Ce qui commence comme une histoire d'aventures enfantines se transforme peu à peu en une réflexion sur le mal

Ce qui commence comme une histoire d'aventures enfantines se transforme peu à peu en une réflexion sur le mal

La philosophie et la théologie derrière « Stranger Things »

La série proposée sur Netflix offre une vision nuancée du mal

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par Scott Ventureya

Première publication le 15 janvier 2026 par Crisis Magazine

Stranger Things est une série dramatique de science-fiction se déroulant dans une petite ville américaine des années 1980. La disparition d’un enfant y révèle des expériences gouvernementales secrètes, un monde parallèle appelé l’Upside Down et une menace surnaturelle naissante, incarnée plus tard par Vecna. Au fil des saisons, et particulièrement dans les dernières, la série mêle l’angoisse de la Guerre froide, l’amitié adolescente et l’horreur surnaturelle pour explorer les thèmes de la perte, de la peur, du sacrifice et de la responsabilité. Ce qui commence comme une histoire d’aventures enfantines se transforme peu à peu en une réflexion sur le mal, l’innocence et la fragilité des liens qui soudent une communauté. 

Hawkins, où se déroule une grande partie de l’histoire, est une ville fictive du Midwest américain, rythmée par des routines ordinaires, la confiance entre voisins et des habitudes bien ancrées, bouleversée par des laboratoires clandestins et des intrusions surnaturelles qui ébranlent sa cohésion morale et sociale. La série débute avec la disparition de Will Byers, un enfant sensible et imaginatif dont l’absence soudaine révèle les failles cachées de la ville et la présence d’un mal plus profond et insidieux. 

Au premier abord, Stranger Things semble miser sur la familiarité. Des vélos sillonnant les rues de banlieue au crépuscule, des talkies-walkies crépitant d’urgence, des sous-sols remplis de jeux et de musique, et la douce menace des synthétiseurs évoquent un univers cinématographique façonné par Steven Spielberg et Stephen King. Les échos d’E.T. l’extraterrestre et de Rencontres du troisième type sont indéniables. Les enfants pressentent le danger avant même que les adultes ne sachent le nommer. Un sentiment d’émerveillement et de peur surgit souvent simultanément. 

Mais je crois que ce récit apporte bien plus qu’une simple imagerie empruntée. Il incarne une urgence face au risque moral qui fait souvent défaut aux récits contemporains. L’enfance, dans cette histoire, n’est pas uniquement idéalisée, même si son attrait pour ceux qui ont grandi dans les années 1980 est indéniable. C’est une période de perception exacerbée, où le bien et le mal sont perçus intuitivement bien avant d’être envisagés en profondeur sur le plan théologique. 

Contrairement à de nombreux récits de genre modernes, Stranger Things refuse d’édulcorer le mal en le réduisant à une métaphore ou de le traiter comme une pathologie psychologique nécessitant une analyse. 

Tout au long de la série, le mal s’immisce, blesse et cherche à semer le chaos plutôt qu’à simplement perturber les émotions. L’Upside Down n’est donc pas un univers parallèle moralement neutre, mais un royaume de dégénérescence et d’imitation, incapable de générer la vie par lui-même. Il se nourrit parasitairement de ce qui existe déjà. Ceci reflète une intuition métaphysique chrétienne classique : le mal ne crée pas, il corrompt, à l’image de l’incapacité de Satan à créer ex nihilo et de sa tendance à se moquer de la création divine et à la déformer. 

À mesure que le récit s’approfondit, la série personnifie progressivement cette corruption en un antagoniste unique et intelligible. Vecna ​​donne une voix à cette corruption. Présenté sous son identité passée d’Henry Creel, il est dépeint comme un enfant qui croit percer à jour les illusions du monde. Il observe la faiblesse, la souffrance et l’hypocrisie et en conclut que la réalité elle-même est imparfaite. Le temps, la mémoire et l’obligation morale lui apparaissent non comme des dons de la création, mais comme des chaînes à briser. 

Le parallèle avec Lucifer est frappant. Dans la théologie chrétienne, la chute de Lucifer est d’abord métaphysique avant d’être morale. La dépendance est rejetée et les limites sont perçues comme une tyrannie. La liberté est redéfinie comme une autonomie absolue. Au cœur de cette rébellion se trouve un désir désordonné pour ce qui n’appartient pas légitimement à celui qui le désire :  le désir d’être Dieu lui-même. 

Vecna ​​suit scrupuleusement ce modèle. Il ne recherche pas le chaos, mais la maîtrise. Il souhaite un monde remodelé selon son propre jugement et son image, débarrassé de toute vulnérabilité et de toute hiérarchie. Sa rébellion ne naît pas de l’ignorance, mais du refus, d’un rejet délibéré des limites de la condition humaine et de la fatalité du monde. 

