, nous nous sommes attardés sur la tâche de la mission : la manière dont François a annoncé l’Évangile, non pas par la force des mots ou l’efficacité des stratégies, mais par la pauvreté désarmée d’une vie offerte. Dans cette quatrième et dernière méditation, essayons de regarder le fruit le plus mûr de son expérience : la liberté des enfants de Dieu. Non pas celle de ceux qui se soustraient au risque et au poids de la vie, mais celle de ceux qui ont appris, progressivement et à travers de nombreuses épreuves, que rien – pas même le rejet, la maladie ou la mort – ne peut jamais nous séparer de l’amour de Dieu.
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La joie parfaite
Saint François a vécu une expérience spirituelle d’une grande intensité, mais qui n’est pas éloignée de notre humanité. Il n’est pas devenu saint parce qu’il a accompli des choses extraordinaires, mais parce qu’il a appris à se laisser guider par Dieu au cœur de la réalité concrète et de la pauvreté de son existence. C’est pourquoi la tradition spirituelle en est venue à le définir comme un alter Christus, c’est-à-dire un homme qui, en accueillant le Saint-Esprit avec disponibilité, est devenu semblable au Fils de Dieu incarné. Les conversions, les guérisons et les signes qui se sont produits au cours de son pèlerinage dans ce monde ne sont rien d’autre que le reflet d’une immersion pleine et efficace dans la grâce de la vie nouvelle en Christ. Thomas de Celano dit que, vers la fin de ses jours, François : « n’était pas tant un homme qui priait, mais plutôt lui-même entièrement transformé en prière vivante » (Thomas de Celano, Vita Seconda 95 ; FF 682). Cela ne signifie pas que le Saint passait tout son temps à réciter des formules de prière, mais que toute sa manière de vivre était devenue comme une prière continue, c’est-à-dire qu’elle exprimait une relation stable, profonde et authentique avec Dieu.
Au cours des dernières années, cependant, la foi de saint François a été mise à l’épreuve par la sagesse de Dieu. Les sources racontent que François a traversé une « très grande tentation », une crise longue et profonde, qui l’a touché « intérieurement et extérieurement, dans son esprit et dans son corps », au point qu’« il fuyait la compagnie des frères, car, accablé par cette torture, il ne parvenait pas à se montrer à eux avec sa sérénité habituelle » (Compilation d’Assise, 63 ; FF 1591).
L’Ordre des Frères Mineurs s’est développé et transformé, et François a du mal à y reconnaître l’esprit qui animait ses débuts. À la Porziuncola, il se sent mis à l’écart, presque inutile, voire considéré comme un « idiot ».
En cette période dramatique et tourmentée, François ouvre son cœur à son ami et compagnon, frère Léon. Alors qu’ils se trouvent ensemble à Sainte-Marie-des-Anges, François exprime à haute voix sa douleur en racontant une parabole. Il demande à frère Léon d’énumérer quelques belles choses qui pourraient être une fierté pour lui et pour l’Église : de nombreuses vocations de frères saints, un grand succès dans la prédication, des guérisons, des miracles, l’estime des autres. Puis il lui dit d’écrire : « dans toutes ces choses, il n’y a pas de vraie joie ». Son compagnon, perplexe, demande alors : mais alors, « quelle est la vraie joie ? ». François répond ainsi :
« Voici, je reviens de Pérouse et j’arrive ici au cœur de la nuit ; c’est l’hiver, le sol est boueux et il fait si froid que des gouttes d’eau glacée se forment au bout de ma soutane, qui me frappent sans cesse les jambes, et du sang coule de ces blessures. Et moi, tout couvert de boue, de froid et de glace, j’arrive à la porte et, après avoir frappé et appelé longtemps, un frère vient et demande : « Qui est là ? ». Je réponds : « Frère François ». Et celui-ci dit : « Va-t’en, ce n’est pas une heure convenable pour se promener ; tu n’entreras pas ». Et comme j’insiste encore, l’autre répond : « Va-t’en, tu es un simple et un idiot, tu ne peux plus venir ici ; nous sommes si nombreux et si bien que nous n’avons pas besoin de toi ». Et je reste encore devant la porte et je dis : « Pour l’amour de Dieu, accueillez-moi pour cette nuit ». Et celui-là répond : « Je ne le ferai pas. Va au lieu des Croisés et demande là-bas ». Je te dis que, si j’ai eu de la patience et que je ne me suis pas inquiété, c’est là la vraie joie, la vraie vertu et le salut de l’âme » (De la vraie et parfaite joie ; FF 278).
