École d’Athènes, Musée du Vatican – l’Église dialogue avec le monde © commons.wikimedia

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Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde  

Quel message Vatican II a-t-il à livrer au monde de ce temps ? (13e partie)

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Plus que jamais, le monde a besoin de l’Église et jamais comme de nos jours, le rôle de l’Église sur la place publique est remis en question. Ici, les pères conciliaires redessinent avec précision le juste positionnement de l’Église : ils remettent en valeur son rôle spirituel et prophétique dans la cité temporelle. 

43 Aide que l’Eglise, par les chrétiens, cherche à apporter à l’activité humaine 

La constitution évoque ici les deux cités déjà mentionnées auparavant auxquelles appartiennent les chrétiens. Comment ne pas penser à Saint Augustin ? D’autant plus que le texte exprime une idée capitale concernant le postulat de Rousseau. Ce dernier déniait aux chrétiens la possibilité de s’occuper des affaires de ce monde à cause de leur croyance sur l’au-delà. Le §1 affirme ceci : 

« Ils s’éloignent de la vérité ceux qui, sachant que nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais que nous marchons vers la cité future, croient pouvoir, pour cela, négliger leurs tâches humaines, sans s’apercevoir que la foi même, compte tenu de la vocation de chacun, leur en fait un devoir plus pressant. Mais ils ne se trompent pas moins ceux qui, à l’inverse, croient pouvoir se livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse – celle-ci se limitant alors pour eux à l’exercice du culte et à quelques obligations morales déterminées. » 

De même que le Verbe divin s’est totalement incarné en un homme, Jésus de Nazareth, par la conception virginale de Marie, la foi chrétienne se vit dans les activités humaines, en s’opposant au péché. Et cette opposition ne peut être victorieuse qu’avec l’aide de la grâce venant du sacrifice de la croix. 

Derrière tout ce nº43, il y a la doctrine de la « cité de Dieu » développée par saint Augustin et dont le texte conciliaire donne une juste interprétation. C’est pourquoi je crois utile de citer ce passage, l’un des plus célèbres de l’ouvrage du saint évêque d’Hippone : 

« Mais la famille des hommes qui ne vivent pas dans la foi, poursuit une paix toute terrestre dans les biens et les avantages de cette vie temporelle. La famille des hommes vivant de la foi attend, au contraire, ces biens à venir que l’éternité lui promet, n’usant des biens de la terre et du temps que comme étrangère, non pour se laisser prendre par eux et détourné du but où elle tend, Dieu même, mais afin d’y trouver un appui qui, loin d’aggraver, allège le fardeau de ce corps périssable dont l’âme est appesantie. C’est pourquoi l’usage des choses nécessaires à cette vie mortelle est commun aux fidèles et aux infidèles, à l’une et l’autre famille, mais dans l’usage, la fin propre à chacune est différente. Ainsi, la cité terrestre, qui ne vit pas de la foi, aspire à la paix terrestre et c’est là le but qu’elle assigne à l’union de l’autorité et de la soumission entre citoyens, qu’il y ait, quant aux intérêts de cette vie mortelle, un certain concert des volonté humaines. Mais la cité céleste, ou plutôt cette partie d’elle-même qui, dans la mortalité, voyage et vie de la foi n’use  aussi de cette paix que par nécessité, en attendant que la mortalité passe à qui une telle paix est nécessaire. Aussi, tant qu’elle prolonge au sein de la cité terrestre la vie captive, pour ainsi dire, de son pèlerinage, où toutefois elle a déjà reçu la promesse de la rédemption et le don spirituel en gage de cette promesse, soumise aux lois de la terre qui disposent des intérêts temporels, elle obéit sans hésiter, et comme la mortalité leur est commune, elle veut maintenir entre elle et sa rivale, la bonne intelligence en ce qui touche leur mortelle destinée ». (1)

L’obligation des responsabilités temporelles 

Et l’on peut encore citer cet extrait du §1 du texte conciliaire, montrant que le maintien d’une bonne intelligence entre la cité céleste et la terrestre relève de l’obligation : 

« Que l’on ne crée donc pas d’opposition artificielle entre les activités professionnelles et sociales d’une part, la vie religieuse d’autre part. En manquant à ses obligations terrestres, le chrétien manque à ses obligations envers le prochain, bien plus, envers Dieu lui-même, et il met en danger son salut éternel. À l’exemple du Christ qui mena la vie d’un artisan, que les chrétiens se réjouissent plutôt de pouvoir mener toutes leurs activités terrestres en unissant dans une synthèse vitale, tous les efforts humains, familiaux, professionnels, scientifiques, techniques, avec les valeurs religieuses, sous la souveraine, ordonnance desquelles tout se trouve coordonné à la gloire de Dieu. »

