Troisième prédication du Carême, P. Roberto Pasolini ©  Vatican Media

Troisième prédication du Carême, P. Roberto Pasolini ©  Vatican Media

Deuxième prédication de Carême au Vatican : la mission

Annoncer l’Évangile à toute créature

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Au cours des deux premières méditations de Carême, nous avons parcouru certaines étapes décisives de l’expérience spirituelle de François. La première nous a conduits au cœur de sa conversion : non pas un simple acte de volonté, mais une transformation profonde de sa sensibilité, opérée par la grâce, capable de changer l’amer en doux et de lui offrir un regard nouveau sur lui-même et sur la réalité. La deuxième nous a montré comment cette conversion n’est pas restée un fait intérieur et isolé : le Seigneur lui a donné des frères, et la fraternité est devenue le lieu concret où cette expérience a pris forme.

Troisième prédication du Carême, P. Roberto Pasolini ©  Vatican Media La troisième méditation nous invite à faire un pas de plus. La conversion et la fraternité ne sont pas le point d’arrivée : elles trouvent leur accomplissement dans la mission. Ce que François a reçu – une sensibilité transformée, la joie des frères, la découverte d’un Dieu qui aime en se dépouillant – ne peut être retenu, mais est appelé à atteindre et à toucher la vie des autres.

Le chemin que nous parcourrons s’articule en cinq étapes : la primauté du témoignage sur la parole, selon l’intuition franciscaine que le Christ ne s’annonce pas d’abord, mais se laisse engendrer à travers une vie transformée ; le style de se laisser accueillir, avant même de vouloir offrir quelque chose ; l’art d’attendre les questions de l’autre, sans anticiper de réponses non sollicitées ; la fécondité de la rencontre, comme le montre le voyage de François chez le sultan d’Égypte ; et enfin le paradoxe évangélique de la soumission, qui n’est pas une faiblesse, mais la forme la plus élevée de l’amour — celle-là même par laquelle Dieu se donne.

1. Engendrer le Christ

Très vite, au sein de la fraternité franciscaine primitive, le fait d’être ensemble et de prier ensemble fait naître quelque chose d’inattendu : le désir de partager avec d’autres l’expérience et l’annonce de l’Évangile. Il arrive aux frères ce qui était déjà arrivé aux premiers disciples : après avoir appris à être avec Jésus, ils sentent qu’ils ne peuvent garder pour eux ce qu’ils ont reçu.

« Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie […] nous vous l’annonçons aussi, afin que vous aussi, vous soyez en communion avec nous » (1 Jean 1,1-3).

D’abord vient la communion de vie, puis l’annonce du salut. D’abord la contemplation du Verbe, puis la parole qui témoigne de sa présence. On ne peut pas vraiment parler de ce qui n’a pas encore pris racine dans sa propre vie.

Saint François connaît la tentation subtile de prononcer les mots justes sans s’en laisser d’abord transformer, de transmettre aux autres quelque chose qui n’est pas encore devenu chair en nous.

« C’est une grande honte pour nous, serviteurs de Dieu, que les saints aient accompli les œuvres et que nous voulions recevoir gloire et honneur simplement en les racontant » (Admonition VI,3 ; FF 154).

Racontez les exploits des saints sans vous laisser changer par leur mode de vie risque de n’être qu’une façon de les admirer de loin. Nous parlons d’eux, mais nous restons à l’écart. C’est pourquoi il faut de la patience : garder ce que nous avons vu et entendu, le laisser mûrir dans la prière, jusqu’à ce qu’il devienne vie avant même d’être parole.

« Heureux le serviteur qui amasse dans le trésor du ciel les biens que le Seigneur lui montre et qui ne désire pas les manifester aux hommes en vue d’une récompense, car le Très-Haut lui-même manifestera ses œuvres à qui il plaira. Heureux le serviteur qui garde dans son cœur les secrets du Seigneur » (Admonition XXVIII,1-3 ; FF 178).