Le récit a une structure simple et sage. Après avoir énuméré ce qui ne correspond pas à la vraie joie, on arrive au point clé : la joie authentique se manifeste lorsque le rejet, l’humiliation et l’incompréhension ne parviennent pas à nous priver de la paix.
La vraie joie ne correspond pas à ce sentiment que nous éprouvons lorsque tout va bien et que notre vie reçoit reconnaissance et consolation, mais à la manière dont nous réagissons face à l’adversité, lorsque nous sommes rejetés et exclus. Il ne s’agit bien sûr pas de devenir insensible à la douleur. François ne cherche pas un cœur anesthésié, mais découvre qu’il peut avoir un cœur libre même dans les plus grandes souffrances. Le bonheur, ce n’est pas se protéger de la réalité, mais apprendre à l’accueillir même lorsqu’elle fait mal, sans se laisser submerger. C’est là que la vie chrétienne devient concrète et que nous apprenons à garder une joie qui ne dépend pas de la façon dont les choses se passent, mais de la façon dont nous choisissons de les vivre. L’apôtre Jacques le dit aussi :
« Considérez comme une joie parfaite, mes frères, lorsque vous rencontrez toutes sortes d’épreuves, sachant que l’épreuve de votre foi produit la patience. Et que la patience accomplisse son œuvre en vous, afin que vous soyez parfaits et complets, sans manquer de rien » (Jacques 1,2-4).
La réponse que François indique n’est pas de fuir le mal, ni de le nier, ni de le rendre. C’est quelque chose de plus profond : l’absorber, sans le laisser repartir de nous vers les autres. Refuser de devenir ce qui nous a blessés. C’est une voie exigeante, mais libératrice. Car le mal, quand nous le recevons, touche toujours quelque chose de vivant en nous. Et c’est précisément là, en ce point vulnérable, que peut naître la joie parfaite : non pas comme absence de blessures, mais comme liberté de ne pas se laisser définir par elles. C’est une liberté qui n’efface pas la douleur, mais l’empêche d’avoir le dernier mot.
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La plénitude de la vie
Cette capacité à se découvrir joyeux même au milieu des tribulations n’est pas un objectif spirituel réservé à quelques privilégiés, qui ont reçu le don d’une intimité particulière avec Dieu. Dans l’Évangile, Jésus montre que cette manière de vivre – libres même face à la haine et à la persécution – est la forme accomplie de la vie nouvelle en son nom. C’est pourquoi, au début de son ministère public, il était monté sur une montagne et avait prononcé les Béatitudes. Non pas une loi, mais une promesse. Non pas un programme de perfectionnement moral, mais la révélation d’un bonheur déjà à l’œuvre au cœur de la réalité.
Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils hériteront la terre. Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux ceux qui font œuvre de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. Heureux serez-vous lorsqu’on vous insultera, qu’on vous persécutera et qu’on dira faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi. Réjouissez-vous et exultez, car votre récompense sera grande dans les cieux. C’est ainsi, en effet, qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés (Matthieu 5,3-12).