Cependant, Stranger Things ne réduit pas le mal à une seule forme. À cette rébellion idéologique s’ajoute une menace plus brutale et incarnée. Les Démogorgons représentent un registre du mal différent, mais complémentaire. À l’instar du Xénomorphe dans Alien de Ridley Scott, ils sont parasites, invasifs et indifférents à la condition humaine. Ils ne persuadent ni ne manipulent. Ils chassent, se reproduisent et dévorent. Les corps deviennent des instruments. Les foyers, des terrains de chasse. Leur horreur réside précisément dans leur absence de réflexion. Il n’y a pas d’innocence cachée à retrouver, pas de traumatisme à guérir. Ils existent pour dévorer. 

La série suggère également que ce mal prédateur ne surgit pas de manière isolée. La violence des Démogorgons s’inscrit dans un schéma plus vaste, façonné par une volonté malveillante et délibérée. En ce sens, le mal brut opère sous l’influence d’une intelligence directrice plus profonde. Ce qui est dépourvu d’idéologie n’en est pas moins à son service. Il en résulte une conception complexe du mal qui se refuse à réduire tout mal à un seul cadre explicatif. 

Cette distinction est importante. En mettant Vecna ​​et les Démogorgons côte à côte, la série s’oppose à la tendance moderne à réduire le mal à une seule catégorie. Certains maux se rebellent consciemment et cherchent à imposer leur vision de la réalité. D’autres détruisent sans intention ni raisonnement moral. Cependant, les premiers peuvent toujours être utilisés à leur avantage. Confondre ces niveaux conduit soit à une psychologisation naïve, où le désir désordonné est réduit à une simple maladie, soit à une accusation morale déplacée qui ignore la véritable pathologie. Dans les deux cas, le discernement moral est sacrifié. 

À cet égard, les Démogorgons présentent une ressemblance partielle avec ce que les théologiens appellent souvent le mal naturel. Ils agissent comme des forces destructrices au sein de la création, sans malice ni idéologie, mais causant néanmoins des dommages réels. Qu’on interprète ce désordre à travers le prisme d’une Chute historique ou dans le cadre des complexités de la création et de l’évolution, le constat demeure le même : ces maux ne sont pas des agents moraux, mais ils n’en sont pas moins réels et exigent une résistance plutôt qu’une réinterprétation. 

Considérés ensemble, Vecna ​​et les Démogorgons offrent une vision du mal plus complète que la plupart des récits contemporains ne veulent bien l’admettre. Le mal peut se rebeller et consumer. Il peut se justifier et rester indifférent. Ce qui unit ces formes, c’est leur rejet de la vie comme don et leur propension à dominer plutôt qu’à aimer. 

Face à ces figures de destruction, la série met en scène une enfant, Onze, façonnée par les expériences mêmes qui ont ouvert la porte de l’Upside Down. Si Vecna ​​incarne la rébellion métaphysique, Onze incarne son contraire, apprenant à choisir l’amour et à suivre sa conscience morale plutôt que le désir de contrôle. Utilisée comme une arme par des expériences scientifiques, isolée et contrôlée, elle est d’abord un instrument plutôt qu’une personne. Connue principalement pour ses pouvoirs psychiques et son évasion du laboratoire qui l’a exploitée, elle est finalement définie non par sa force psychique, mais par sa reconquête de l’amour, de la confiance et du sentiment d’appartenance à l’humanité. 

La représentation de telles expériences dans la série fait clairement écho au véritable programme MKUltra , une initiative de la CIA datant de la guerre froide qui a soumis des sujets involontaires, y compris des enfants, à des manipulations psychologiques et neurologiques dans le but de contrôler les esprits, motivée par la conviction que la conscience humaine pouvait être maîtrisée, militarisée et subordonnée au pouvoir politique et militaire. 

Le pouvoir d’Eleven s’avère inefficace lorsqu’il est exercé par la rage ou l’isolement. Il ne devient effectif que lorsqu’il est guidé par l’amour, les souvenirs et le sentiment d’appartenance. Dans Stranger Things, l’innocence n’est ni ignorance ni fragilité. C’est une attitude morale face à la réalité, un refus de dominer ce qui doit être reçu. La force d’Eleven ne se développe pas en se libérant de la dépendance, mais en l’acceptant. 

C’est précisément ce que Vecna ​​ne peut tolérer. L’innocence contredit sa vision du monde. Elle témoigne que la vulnérabilité n’est pas un défaut et que l’amour n’est pas une faiblesse. L’incapacité à reconnaître le mal dans sa dimension la plus profonde ne demeure pas abstraite ; elle redéfinit la manière dont les communautés réagissent à la peur. L’une des analyses les plus pertinentes de la série est sa description de ce qui se produit lorsqu’une culture perd la capacité de nommer le mal avec exactitude. Tandis que le véritable mal métaphysique agit de manière invisible, la ville de Hawkins se réfugie derrière des substituts. La peur exige des explications et se tourne vers les accusations. 