Par ces mots, François met en garde contre une tentation très subtile : utiliser les choses de Dieu pour rechercher l’approbation ou la reconnaissance. Même ce qui est authentique, s’il est exposé trop tôt, risque de perdre sa vérité : c’est pourquoi François invite à garder ce que l’on reçoit, en le laissant mûrir dans le cœur jusqu’à ce qu’il devienne vie. La Règle non bullée reprend et radicalise cette intuition :

« Tous les frères, cependant, prêchent par leurs œuvres. […] L’esprit de la chair, en effet, veut et se soucie beaucoup de posséder des paroles, mais peu de les mettre en pratique » (Rnb XVII,3.11 ; FF 46.48).

Un épisode, non attesté par les sources officielles mais pleinement cohérent avec l’esprit de François, exprime clairement cette pédagogie. Un jour, le saint demanda au frère Ginepro de l’accompagner prêcher en ville. Les deux parcoururent les rues en silence, s’arrêtèrent auprès des malades, sourirent aux enfants, aidèrent ceux qui étaient dans le besoin. Pas un mot. Au retour, Ginepro demanda : « Mon père, et le sermon ? ». François répondit : « Nous l’avons fait, mon frère, nous l’avons fait » .

Pour François, faire davantage confiance au témoignage qu’aux paroles n’est pas un choix stratégique : c’est la conséquence d’une conviction théologique profonde qu’il faut mettre en lumière. Le Christ n’est pas une information à transmettre, mais un mystère qui habite l’humanité et demande à être reconnu pour pouvoir émerger dans la vie. L’Évangile ne se communique pas comme une simple nouvelle ; il se donne comme une vie qui prend lentement forme.

Dans la Lettre aux fidèles, François offre une vision surprenante et très concrète de la vie chrétienne,

dans laquelle le croyant entretient avec le Christ une triple relation : celle de l’époux, celle du frère, celle de la mère. La plus audacieuse – et peut-être la plus originale – est précisément cette dernière :

« (Nous sommes) époux, frères et mères de notre Seigneur Jésus-Christ. Nous sommes époux, lorsque, dans l’Esprit Saint, l’âme fidèle s’unit à Jésus-Christ. Nous sommes ses frères, lorsque nous faisons la volonté de son Père, qui est aux cieux. Nous sommes mères, lorsque nous le portons dans notre cœur et dans notre corps par l’amour et une conscience pure et sincère, et que nous le générons par l’œuvre sainte, qui doit resplendir en exemple pour les autres » (2 Lettre aux fidèles 50-53 ; FF 200).

Engendrer le Christ ne signifie pas parler de lui en bien ou convaincre les autres par des paroles efficaces. Cela signifie laisser sa présence changer véritablement notre façon de vivre, jusqu’à ce que cela devienne visible aussi pour les autres. C’est l’expérience que vit une mère : d’abord, elle porte son enfant en elle, lui donne le temps de grandir, et ce n’est qu’ensuite qu’elle lui donne naissance. Il en va de même pour la foi. D’abord, le Christ prend de la place en nous, dans le silence, dans la prière, dans nos choix quotidiens. Et ce n’est qu’ensuite qu’il peut se manifester à l’extérieur, dans nos gestes et dans la manière dont nous entrons en relation avec les autres.

Lorsque le mystère du Christ se manifeste en nous, quelque chose peut commencer à bouger chez les autres aussi. Non pas parce que nous avons prononcé les mots les plus justes, mais parce qu’une vie nouvelle et différente s’est rendue visible en nous. L’Évangile porte ainsi son fruit : non pas d’abord à travers ce que nous disons, mais à travers ce que notre humanité parvient à exprimer, à travers l’action silencieuse et efficace du Saint-Esprit.

2. Se faire accueillir

Au début de son parcours, saint François rassemble les frères, leur parle longuement du royaume de Dieu, puis les envoie deux par deux sur les routes du monde :

« Allez, très chers, deux par deux dans les différentes parties du monde et annoncez aux hommes la paix et la pénitence pour la rémission des péchés ; et soyez patients face aux persécutions, certains que le Seigneur accomplira son dessein et tiendra ses promesses. Répondez avec humilité à ceux qui vous interrogent, bénissez ceux qui vous persécutent, remerciez ceux qui vous injurient et vous calomnient, car en échange, le royaume éternel nous est préparé » (1Celano, XII,29 ; FF 366).