Ces paroles, que nous connaissons presque par cœur, sont au cœur de l’Évangile, car elles démantèlent définitivement l’illusion selon laquelle le bonheur dépendrait des objectifs et des succès que nous pouvons atteindre dans la vie – voire que nous pourrions courir après. Jésus désigne les situations les plus inconfortables et difficiles dans lesquelles nous pouvons nous trouver et affirme que c’est précisément là que se cache une mystérieuse plénitude de vie. Les Béatitudes n’invitent pas à fuir la réalité ni à reporter le bonheur à un avenir lointain. Elles nous demandent d’habiter plus profondément ce que nous vivons, même lorsque cela se montre fragile et inachevé. Elles annoncent que le chemin vers une vie pleine passe par notre expérience concrète, par ce que nous sommes et ce que nous traversons. Ce n’est pas à nous de construire ou de conquérir le bonheur : la béatitude est une promesse déjà déposée dans notre vie, comme un don du Père. Il s’agit d’apprendre à la reconnaître et à l’accueillir.
Il y a cependant un aspect décisif à souligner. Les Béatitudes ne parlent pas seulement d’un lendemain où nous serons récompensés par Dieu : elles disent que cette vie, telle qu’elle est, est déjà le lieu où nous pouvons goûter à la plénitude de la vie. Et cela devient possible parce que ces paroles naissent d’un regard précis : celui de Jésus qui nous révèle ce que nous sommes aux yeux de Dieu. Jésus observe des hommes et des femmes marqués par la fatigue, la pauvreté, la douleur, la quête.
Et c’est précisément sur eux qu’il prononce une parole de bénédiction. C’est comme s’il disait : dans ce que vous êtes et dans ce que vous essayez de vivre, il y a déjà une plénitude destinée à mûrir et à s’accomplir.
Les Béatitudes ne tracent pas un chemin héroïque, mais elles nous rendent capables d’offrir un humble consentement à ce qu’il nous est donné de vivre, même lorsque cela coûte de la fatigue, de la solitude et des persécutions. Elles affirment que la réalité, telle qu’elle est, peut devenir un lieu de bonheur. Cela signifie que la vie ne doit être ni reportée ni idéalisée, mais accueillie dans sa concrétude tragique et sublime. La joie évangélique n’élimine pas les blessures, mais les traverse et les transforme, nous ouvrant à l’amour le plus grand, celui qui pardonne. C’est précisément dans cette adhésion au réel qu’une liberté nouvelle s’ouvre, capable de ne plus dépendre des conditions extérieures.
C’est là le cœur des Béatitudes. Et c’est ce que François a pressenti au terme de son expérience humaine et chrétienne, lorsqu’il a révélé à frère Léon, à travers une parabole, le lieu où réside la joie la plus authentique.
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Les conséquences de l’amour
Dans l’histoire de la spiritualité chrétienne, les phénomènes mystiques dans lesquels le mystère de la souffrance du Christ se reflète dans le corps du croyant ont souvent été mal compris, parfois redoutés, d’autres fois réduits à des événements à classer parmi les prodiges inexplicables. Le risque le plus subtil est de se laisser conduire par eux vers une image déformée de Dieu : comme s’il avait besoin de notre douleur pour être satisfait ou glorifié, comme s’il manquait encore quelque chose au sacrifice du Christ, comme si nous vivions encore dans une logique archaïque de dette et d’expiation.
Nous savons que les choses ne se passent pas ainsi. Dieu n’a besoin de rien de notre part, si ce n’est que nous accueillions le don du sacrifice du Christ et que, par son assimilation progressive, nous apprenions à vivre l’amour dans sa plénitude. Quand Dieu touche un homme en profondeur, il n’ajoute donc pas de la douleur, mais il transforme et transfigure ce qui est déjà présent dans son histoire, en faisant de cela un signe et une conséquence de l’amour.
