Card. Michael Czerny SJ @ Vatican News

Card. Michael Czerny SJ @ Vatican News

« Aimer l’Amazonie et ses peuples pour sauver la planète », par le card. Czerny

Querida Amazonia, questions et réponses

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« Aimer l’Amazonie et ses peuples pour sauver la planète »: sous ce titre, le cardinal secrétaire spécial du synode pour l’Amazonie présente l’exhortation que le pape a achevée en décembre dernier, qui est datée du 2 février 2020 en la fête de la Présentation, et qui est publiée ce mercredi 12 février.

Elle s’intitule « Querida Amazonia »: elle commence comme « une lettre d’amour » souligne le cardinal canadien dans un tweet du 11 février.

Il met ici en évidence le message du pape François sur la responsabilité de tous pour le sort de l’Amazonie, car le monde entier est concerné: « Le sort de l’Amazonie nous concerne tous, car tout est lié et le salut de cette région et de ses peuples originels est fondamental pour le monde entier ».

Le document, fait observer le cardinal jésuite, contient quatre grands « rêves » de François pour la région, dont celui d’une « Eglise missionnaire à visage amazonien ».

Il analyse un à un les quatre grands chapitres du document, et il répond aux deux questions qui ont tenu les réseaux sociaux en haleine: qu’en est-il de l’ordination éventuelle d’hommes mariés proposée par le synode pour favoriser une vie « eucharistique » des communautés autochtones? Et de l’éventualité d’un diaconat féminin?

L’entretien est réalisé et traduit par L’Osservatore Romano et Vatican News (Alessandro De Carolis et Francesco Valiante).

AB

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Votre Eminence, tout d’abord un mot sur l’échéancier de la publication de ce texte par le Pape, qui l’avait annoncé pour la fin de l’année. Y a-t-il eu des retards par rapport aux prévisions ?

Le Saint-Père, dans le discours de clôture du Synode, avait dit : « Un mot du Pape sur ce qu’il a vécu au Synode peut faire du bien. Je voudrais le dire avant la fin de l’année, pour que le temps ne passe pas trop vite ». En effet, François, tenant sa promesse, a remis le texte définitif de son exhortation post-synodale le 27 décembre dernier, soit avant la fin de l’année 2019. Ensuite, il fallait passer par différentes phases : le document a été relu, préparé, traduit dans les différentes langues. Il est maintenant finalement publié.

Quel est, à votre avis, le cœur du message de l’Exhortation ?

L’Exhortation s’intitule : « Querida Amazonia », « chère Amazonie ». Et son propos est l’amour du Pape pour l’Amazonie et les conséquences de cet amour : un renversement de la façon commune de penser la relation entre la richesse et la pauvreté, entre le développement et le salut, entre la défense des racines culturelles et l’ouverture à l’autre. Le Pape nous propose les « résonances » provoquées en lui par les travaux du Synode. Et il le fait sous la forme de quatre « grands rêves ». François rêve pour l’Amazonie d’un engagement de tous dans la défense des droits des plus pauvres, des peuples originels, des derniers parmi les humains. Il rêve d’une Amazonie qui préserve sa richesse culturelle. Son rêve écologique est celui d’une Amazonie qui préserve sa vie débordante. Et enfin, il rêve de communautés chrétiennes capables de s’incarner en Amazonie et de construire une Église au visage amazonien. Personnellement, j’ai été frappé par l’abondance de citations poétiques et de références aux papes précédents.

Le « rêve » ne risque-t-il pas d’apparaître comme une perspective évanescente projetée dans un avenir indéfini ?

Pas pour le Pape François. Je voudrais rappeler les paroles qu’il a prononcées lors d’un dialogue avec les jeunes au Cirque Maxime le 11 août 2018 : « Les rêves sont importants. Ils maintiennent notre regard élargi, ils nous aident à embrasser l’horizon, à cultiver l’espérance dans chaque action quotidienne… Les rêves te réveillent, ils te conduisent plus loin, ce sont les étoiles les plus lumineuses, celles qui indiquent un chemin différent pour l’humanité… la Bible dit que les grands rêves sont capables d’être féconds ». Donc, pour répondre à votre question, je crois que ce regard et cette perspective sont à l’opposé d’une perspective évanescente ou utopique. Le rêve est ici l’indication d’un chemin que toute l’Eglise doit emprunter. Sa beauté réside précisément dans la vision d’un horizon, et non dans l’imposition d’une série de préceptes. Aucune déclaration d’amour n’a la forme d’un contrat ou d’un livre de recettes. Dans le premier chapitre, celui consacré au rêve social, François, en regardant la dévastation environnementale de l’Amazonie et les menaces à la dignité humaine de ses peuples déjà dénoncées par Benoît XVI, nous invite à nous indigner. Il dit qu’ « il faut s’indigner » car « il n’est pas bon que nous nous habituions au mal ». Il nous invite à construire des réseaux de solidarité et de développement qui dépassent les différentes mentalités coloniales. Il nous invite à rechercher des alternatives dans plusieurs domaines, par exemple en matière d’élevage et d’agriculture durables, d’énergies non polluantes, de lancement d’entreprises qui ne conduisent pas à la destruction de l’environnement et des cultures. En somme, les « grands rêves » ne servent pas à se laisser anesthésier mais ils se nourrissent d’un engagement concret et quotidien.

Concrètement, que signifie la « promotion » de l’Amazonie dont parle le texte de l’Exhortation?