Ces paroles ne sont pas une invention de François, mais reprennent très fidèlement la mission avec laquelle Jésus avait envoyé ses disciples (cf. Luc 10,1-12). L’Évangile recommande un style essentiel : partir sans sécurité, « sans bourse ni sac », entrer dans les maisons en souhaitant la paix, s’arrêter, « mangeant et buvant ce qu’ils ont » (Luc 10,4.7). Et il ajoute un détail décisif : les disciples sont envoyés dans les lieux où Jésus « allait se rendre » (Luc 10,1).

Cela change profondément la manière de comprendre la mission. Les disciples n’apportent pas quelque chose qui manque, mais préparent une rencontre que Jésus lui-même désire accomplir. Tout ne dépend pas d’eux : ce qu’ils ne parviennent pas à faire, le Seigneur lui-même l’accomplira. Ce n’est pas nous qui sommes au centre de l’annonce, mais le visage de Dieu que nous pouvons, avec simplicité, rendre transparent et accessible.

Les indications de Jésus recèlent une logique qui bouleverse bon nombre de nos habitudes. Les disciples sont envoyés sans protection, « comme des agneaux au milieu des loups » (Lc 10, 3), avec pour seule tâche d’apporter la paix et d’accepter ce qui leur est offert. Ce n’est qu’ensuite – et au sein de cet accueil reçu – qu’ils peuvent dire : « Le royaume de Dieu est tout près de vous » (Luc 10, 9). Le mouvement est clair : d’abord se laisser accueillir, puis annoncer.

Il ne s’agit pas d’apporter quelque chose de l’extérieur, comme pour combler un manque total, mais de reconnaître le bien qui est déjà présent et de lui donner un nom. Cette séquence – accueil reçu, puis annonce – recèle une pédagogie importante. Celui qui se laisse accueillir accomplit un geste de faiblesse qui, en apparence, semble renoncer à l’initiative. En réalité, il révèle le sens le plus profond de l’Évangile : accepter de recevoir, c’est reconnaître que l’autre n’est pas seulement un destinataire, mais aussi quelqu’un de qui l’on peut recevoir quelque chose. Cela signifie prendre au sérieux son humanité, sa capacité au bien, sa disponibilité.

C’est ainsi que se crée un espace nouveau, dans lequel l’Évangile n’apparaît pas comme quelque chose imposé de l’extérieur, mais comme la reconnaissance d’une présence qui est déjà à l’œuvre. Pour que cela se produise, une pauvreté réelle est nécessaire : se présenter sans tout avoir et sans tout contrôler, accepter de dépendre aussi de la bonté et de la sensibilité des autres, et se rendre compte que le royaume de Dieu est déjà présent, de manière cachée, même dans la vie de ceux qui ne le connaissent pas encore.

Ce style pauvre et désarmé interpelle profondément notre manière de concevoir l’évangélisation. Au fil des siècles, nous avons risqué de la vivre comme un mouvement à sens unique : aller vers les autres avec une attitude didactique, parfois même jugeante, prêts à intégrer ce qui manque et à tout ramener à nos catégories.

La parole de Jésus et le témoignage de saint François semblent indiquer, au contraire, une voie plus simple et en même temps plus exigeante : se laisser accueillir, reconnaître ce qui, chez l’autre, est déjà proche de Dieu et lui offrir la possibilité de s’épanouir. Évangéliser, dans cette perspective, signifie dire aux autres – même sans rien dire – qu’il est beau qu’ils existent, que leur vie a de la valeur. Non pas pour simplement les confirmer dans ce qu’ils sont, mais pour les accompagner à reconnaître, petit à petit, la vérité et la beauté qu’ils portent en eux, sans se presser de les ramener à nos idées.

Le Royaume ne grandit pas par le prosélytisme, parfois trop forcé, mais lorsque notre manière d’entrer en relation permet à ceux que nous rencontrons d’exprimer le meilleur d’eux-mêmes et, ainsi, de s’ouvrir à la révélation de Dieu. C’est là que le Royaume se rend proche et accessible. Il n’y a rien de spectaculaire dans cette manière d’annoncer, mais il y a quelque chose de profondément vrai.

Le pape François l’avait exprimé avec une grande clarté :

« Chacun a le droit de recevoir l’Évangile. Les chrétiens ont le devoir de l’annoncer sans exclure personne, non pas comme ceux qui imposent une nouvelle obligation, mais comme ceux qui partagent une joie, signalent un bel horizon, offrent un banquet désirable. L’Église ne grandit pas par le prosélytisme, mais par l’attraction » (Pape François, Evangelii gaudium, 14).