C’est avec cette conscience que nous pouvons aborder l’événement des stigmates de François, survenu sur le mont de la Verna entre l’été et l’automne 1224, deux ans avant sa mort, dans la période allant de la fête de l’Assomption à celle de saint Michel. Les sources racontent qu’à la fin d’un carême vécu en l’honneur de l’Archange, François eut la vision d’un séraphin crucifié et que, depuis cette rencontre, son corps fut marqué par les clous aux mains et aux pieds et par la blessure au côté (cf. Thomas de Celano, Vita Prima, 94-95 ; FF 485-486). Mais pour comprendre ce qui se passe à La Verna, il faut considérer l’état dans lequel François y arrive. Les blessures étaient déjà présentes en lui, avant même de devenir visibles. Son corps était éprouvé, ses yeux marqués par une maladie qui le conduisait vers la cécité. Son âme était traversée par la « grande tentation » : l’Ordre grandissait démesurément, prenant des formes qu’il ne reconnaissait plus, et les frères – qu’il avait lui-même engendrés – s’éloignaient de son radicalisme évangélique. Il se sentait mis à l’écart, perçu comme un fardeau. Il gravissait la montagne non pas en vainqueur, mais en homme blessé.
C’est précisément là que l’expérience mystique révèle sa signification la plus authentique. Dieu n’intervient pas en ajoutant de nouvelles blessures, mais en transformant celles qui habitent déjà la vie. Les souffrances de François – l’échec de ses projets, l’incompréhension de ses frères, la solitude de celui qui s’est donné sans réserve – cessent d’être un fardeau retenu à l’intérieur et deviennent un lieu de relation. Ce qui semblait le séparer des autres se transforme en ce qui l’unit au Christ et, par conséquent, le réconcilie avec ses frères. Les paroles que l’apôtre Paul écrit à la fin du chapitre huit de la lettre aux Romains expriment de manière adéquate ce passage crucial de la vie de saint François :
« Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, le danger, l’épée ? […] Je suis persuadé que ni la mort ni la vie, ni les anges ni les principautés, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni la hauteur ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra jamais nous séparer de l’amour de Dieu, qui est en Jésus-Christ, notre Seigneur » (Romains 8,35.38-39).
Les stigmates ne sont pas un prodige à observer de loin, ni un privilège réservé à quelques élus. Ils sont le signe visible d’une transformation intérieure : le point où les blessures ne se referment pas dans la dureté, mais s’ouvrent à la relation. Tel est le don de La Verna : les défaites de l’homme – échecs, maladies, déceptions relationnelles – peuvent devenir des lieux où notre humanité se transforme. La douleur ne disparaît pas, mais elle n’a plus le dernier mot. François descend de La Verna avec le corps marqué et le cœur libre : capable de regarder ses frères avec patience, de les aimer précisément dans leurs limites. Il est passé de la mort à la vie.
Cette histoire, racontée encore après huit cents ans, est une bonne nouvelle car elle concerne chacun de nous. Les douleurs de la vie laissent en nous des traces que nous ne comprenons pas toujours et que nous avons souvent du mal à accepter. Ce sont des blessures qui restent ouvertes à deux possibilités : elles peuvent nous enfermer dans le ressentiment ou la fuite, ou devenir des espaces de croissance et de liberté.
Dans la mesure où nous parvenons à accueillir nos blessures, nous découvrons qu’elles peuvent être transfigurées par l’Esprit du Christ pour revêtir une valeur symbolique renouvelée. Elles restent des blessures, mais deviennent le signe d’une appartenance plus profonde, attestant que nous sommes devenus membres du corps du Christ. Alors, les paroles de Paul deviennent compréhensibles et significatives pour nous aussi :
« Désormais, que personne ne me cause de souci : je porte les stigmates de Jésus sur mon corps » (Galates 6,17). La souffrance ne disparaît pas, mais elle n’a plus le pouvoir de nous enfermer. Au fond de notre cœur, nous découvrons une paix que rien ni personne ne peut nous enlever.
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Sœur Mort
Il existe un ancien dicton de la tradition indienne qui compare la vie humaine aux quatre saisons : le printemps pour apprendre, l’été pour enseigner, l’automne pour se retirer dans la forêt et méditer, l’hiver pour apprendre à mendier. François les a toutes traversées. Il a appris dans la jeunesse agitée d’Assise, il a enseigné pendant les années de prédication et de fondation de l’Ordre, il s’est retiré dans la solitude de la Verna et de ses ermitages. Mais c’est dans l’hiver de la vie, dans les mois qui précèdent la mort, qu’il accomplit le geste le plus difficile : il apprend à mendier. Pas le pain – cela, il avait toujours su le demander. Il apprend à mendier la consolation, la proximité, la tendresse. Il apprend à recevoir.
