On se souvient de lui non pas comme d’un militant ou d’un polémiste, mais comme d’un artisan de l’information : un journaliste qui croyait que la clarté est une forme de service et que la compréhension de l’Église exige patience, mémoire historique et honnêteté intellectuelle.
John L. Allen Jr., l’un des journalistes du Vatican les plus influents du dernier demi-siècle et une voix incontournable de la couverture médiatique anglophone de l’Église catholique, est décédé à Rome le 22 janvier 2026, à la suite d’un long combat contre le cancer. Il avait 61 ans. Sa disparition marque la fin d’une ère pour le journalisme religieux, une ère où une connaissance approfondie des institutions, une rigueur intellectuelle et une clarté narrative se conjuguaient pour rendre les rouages du Saint-Siège accessibles à un public international.
Allen n’était pas un simple journaliste à Rome. Pour nombre de lecteurs, et même pour ses confrères journalistes, il était l’interprète d’un écosystème ecclésial complexe dont le langage, les structures et la logique interne défient souvent toute explication simple. Pendant des décennies, il s’est forgé la réputation d’être le journaliste que ses pairs consultaient pour comprendre comment, en réalité, « les hommes du pape » gouvernaient l’Église catholique.
Né aux États-Unis et formé au journalisme catholique à une époque où la couverture du Vatican restait largement confessionnelle, Allen a contribué à la professionnalisation du domaine. Il insistait pour que le Vatican soit traité avec la même rigueur analytique que celle appliquée aux gouvernements, aux tribunaux et aux organisations multinationales, sans jamais perdre de vue les dimensions théologiques et spirituelles qui distinguent l’Église de toute autre institution.
Cet équilibre a caractérisé ses dix-sept années au National Catholic Reporter, où il a acquis une renommée internationale. Durant cette période, Allen est devenu, selon l’hebdomadaire britannique The Tablet, « l’auteur le plus autorisé sur les affaires vaticanes en langue anglaise ». L’intellectuel catholique conservateur George Weigel est allé encore plus loin, le qualifiant de « meilleur journaliste anglophone sur le Vatican de tous les temps », une affirmation surprenante compte tenu de la proximité de Weigel avec le pontificat de saint Jean-Paul II.
L’autorité d’Allen ne découlait pas d’une affiliation idéologique. Au contraire, il a gagné la confiance de l’ensemble du spectre ecclésiastique précisément parce qu’il refusait toute catégorisation simpliste. Progressistes, conservateurs et figures institutionnelles reconnaissaient tous que sa loyauté première résidait dans l’exactitude et le contexte. Il a compris que la politique vaticane ne saurait se réduire à une dichotomie gauche-droite et que les querelles théologiques masquent souvent des questions plus profondes de culture, de gouvernance et d’histoire.
En 2014, Allen a participé au lancement de Crux, l’ambitieuse initiative numérique du Boston Globe entièrement consacrée au catholicisme mondial. Il y a travaillé pendant deux ans comme rédacteur adjoint avant qu’une restructuration interne n’oblige le Globe à se séparer du projet. À ce moment crucial, Allen a pris la direction de Crux en tant que rédacteur en chef et directeur général, devenant ainsi son guide éditorial et son pilier institutionnel.
Sous sa direction, Crux a maintenu son engagement pour un journalisme de fond malgré une période de bouleversements exceptionnels : les dernières années du pontificat de Benoît XVI, le pontificat réformateur et souvent controversé de François, les scandales d’abus sexuels commis par des membres du clergé à travers le monde, les crises géopolitiques touchant les minorités chrétiennes et les débats internes au sein de l’Église sur la synodalité, l’autorité et la tradition. La vision éditoriale d’Allen privilégiait l’ampleur sans la superficialité, garantissant ainsi que Crux couvre non seulement Rome, mais aussi les réalités vécues du catholicisme sur tous les continents.
Pour apprécier pleinement la contribution d’Allen, il est essentiel de comprendre la complexité particulière de l’accès à l’information au Vatican. Le Saint-Siège fonctionne simultanément comme une entité souveraine, une autorité spirituelle et une culture de cour séculaire. Allen maîtrisait parfaitement ce domaine. Il savait décrypter les discours pontificaux, interpréter les nominations de la Curie et replacer les controverses immédiates dans leur contexte historique.
Tout aussi important était son talent pour expliquer la portée de ces décisions. Allen écrivait pour des lecteurs qui n’avaient peut-être jamais franchi les murs du Vatican, mais qui comprenaient que les décisions prises là-bas se répercutaient bien au-delà de Rome. Son œuvre traduisait systématiquement les débats internes de l’Église en des termes accessibles aux journalistes, aux législateurs et aux fidèles, sans pour autant en simplifier la complexité.
Au moment de son décès, Allen était marié à Elise Ann Allen, correspondante respectée au Vatican, principale journaliste de Crux à Rome et auteur de la première biographie du pape Léon XIV. Leur collaboration professionnelle était largement admirée au sein de la presse, un exemple rare de deux journalistes abordant un même sujet exigeant avec un respect mutuel et des compétences complémentaires. Il laisse Elise veuve, une perte ressentie non seulement à titre personnel, mais aussi professionnellement par une communauté qui appréciait leur vision commune.
À une époque de plus en plus marquée par les commentaires instantanés et les prises de position partisanes, John L. Allen Jr. incarnait un modèle différent de journalisme religieux, fondé sur l’expérience, la mesure et le respect de l’intelligence du lecteur. Son absence se fera sentir dans les rédactions de Rome et bien au-delà, partout où les lecteurs cherchent à comprendre non seulement les actions du Vatican, mais aussi leur signification.