Grandir par attraction : c’est ce qui se produit lorsque notre présence n’étouffe pas la liberté de l’autre, mais la réveille ; lorsque notre annonce n’alourdit pas, mais ouvre un espace. C’est peut-être précisément cela que le monde attend de reconnaître dans les communautés chrétiennes : des lieux où la qualité du Royaume se rend visible et se répand – avec discrétion et force, avec courage et respect.

3. Attendre les questions

Le respect et l’estime avec lesquels François aborde les autres – en reconnaissant en chaque personne une présence de Dieu déjà à l’œuvre – rendent possible un véritable dialogue. Il ne s’agit pas seulement de savoir parler, mais avant tout de savoir écouter. Et, le moment venu, de savoir transmettre les paroles d’espérance qui viennent de Dieu.

Évangéliser, dans cette perspective, ne signifie pas donner immédiatement des réponses, mais savoir attendre que les questions émergent. C’est une attitude intérieure, avant même d’être une manière de communiquer : elle naît de la conviction que Dieu confirme et complète notre pauvre témoignage. Si tel est le cas, il n’y a pas lieu de se presser. Celui qui a confiance en cette manière d’agir de Dieu – heureux de se laisser représenter par nous – sait attendre et laisser de la place à l’autre.

Les sources franciscaines rapportent un épisode qui illustre avec une grande simplicité cette manière d’annoncer l’Évangile. Près d’un ermitage, au-dessus de Borgo San Sepolcro, vivaient quelques frères, tandis que dans les bois voisins se cachaient des brigands qui sortaient souvent pour dévaliser les passants. Parfois, ils venaient à l’ermitage pour demander du pain, mais les frères avaient cessé de leur en donner à cause de leur agressivité.

Un jour, saint François, passant par cet ermitage, prit connaissance de la situation et proposa aux frères quelque chose d’inattendu :

« Allez, procurez-vous du bon pain et du bon vin, apportez-les-leur dans les bois où vous savez qu’ils se trouvent et appelez-les en criant : “Frères brigands, venez vers nous : nous sommes les frères et nous vous apportons du bon pain et du bon vin !”. Ils viendront aussitôt vers vous. Alors, vous étendrez une nappe par terre, vous y disposerez le pain et le vin, et vous les servirez avec humilité et joie, jusqu’à ce qu’ils aient mangé. Après le repas, annoncez-leur les paroles du Seigneur, et à la fin, faites-leur cette première demande pour l’amour de Dieu : qu’ils vous promettent de ne frapper personne et de ne faire de mal à personne physiquement. Car, si vous leur demandez tout d’un seul coup, ils ne vous écouteront pas ; en revanche, vaincus par l’humilité et la charité que vous leur témoignerez, ils vous le promettront » (Compilation d’Assise 115 ; FF 1669).

Les frères obéirent. Les brigands vinrent, mangèrent, écoutèrent — et finalement, certains entrèrent dans l’Ordre, d’autres changèrent de vie, d’autres encore décidèrent au moins de ne plus commettre de violence.

Cet épisode montre quelque chose de très concret : on ne peut pas demander à quelqu’un de changer de vie avant de lui avoir fait faire l’expérience de l’accueil, du respect et de la confiance. Si l’on anticipe trop les demandes, même celles qui sont moralement justes, nos invitations ne parviennent pas à toucher le cœur de l’autre. Il faut d’abord créer l’espace pour que naissent le désir et la demande d’un changement de vie. Ce n’est qu’alors que ce que l’on dit peut être véritablement entendu.

C’est le même style que Jésus. Lorsqu’il rencontre Zachée, il ne lui demande rien, il ne lui fait pas la leçon de morale. Il lui dit simplement : « Aujourd’hui, je dois rester chez toi » (Luc 19,5). C’est cette rencontre, gratuite et inattendue, qui fait naître chez Zachée le désir d’opérer une transformation dans sa vie.