Le Sermon sur la montagne, et en particulier les Béatitudes, ne relèvent pas que de « conseils évangéliques », réservés à une « élite » chrétienne, mais regardent bien tous les chrétiens. Et je comprends mieux maintenant pourquoi, après le Concile, on a déplacé la fête du Christ Roi, du dimanche avant la Toussaint, au dernier dimanche de l’année ecclésiastique, qui, dans la Tradition a toujours été consacré à la méditation sur les fins dernières. 

Le §2 est important, non seulement à cause des défaillances graves que des affaires récentes ont mises à jour concernant certains membres du clergé, mais encore parce que le manque de prêtres se fait de plus en plus sentir. Seul un engagement plus important des laïcs permettra d’assurer une période transitoire. Des laïcs plus disponibles peuvent permettre à un prêtre d’étendre et de développer son activité. Dans ma jeunesse, j’ai connu plusieurs diocèses dont l’administration était tenue, gracieusement, par des laïcs jeunes retraités. 

Sur les conditions de fonctionnement, pas un mot n’est à changer dans les paragraphes 2, 3 et 4.

Le ministère épiscopal

Le §5 traite de l’activité des évêques, ministres institués comme les piliers essentiels pour l’Église. Leur fonction est aujourd’hui beaucoup plus difficile à exercer qu’en 1965. Plus que les laïcs, ils souffrent du manque de prêtres, car beaucoup se font un devoir de les remplacer, ce qui est épuisant. « Ils prêchent avec leurs prêtres le message du Christ… » écrit le texte conciliaire. Et je voudrais insister sur le mot « avec » ! Cela ne signifie pas dans mon esprit qu’il faille mettre le moindre bémol sur la signification profonde, sur le plan théologique, de la constitution hiérarchique de l’Église catholique. Et cela veut dire encore moins que systématiquement un évêque protège un prêtre qui a commis de graves fautes, en fermant les yeux et les oreilles ! 

Plus que jamais il doit être vigilant, mais pas à sens unique. D’abord il faudrait jeter au panier des dénonciations anonymes. Ensuite interroger la personne qui dénonce, et seulement après convoquer ou non le prêtre, au lieu de s’en débarrasser ou de le diffamer sur une simple rumeur. Beaucoup d’évêques l’ont compris en demandant à la justice de l’État d’intervenir tout de suite en cas de plainte sérieuse. Enquêter et interroger en certaines matières font partie d’un métier auquel les séminaires ne préparent pas. Et c’est tant mieux : ce n’est pas leur fonction. Il fallait, comme cela a été justement dit, faire de l’Église une « maison sûre ». Il faut veiller à ce qu’elle demeure une « demeure fraternelle » où se vivent l’espérance, la foi et la charité, ne permettant pas au soupçon de devenir roi au nom d’un plus de sûreté ! 

L’unité de la famille de Dieu

Le reste des indications est simple. La dernière, très claire en 1965, peut poser question aujourd’hui, d’autant plus que notre texte conciliaire la juge importante, puisqu’elle est précédée de « mais surtout ». Je résume : il est demandé aux évêques de veiller avec le Souverain Pontife à ce que les prêtres écartent tout motif de dispersion. Puisque que le genre humain tend à l’unité civile, économique et sociale, ils s’engagent « pour amener l’humanité entière à l’unité de la famille de Dieu. » Si l’exigence est à l’évidence toujours valable et justifiée, le motif a changé. 

Je ne crois pas qu’aujourd’hui la grande majorité du genre humain aspire à une unité civile, économique et sociale. Les excès du mondialisme et du néolibéralisme économique ont introduit de telles disparités et l’immigration incontrôlée de telles méfiances qu’on observe chez beaucoup de peuples de fortes tendances au repli sur soi par reflex de défense. On ne recherche plus l’égalitarisme mondial, mais la sécurité chez soi. Au vu de l’intensité de la guerre commerciale, allant jusqu’à déclencher des guerres armées, je pense qu’il faut réexaminer les souhaits du genre humain. En revanche, amener l’humanité entière à l’unité de la famille de Dieu, ce qui nous renvoie à Lumen gentium 28, qui exprimait la même préoccupation, oblige à faire un bilan sur les dialogues œcuméniques et inter religieux. 