La panique satanique dépeinte dans la série suit un schéma familier. Le heavy metal, Donjons et Dragons, la jeunesse marginale et les pratiques rituelles imaginaires deviennent des symboles se substituant au discernement. La démonologie ne disparaît pas ; elle mute. La panique remplace la sagesse et le discernement, tandis que la culpabilité symbolique remplace la vérité. L’ironie est indéniable : ceux qui sont le plus convaincus de combattre le mal en deviennent les instruments. Au final, le mal n’est pas nié, mais mal identifié. 

Ce qui résiste à l’emprise du Monde à l’Envers, c’est la fidélité plutôt que la domination. L’amitié, le dévouement parental et l’abnégation accomplissent ce que le pouvoir ne peut. Cela me rappelle E.T. de Spielberg, où la rédemption ne s’obtient pas par la domination, mais par la confiance et l’amour qui transcendent les frontières sans les conquérir. 

Il existe une résonance indéniable avec l’univers moral de Stephen King. À l’instar de « Le Fléau », « Stranger Things » montre comment les communautés se fracturent sous le poids de la peur et comment le mal met la loyauté à l’épreuve autant que le courage. Et comme « Simetierre », la série nous avertit que transgresser les limites au nom de l’amour ne répare pas ce qui est perdu, mais le déforme. Derrière ces deux œuvres se cache un problème spirituel : la tromperie démoniaque. Le mal se présente sous une fausse apparence, poussant les personnages vers la nécromancie et le franchissement de limites qui existent pour une raison. 

Face à la menace métaphysique et à l’hystérie sociale, la série puise dans des ressources morales ancestrales qui résistent à l’isolement et au désespoir. Ainsi, l’amitié dans Stranger Things n’est pas seulement un soutien, mais aussi un élément formateur sur le plan moral. Elle constitue le pilier et la force de la résilience face à l’adversité et conduit à la libération de Hawkins et du monde, un objectif inaccessible par le seul biais de l’individualisme radical. 

Aristote considérait l’amitié — et plus particulièrement l’amitié fondée sur la vertu — comme essentielle à la vie morale. C’est au sein de cette amitié que le courage s’épanouit et que la vérité est dite. Les enfants ne triomphent pas du mal grâce à leurs qualités exceptionnelles, mais parce qu’ils refusent l’isolement. 

Cela inscrit la série résolument dans la grande tradition de la fantasy morale. Dans Le Seigneur des Anneaux, le mal est vaincu non par la force brute, mais par la fidélité au sein de la Communauté. Dans Star Wars, la victoire n’appartient pas au héros solitaire, mais à une communauté unie par l’amour, la confiance et le sacrifice. L’amour triomphe non par la domination, mais par la communion. 

Au fil des saisons, Will n’est plus seulement l’enfant disparu, mais celui dont la sensibilité persistante à l’Upside Down lui confère une conscience discrète et intuitive du mal qui approche. Une œuvre qui prend au sérieux la formation morale doit aussi être attentive aux moments où sa vision se trouble.  Stranger Things recèle de nombreuses qualités, mais il serait naïf d’ignorer les passages où des priorités idéologiques s’immiscent dans le récit. Dans les dernières saisons, l’identité sexuelle de Will est présentée de manière à ériger sa révélation personnelle en un moment quasi rédempteur, comme si l’affirmation de soi constituait en elle-même une forme de pouvoir. Cela risque de détourner l’attention du drame moral plus profond qui est au cœur de l’histoire. 

Il est louable que les amis et la famille de Will réagissent avec compassion et loyauté. Les chrétiens ne devraient pas faire moins. L’amour du prochain est un devoir. Cependant, la charité chrétienne n’exclut pas la vérité. L’Écriture distingue les personnes, qui doivent toujours être aimées, des désirs, qui peuvent être désordonnés. Lorsque de telles distinctions sont occultées, la portée morale du récit s’en trouve amoindrie et les jeunes lecteurs sont insidieusement catéchisés en anthropologie par le sentiment plutôt que par la sagesse. 

Plusieurs commentateurs chrétiens ont exploré ces thèmes avec pertinence, notamment Michael S. Heiser dans son ouvrage « The World Turned Upside Down : Finding the Gospel in Stranger Things », qui perçoit à juste titre dans la série une allusion aux schémas bibliques du mal et de la rédemption. La force de « Stranger Things » ne réside pas dans la diffusion d’un message évangile déguisé, mais dans le rappel que le bien et le mal conservent leur importance, même lorsque la culture tend à estomper la frontière entre les deux. 

Cette série perdure car elle n’oublie pas ce que beaucoup d’histoires oublient : le mal est réel ; l’innocence n’est pas une faiblesse ; l’amitié n’est pas un sentiment ; et l’amour qui refuse toute domination est peut-être la seule force capable de résister aux monstres comme aux foules hostiles.

Que l’on soit amateur du genre fantastique ou non, la série mérite une attention particulière, non seulement comme un exercice de nostalgie ou de divertissement, mais aussi parce qu’elle insiste sur le fait que les questions métaphysiques ont toujours leur importance, même lorsqu’une culture peine à les identifier correctement. 

 

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