Au cours des derniers mois, François se fit accueillir dans le palais de l’évêque d’Assise. C’est un détail qui frappe. Cet homme qui avait fait de la pauvreté la marque de sa vie, qui s’était dépouillé de tout devant son père et l’évêque, accepte désormais d’être soigné dans un lieu protégé. Ce n’est pas une contradiction. C’est la cohérence de celui qui a appris que recevoir aussi est un acte d’humilité. La pauvreté des débuts cède la place à quelque chose de plus authentique : la pauvreté de celui qui sait qu’il a besoin des autres tant pour vivre que pour mourir.
Dans cette demeure où il est hébergé, François demanda aux frères de chanter les louanges de Dieu pour apaiser sa douleur. Il les faisait chanter même la nuit. Et quand frère Élie lui fit remarquer que cette joie pourrait surprendre ceux qui le savaient proche de la mort, François répondit :
« Frère, laisse-moi me réjouir dans le Seigneur et dans ses louanges au milieu de mes douleurs, car, par la grâce du Saint-Esprit, je suis si étroitement uni à mon Seigneur que, par sa miséricorde, je peux bien me réjouir dans le Très-Haut ! » (Compilation d’Assise 99 : FF 1637).
Lorsque le médecin lui annonça que la mort était imminente, il voulut en avoir le cœur net : « Dis-moi la vérité, que prévois-tu ? N’aie pas peur car, par la grâce de Dieu, je ne suis pas un lâche qui craint la mort » (Compilation d’Assise 100 ; FF 1638). À cette nouvelle, il répondit par une parole désarmante : « Sois la bienvenue, ma sœur Mort ! » . C’est ainsi qu’il avait appelé la mort, lorsqu’il avait ajouté la dernière strophe à son Cantique des Créatures :
« Loué sois-tu, mon Seigneur, / par notre sœur la Mort corporelle, / à laquelle nul homme vivant ne peut échapper » (Cantique de Frère Soleil 27-29 ; FF 263).
Ce mot – sœur – n’est pas une métaphore consolatrice. C’est le fruit d’un long chemin de réconciliation. Comme le dit la Lettre aux Hébreux, le diable nous tient esclaves toute notre vie par crainte de la mort (cf. Hébreux 2,15). C’est pourquoi nous essayons tous de l’échapper et de la fuir par tous les moyens, tant que nous le pouvons.
Mais lorsque l’amour du Christ parvient à façonner en nous une vie nouvelle, cette peur s’estompe lentement, et la mort change de visage, se transformant en dernière et définitive occasion de conversion : le moment où l’on lâche prise sur tout ce qui nous retient encore et où l’on s’abandonne, sans réserve, au regard juste et miséricordieux du Père.
Conscient que la fin était proche, François a alors voulu quitter le palais épiscopal et se faire conduire à la Porziuncola, l’endroit qui lui était le plus cher au monde. Les sources racontent que parmi ses derniers souhaits figurait aussi celui de recevoir la visite de Dame Jacopa dei Settesogli, l’amie romaine qui, pendant des années, l’avait soutenu avec une affection fidèle. C’est pourquoi il lui écrivit un mot, la priant de venir le voir et de lui apporter ces petits gâteaux qu’elle savait préparer et qu’il aimait tant. C’est le geste d’un homme qui désire encore, pour la dernière fois, un visage ami et un peu de douceur.