Sur le dialogue œcuménique, je crois qu’il faut avoir la lucidité de dire que nous sommes arrivés au bout avec la signature des accords luthero-catholique de 1999 sur la Justification et avec l’absence de réponses, du moins de réponses sérieuses, à l’encyclique de Jean Paul II Ut unum sint du 25 mai 1995. Cela ne signifie pas la fin de toute discussion œcuménique, mais qu’il est maintenant prioritaire d’expliquer que la famille de Dieu ne peut être unie que sous un même Pasteur, le successeur de Pierre, Vicaire du Christ, notre Saint-Père le pape. 

Le poids des religions dans l’organisation sociale 

Quant au dialogue interreligieux, il ne peut viser que la coexistence pacifique entre les religions. Elle n’est possible qu’au prix de la vérité, et l’Église catholique aurait très certainement un rôle important à jouer pour cela. De 1965 à aujourd’hui nous avons vu grandir le radicalisme musulman, et beaucoup ont fait comme s’il s’agissait d’un mouvement extrémiste marginal. On a entendu parler d’un « islam radical », « politique », etc.… Des religieux chrétiens ont tenu de tels propos pour justifier des initiatives bien dangereuses. Il est vrai que toute religion comporte ses ultras et ses fanatiques. Mais le problème avec l’islam, c’est que les ultras en question peuvent justifier leur conduite par leurs écrits sacrés et des traditions qui ne le se sont pas moins. Les chefs d’États de pays musulmans le savent parfaitement et sont plus vigilants que nous. 

Il semble que l’hindouisme lui-aussi pose question en matière de tolérance religieuse. Je n’en dirai pas plus sur ce point particulier, n’ayant pas assez de connaissances en la matière. Mais il y a tout de même des faits, et ils sont têtus ! Ce pourquoi il est plus qu’urgent que les responsables politiques d’Occident prennent beaucoup plus au sérieux les religions et revoient l’histoire qui leur montrera vite que les divisions religieuses sont plus graves que toutes autres. 

Au point où nous en sommes et compte tenu de tout ce qui a été fait depuis la fin de Vatican II, « amener l’humanité entière à l’unité de la famille de Dieu » doit pousser à trouver des moyens de coexistence pacifique ou d’empêcher des personnes pratiquant une religion qui s’y oppose de vivre dans le même pays. Ce devoir incombe aux États garants de l’ordre public et de la sécurité. Et ils pourront d’autant mieux remplir leurs fonctions que les citoyens seront en paix les uns avec les autres ! D’où la croisade continue de nos papes pour la paix. 

Les pontifes pour la paix

Jean XXIII avec Pacem in terris et Paul VI, lors de sa visite à l’ONU avec son célèbre discours « Plus de guerres », ont lancé ce mouvement que tous leurs successeurs ont repris. Et ils ne se sont pas contentés de paroles. Ils ont agi en utilisant un moyen dans lequel le Saint-Siège est expert : la diplomatie ! Or celle-ci semble singulièrement ignorée dans bons nombres d’États dits modernes. Je sais bien que la diplomatie n’est pas une arme infaillible pour empêcher les guerres, mais je sais parfaitement que quand on la néglige on va inéluctablement vers l’affrontement armé. La guerre d’Ukraine en fournit un triste exemple bien compris et bien expliqué par le pape François. 

Mais il faut avoir l’honnêteté, comme lui, de remonter aux sources, la chute du mur de Berlin en 1989, et la réunification de l’Allemagne. Et je m’arrêterai là, ceux qui peuvent comprendre ont compris ! La carrière diplomatique constitue aujourd’hui un beau projet pour des chrétiens qui veulent servir leur pays ! 

Le dernier paragraphe (§6) n’ignore pas les faiblesses de l’Église et la trahison de certains de ses membres. Mais il ne la condamne pas comme intrinsèquement perverses, comme si ses propres règles l’avaient conduite dans la trahison, parce que « systémiques ». Bien au contraire le Concile nous rappelle que « L’Église notre mère ne cesse « d’exhorter ses fils à se purifier et à se renouveler, pour que le signe du Christ brille avec plus d’éclat sur le visage de l’Église » », reprenant la dernière phrase du nº15 de Lumen gentium).

1) Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XIX, chapitre XVII, Sagesse, 3e éd., p. 128-129.

 

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P. Michel Viot

Père Michel Viot. Maîtrise en Théologie. Ancien élève de l’Ecole Pratique dès Hautes Études. Sciences religieuses.

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