Les Actes des Apôtres racontent une scène qui éclaire encore mieux ce passage. Au chapitre huit, Philippe rencontre sur une route déserte un fonctionnaire éthiopien qui lit le prophète Isaïe sans le comprendre. Il ne se met pas tout de suite à expliquer le texte. Il s’approche, marche à ses côtés et lui pose une question très simple : « Comprends-tu ce que tu lis ? » (Actes 8,30).

C’est alors l’autre qui s’exprime : « Comment pourrais-je comprendre, si personne ne me guide ? » (Actes 8,31). Puis l’eunuque pose à Philippe une autre question, encore plus profonde, à partir du texte qu’il est en train de lire : « De qui le prophète parle-t-il ? » (Actes 8,34). Ce n’est qu’après que ces questions ont été posées que Philippe commence à lui annoncer Jésus, en quelques mots brefs. À ce moment-là, c’est l’eunuque lui-même qui demande : « Qu’est-ce qui m’empêche d’être baptisé ? » (Actes 8, 36).

C’est précisément ce qui frappe dans ce récit : l’annonce occupe peu de place, tandis que tout le reste – le chemin parcouru ensemble, l’écoute, les questions – est ce qui prépare véritablement la rencontre. La manière dont on en vient à parler du Christ est aussi décisive que les mots qui sont prononcés. Évangéliser ne signifie pas remplir le silence de réponses, mais accompagner les personnes jusqu’à ce qu’elles puissent reconnaître et exprimer les questions qui ouvrent leur vie au salut du Christ. Ces questions, en effet, sont déjà un lieu où Dieu est présent et à l’œuvre.

Il y a cependant aussi un passage plus profond. Philippe ne reste pas en dehors de la scène : il descend dans l’eau avec l’eunuque. Ce geste dit quelque chose d’essentiel. On ne peut accompagner quelqu’un dans la foi sans s’impliquer personnellement. Et cette implication passe par la disponibilité à partager sa propre faiblesse et son propre besoin de salut. En effet, même celui qui est déjà baptisé a besoin de revenir continuellement à la source de sa vie en Christ, pour se laisser renouveler et pour rester vivement engagé sur le chemin de la conversion. Ce n’est qu’ainsi que ce que nous disons peut vraiment toucher la vie des autres.

Lorsque les paroles naissent d’une expérience réelle, elles touchent les autres. En revanche, lorsqu’elles restent abstraites et impersonnelles, elles ne convainquent personne. Pas même nous qui les prononçons. Annoncer l’Évangile signifie s’approcher

avec respect de la vie des autres et reconnaître que, dans la complexité de leur vie, il y a déjà une recherche de sens, de bien, de vérité.

Les témoins du Ressuscité ne sont pas des personnes qui ont toutes les réponses. Ce sont des hommes et des femmes qui ont appris à écouter leurs propres questions et à vivre avec leurs lumières et leurs ombres, en se laissant chaque jour instruire par le Christ. Ainsi, avec humilité, ils recommencent chaque jour à marcher comme des disciples, portant le fardeau de la vie avec les autres.

4. Rencontrer l’autre

Dès son plus jeune âge, François avait le tempérament de celui qui ressent le besoin de donner sa vie pour une grande cause. Les paroles de l’écrivain J. D. Salinger, tirées de son roman L’adolescent Holden, semblent particulièrement lui correspondre : « Ce qui distingue l’homme immature, c’est qu’il veut mourir noblement pour une cause, tandis que ce qui distingue l’homme mûr, c’est qu’il veut humblement vivre pour elle. » Lorsque le pauvre d’Assise rencontre le Seigneur Jésus, cette impulsion héroïque ne disparaît pas, mais change de direction : elle devient le désir de donner sa vie pour l’Évangile. Ce désir le pousse, en 1219, à partir pour la cinquième croisade, rejoignant les camps chrétiens situés à Damiette, ville portuaire d’Égypte sur le delta du Nil, précisément pendant le siège de la ville, au moment le plus intense de l’affrontement entre l’armée des croisés et celle du sultan.