Dame Jacopa arriva avant même que la lettre ne soit envoyée, inspirée par Dieu :
« Ainsi elle entra chez le bienheureux François, versant devant lui de nombreuses larmes » (Compilation d’Assise 8 ; FF 1548). Dans cette scène – un homme malade, une amie en larmes, les frères autour, le chant des laudes dans la nuit – s’accomplit le dernier acte de la pauvreté évangélique de François. Non pas celle des débuts, faite de gestes de rupture radicale, mais la plus difficile : celle de celui qui accepte d’être vu dans sa fragilité, de celui qui n’a plus rien à prouver ni à défendre, de celui qui sait qu’il a besoin des autres pour ce passage que, finalement, on affronte seul. François meurt ainsi, après avoir appris la leçon la plus haute : que recevoir est la forme la plus pure du don, et que se laisser aimer jusqu’au bout est la plus grande des libertés.
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Nu sur la terre nue
Les biographies officielles ont choisi de raconter la mort de François d’une manière différente. Tout ce qui renvoyait à un homme dans le besoin est atténué ou relégué à l’arrière-plan. Ce qui en ressort surtout, c’est la figure du saint, du héros chrétien, du témoin exemplaire de la perfection évangélique. Bonaventure présente François comme celui qui « voulait payer sa dette à la mort » (Légende mineure 7,3 ; FF 1386), avec la conscience d’un chevalier allant à la rencontre de son adversaire. Toute son existence apparaît comme un chemin ascendant vers la plénitude, et la mort comme son accomplissement digne.
Et pourtant, au cœur même de ce type de récit noble et lumineux, les mêmes sources conservent un détail qu’il n’est pas possible d’effacer, car trop vrai.
« Épuisé par cette maladie si grave, qui mit fin à toutes ses souffrances, il se fit déposer nu sur la terre nue, afin d’être prêt, en cette heure extrême où l’ennemi aurait encore pu déchaîner sa colère, à lutter nu contre un adversaire nu » (Thomas de Celano, Vita Seconda 214 ; FF 804).
Nu sur la terre nue : ce n’est ni une image ascétique ni un défi symbolique à la mort, mais l’aboutissement cohérent d’une existence entière. Le dépouillement avait été le fil rouge de tout son parcours : des années auparavant, sur la place d’Assise, devant son père Pietro di Bernardone et l’évêque Guido, François s’était dépouillé de tous ses vêtements, rendant tout et choisissant de ne plus fonder son identité sur une possession, un rôle, un nom. Ce jour-là, il avait revêtu le habit comme on revêt une liberté. À présent, au terme de son pèlerinage, même ce dernier vêtement ne lui sert plus. Non pas parce qu’il le méprise, mais parce qu’il n’est plus nécessaire.
François a achevé son voyage et s’est enfin réconcilié avec son histoire, avec ce qu’il a vécu et aussi avec ce qu’il n’a pas réussi à accomplir. Il n’a plus rien à craindre ni de quoi avoir honte : chaque page de sa vie s’est laissée illuminer par la grâce. Il a mené le bon combat de la foi : il est devenu un véritable fils de Dieu.
Dans l’Écriture, la nudité n’est pas un détail marginal, mais elle recèle le secret de la relation entre l’homme et Dieu. « L’homme et sa femme étaient nus et n’en avaient pas honte » (Genèse 2, 25) : au commencement, la nudité est transparence, elle est même la condition de celui qui vit sans défense parce qu’il reçoit tout comme un don. C’est le serpent qui introduit le soupçon, en insinuant que la vie doit être possédée et protégée. À partir de ce moment, la nudité devient honte, la mort terreur, et le corps un lieu de tension. Et pourtant, Dieu n’abandonne pas l’homme dans cette peur : toute l’histoire biblique raconte un Dieu qui continue à chercher l’homme pour lui redonner confiance. Le Christ mène cette histoire à son accomplissement sur la croix, nu, exposé, tout en continuant à bénir. C’est là que Dieu rejoint l’homme au point le plus fragile de son existence et éteint définitivement le soupçon sur la vie et la mort. L’antidote à la peur n’est pas une défense plus forte, mais le contraire : cesser de se défendre, ouvrir les bras et apprendre à recevoir.