Pendant une trêve, François traverse le front avec un compagnon et se présente devant le sultan d’Égypte, Al-Malik al-Kamil. Les sentinelles le capturent, le maltraitent, l’enchaînent, mais il ne recule pas et demande à être conduit devant leur seigneur. Ce qui se passe surprend tout le monde : ce qui semblait être le début d’un martyre se transforme en une rencontre marquée par le respect et l’accueil. Comme le raconte Thomas de Celano, le sultan reconnaît en François un homme de Dieu, l’écoute attentivement et, au moment de le congédier, le fait raccompagner sain et sauf au campement chrétien, lui demandant même de prier pour lui, afin que le Seigneur lui montre la voie la plus agréable (cf. 1Celano 57 ; FF 422-423). Le témoignage d’un autre chroniqueur, Jacques de Vitry, confirme également que François avait été reconnu comme un « homme de Dieu » et avait suscité le respect même de la part de ceux qui étaient considérés comme des ennemis (cf. FF 2226-2228).

Comment interpréter cet épisode ? À première vue, il ne semble pas se passer grand-chose : le sultan ne se convertit pas et François ne trouve pas le martyre qu’il recherchait. Et pourtant, c’est précisément lors de cette rencontre que quelque chose d’important se produit. François ne se présente pas avec un discours à prononcer, mais avec une manière d’être : simple, pauvre, sans défense. Il ne cherche pas à imposer son idée, il se place devant l’autre tel qu’il est.

Et cette attitude change tout. Le sultan n’est pas frappé par des paroles particulières, mais par ce qu’il voit : un homme qui vit véritablement ce en quoi il croit. En François, il reconnaît une personne en qui se manifestent la pauvreté et l’humilité du Christ. Le sultan ne se sent pas attaqué ni remis en question, mais accueilli par son hôte inattendu. C’est pourquoi, à son tour, il s’ouvre : il écoute, respecte, se montre même généreux.

À ce moment-là, il ne se produit pas une conversion au sens où nous l’attendons toujours, mais quelque chose d’aussi réel naît : une véritable rencontre entre deux hommes, différents par leur foi et leur histoire, qui parviennent à se tenir face à face sans crainte. C’est précisément cette manière de se rencontrer qui laisse une trace dans l’histoire et, avec le temps, devient aussi un style qui rend possible la relation et le dialogue entre différentes religions, sans que personne ne doive s’imposer à l’autre.

François ne renonce pas à sa propre foi, mais il s’approche de l’autre de manière à lui permettre d’exprimer le meilleur de son humanité. Dans cette rencontre, il n’y a pas l’un qui l’emporte sur l’autre, mais deux hommes qui se reconnaissent dans leur dignité.

Le véritable « miracle » qui s’est produit à Damiette n’est pas la conversion du sultan. C’est qu’au milieu de la guerre, deux hommes ont trouvé le moyen de se rencontrer véritablement et de se quitter en paix. Tous deux restent dans leur propre foi, et c’est précisément pour cela que la rencontre est réelle. Dans cet échange, il se passe quelque chose qui ne peut être mesuré à l’aune des catégories de la réussite ou de l’échec. François revient sans résultats évidents, mais avec une conscience plus profonde : l’Évangile ne s’annonce pas pour vaincre, mais pour rencontrer. L’autre n’est pas une cible à atteindre, mais un seuil devant lequel on s’arrête, en attendant d’être accueilli. Évangéliser ne signifie pas raccourcir la distance à tout prix, mais la traverser sans l’effacer, en préservant la différence comme l’espace où Dieu continue d’agir dans le cœur de chacun.

5. Soumis à tous

Le voyage en Égypte laisse en François une trace profonde, silencieuse et durable. Il n’en parle pas dans ses écrits – tout comme il ne parlera jamais des stigmates – et pourtant cette rencontre refait surface au cours des années suivantes dans certains choix et dans certaines paroles qu’il écrit.

Une première trace se devine dans une lettre qu’il écrit, en quelque sorte, à tous les gouvernants du monde, leur demandant que chaque soir, la louange de Dieu soit proclamée publiquement, afin que tout le peuple puisse s’unir (cf. Lettre aux gouverneurs des peuples, 7 ; cf. FF 213 ;). C’est une proposition inhabituelle, que beaucoup ont mise en relation avec une tradition qu’il avait vue et entendue en Orient : cette voix qui, plusieurs fois par jour, appelait les fidèles à la prière. François ne copie pas, mais il reconnaît quelque chose de bon, l’accueille et le réélabore. Il en va de même dans les Louanges du Très-Haut, où la succession des noms de Dieu fait écho à une prière encore répandue aujourd’hui dans la tradition islamique (cf. Louanges au Très-Haut ; FF 261).

De ces détails émerge un trait très significatif : dans la rencontre avec l’autre, il n’y a pas seulement quelque chose à donner, mais aussi quelque chose à recevoir. De cette prise de conscience jaillit une attitude d’ouverture radicale à l’autre que François a certainement intégrée dans sa propre compréhension de l’Évangile.

Dans la Règle non bullée, on trouve un bref chapitre qui indique aux frères la manière dont ils doivent vivre lorsqu’ils se trouvent parmi des personnes d’une foi différente. François écrit qu’ils doivent être « soumis à toute créature humaine par amour de Dieu » (Règle non bullée, XVI, 6 ; FF 43). C’est une expression forte, qui deviendra encore plus nette dans le Testament : « soumis à tous ». Avant toute parole, avant toute annonce, il y a une manière d’être en relation avec l’autre : non pas en se plaçant au-dessus, mais en choisissant de se placer en dessous.

Cette expression peut être mal comprise. Selon l’Évangile et dans la sensibilité de François, la soumission ne signifie pas perdre son identité, ni se résigner face à l’autre par faiblesse. C’est un choix libre de respect et de dialogue. Cela signifie reconnaître que l’autre n’est pas un terrain à conquérir, mais une vie à rencontrer, à respecter et à accueillir. Celui qui accepte de se positionner ainsi permet à l’autre de s’ouvrir, d’émerger, de se montrer tel qu’il est. Cette manière de se positionner est, en soi, un acte profondément évangélique.

Au fond, c’est le même mouvement par lequel le Fils de Dieu s’est présenté et offert au monde. L’hymne de la Lettre aux Philippiens dit que le Christ :

« s’est dépouillé lui-même, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. De par son apparence reconnue comme celle d’un homme, il s’est humilié lui-même en se rendant obéissant jusqu’à la mort, et à une mort sur la croix » (Philippiens 2,7-8).

Dieu ne s’est pas imposé à l’homme, mais il lui a fait de la place. Il n’a pas gardé jalousement sa grandeur : il l’a donnée, afin que l’autre puisse l’accueillir et la vivre. Telle est la forme de l’amour.

C’est pourquoi annoncer le Christ depuis une position de supériorité ou de contrôle risque de trahir précisément cet Évangile que l’on voudrait communiquer. Notre autorité ne naît pas d’un rôle, mais d’une vie qui accepte d’entrer dans cette dynamique d’amour. C’est ce qu’a pressenti François lorsqu’il a appelé ses frères « mineurs » : en leur attribuant non pas un titre, mais une manière concrète d’être dans le monde. C’est précisément cette petitesse, cette humilité vécue, qui rend féconde l’annonce de l’Évangile. Lorsque nous ne nous imposons pas, mais que nous laissons de la place, quelque chose peut se produire : chez les autres, mais aussi en nous-mêmes. Car chaque créature, lorsqu’elle est accueillie et n’est pas contrainte, peut laisser émerger le bien qu’elle porte en elle — ce bien dans lequel, de manière cachée, le mystère du Christ est déjà présent.

Dieu tout-puissant, éternel, juste et miséricordieux, accorde-nous, pauvres d’esprit, de faire, par amour pour toi, ce que nous savons que tu veux, et de vouloir toujours ce qui te plaît, afin que, purifiés intérieurement, illuminés intérieurement et enflammés par le feu de l’Esprit Saint, nous puissions suivre les traces de ton Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ, et, avec l’aide de ta seule grâce, parvenir à toi, ô Très-Haut, qui, dans la Trinité parfaite et dans l’Unité simple, vis, règnes et es glorifié, Dieu tout-puissant pour les siècles des siècles. Amen.

p. Roberto Pasolini, OFM Cap.

Prédicateur de la Maison Pontificale

 

 

Première prédication de Carême au Vatican : la conversion

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P. Roberto Pasolini

Le P. Roberto Pasolini, O.F.M. Cap. est le prédicateur de la Maison pontificale. Théologien, bibliste et conférencier, le religieux est déjà connu du grand public pour ses catéchèses et ses nombreux podcasts sur internet. Il enseigne actuellement l’exégèse biblique à la Faculté théologique de Milan.

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