François a lentement assimilé ce secret, s’entraînant toute sa vie à revenir à sa nudité créaturelle. Chaque dépouillement a été un acte de confiance, chaque renoncement un pas vers une liberté plus profonde. Mais la nudité finale de la Porziuncola n’est pas seulement la cohérence d’un chemin ascétique : c’est la réconciliation d’un homme avec lui-même. Au cours de sa vie, François avait revêtu de nombreuses identités – le fils du marchand, le jeune homme ambitieux, le chevalier manqué, le converti, le fondateur, le prédicateur, le malade, voire l’homme blessé et incompris – et maintenant, allongé sur la terre, tout cela se dissout. Il ne reste que l’essentiel : une créature parmi d’autres créatures, en paix devant son Créateur, ayant besoin de tout et, précisément pour cela, prête à tout recevoir avec gratitude.
C’est pour cela que l’Église le reconnaît comme saint. Non pas d’abord pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il a su devenir. François a préservé son humanité
jusqu’au bout, sans la cacher ni la figer. Il a appris à accepter sa propre fragilité, à vivre comme un fils et comme un frère, sans plus avoir honte de sa petitesse. Et c’est précisément dans cette petitesse acceptée qu’il a trouvé la plus grande liberté : celle de se mettre au service de l’Église et du monde avec générosité, sans mesure, sans calcul et sans défenses.
Conclusion
Le chemin de François d’Assise n’est pas une exception réservée à quelques-uns, mais la pleine réalisation de ce que l’Évangile promet à chaque baptisé : une vie libre, capable d’aimer jusqu’au bout et de traverser la douleur sans s’y laisser vaincre. C’est une grâce réelle, accessible, qui nous permet de reconnaître dans chaque réalité – même dans la mort – le visage d’un Père qui ne nous abandonne jamais.
Face à ce témoignage, la tâche qui nous incombe, à nous pasteurs, est aussi importante que délicate.
Nous ne pouvons pas adapter l’Évangile à nos peurs, le réduire à une proposition rassurante ou à un ensemble de pratiques religieuses qui en conservent l’apparence mais en vident la véritable force spirituelle. Proposer un christianisme au rabais, plus facile mais moins exigeant, revient à priver les hommes et les femmes de ce dont ils ont vraiment besoin : un chemin capable de conduire nos pas vers la vie éternelle.
L’Évangile ne nous invite pas à vivre moins, ni à fuir le poids et la fatigue de la réalité. Il nous autorise plutôt à désirer la vie avec la plus grande intensité possible, en accueillant avec humilité la croix et le pain de chaque jour. L’Évangile n’offre pas de raccourcis, mais il nous rend capables d’un chemin de purification et de conversion qui conduit à la liberté des Fils de Dieu. Il incombe aux pasteurs de l’Église de garder cette vérité sans l’édulcorer, en indiquant des chemins qui ouvrent les portes vers la pleine maturité en Christ.
En cette année où nous contemplons François, laissons-nous interpeller par son témoignage évangélique. Il ne s’agit pas d’imiter ses gestes, mais de nous laisser interpellés par le désir qui a guidé chaque pas de sa vie : connaître le Christ, « la puissance de sa résurrection, la participation à ses souffrances, en devenant conforme à lui dans la mort, dans l’espérance d’arriver à la résurrection d’entre les morts » (Philippiens 3, 10).
Dieu tout-puissant, éternel, juste et miséricordieux, accorde-nous, pauvres d’esprit, de faire, par amour pour toi, ce que nous savons que tu veux, et de vouloir toujours ce qui te plaît, afin que, purifiés intérieurement, éclairés et enflammés par le feu de l’Esprit Saint, nous puissions suivre les traces de ton Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ, et, avec l’aide de ta seule grâce, parvenir à toi, ô Très-Haut, qui, dans la Trinité parfaite et dans l’Unité simple, vis, règnes et es glorifié, Dieu tout-puissant pour les siècles des siècles. Amen.
p. Roberto Pasolini, OFM Cap.
Prédicateur de la Maison pontificale