Comme l’explique le Pape, promouvoir l’Amazonie signifie faire en sorte qu’elle produise ses meilleurs fruits. Cela veut dire : ne pas la coloniser, ne pas la piller avec des projets d’exploitation minière massifs qui détruisent l’environnement et menacent les peuples autochtones. Cela signifie aussi, toutefois, éviter de mythologiser les cultures indigènes, d’exclure tout mélange de population, ni de verser dans un environnementalisme « qui se préoccupe du biome au détriment des peuples amazoniens ». L’identité et le dialogue sont deux mots clés, et le Pape François explique qu’ils ne sont pas du tout opposés. Le souci des valeurs culturelles des peoples autochtones nous concerne tous : nous devons nous sentir responsables de la diversité de leurs cultures. L’engagement chrétien se manifeste clairement aussi dans les pages de l’Exhortation, qui sont bien éloignées d’un nativisme fermé ou d’un environnementalisme qui méprise les êtres humains comme des éléments nocifs pour la planète. En outre, l’Exhortation propose un esprit missionnaire audacieux – qui pousse à parler de Jésus et à apporter aux autres son offre d’une vie nouvelle – une vie en plénitude pour tous et chacun, une sauvegarde de la création en relation avec Dieu le Créateur et avec tous nos frères et sœurs. Pourquoi devrions-nous nous soucier autant du sort d’une région particulière de la terre ? Le sort de l’Amazonie nous concerne tous, car tout est lié et la sauvegarde de ce précieux « biome », qui agit comme un filtre et nous aide à éviter le réchauffement de la terre est fondamentale. L’Amazonie nous concerne donc tous de près. Nous observons d’une manière particulière dans cette région du monde l’importance de l’écologie intégrale qui inclut le respect de la nature et le souci de la dignité humaine. L’avenir de l’Amazonie et celui de ses peuples sont donc déterminants pour l’équilibre de notre planète. Dans cette perspective, il est important de permettre aux peuples autochtones de rester sur leurs territoires et de les préserver. Tout comme l’aspect éducatif est primordial pour promouvoir de nouveaux comportements et de nouvelles habitudes chez les gens. De nombreux habitants de cette région ont adopté les coutumes typiques des grandes villes où règnent le consumérisme et la culture du déchet.

Venons-en au quatrième chapitre et au rêve « ecclésial ». Qu’est-ce qui vous a frappé dans cette dernière partie de l’Exhortation ?

Elle représente la moitié de l’Exhortation, et donc quand le Pape François dit que la dimension pastorale est l’essentiel, qu’elle comprend tout, il le pense clairement. J’ai d’abord été frappé par la perspective missionnaire : sans « l’annonce passionnée » de l’Évangile, les projets ecclésiaux risquent de s’apparenter aux perspectives des ONG. Le Pape explique que l’engagement dans la défense des pauvres, des derniers parmi les humains, des autochtones, implique le témoignage et la proposition de l’amitié avec Jésus. Le message social comprend la proclamation de l’Évangile, et son noyau, le kérygme, comprend la vie humaine, la dignité humaine, la justice, la sauvegarde de la maison commune. La proclamation d’un Dieu qui aime chaque être humain à l’infini et qui a sacrifié son Fils, le Christ crucifié, pour notre salut. Un mot récurrent revient dans le chapitre. Il s’agit de l’« inculturation »… En proclamant et en témoignant de l’Évangile, on valorise tout ce que chaque culture a produit de bon et de beau, en le portant à sa plénitude à la lumière de la foi chrétienne. L’Évangile est toujours proclamé en un endroit particulier, et c’est ainsi qu’il est semé. En même temps, l’Église apprend et s’enrichit au contact de ce que l’Esprit avait déjà semé dans cette culture particulière. Le Pape demande d’écouter la voix des anciens et de reconnaître les valeurs présentes dans les communautés d’origine. En effet, les peuples autochtones nous apprennent à vivre sobrement, à nous contenter de peu de choses et à nous sentir immergés dans un mode d’existence communautaire. L’inculturation signifie également être capable d’accepter un symbole autochtone préexistant, sans le qualifier immédiatement d’erreur païenne. Les symboles, les coutumes, les cultures ont certainement besoin d’un processus de purification et de maturation. Mais ceux qui se soucient vraiment de la proclamation de l’Évangile de Jésus-Christ tentent de répondre aux aspirations des peuples par une spiritualité inculturée.

La pénurie de prêtres sur un territoire aussi vaste que l’Amazonie et la difficulté pour de nombreuses communautés d’accéder aux célébrations eucharistiques font partie des thèmes débattus au Synode. Quelle est la direction indiquée par l’Exhortation ?

Le Pape souligne qu’il faut que des gens se rendent disponibles pour arriver à une plus grande fréquence de célébrations même dans les régions les plus reculées. Le Pape rappelle que la manière de configurer l’exercice du ministère sacerdotal n’est pas monolithique. Cependant, seul le prêtre peut consacrer l’Eucharistie et administrer le sacrement du pardon. Ce besoin urgent est à l’origine de l’appel de François à tous les évêques pour qu’en plus de prier pour les vocations, ils se montrent plus généreux envers l’Amazonie dans l’envoi de ceux qui manifestent une vocation missionnaire. Il est également nécessaire de concevoir une formation qui favorise le dialogue avec les cultures autochtones. Il devrait y avoir beaucoup plus de diacres permanents, et le rôle des femmes religieuses et laïques doit être davantage développé.

L’Exhortation ne contient cependant aucune ouverture à la possibilité d’ordonner des hommes mariés…

François est resté fidèle à ce qu’il avait dit avant le Synode. La possibilité d’ordonner des hommes mariés peut être discutée par l’Église. Et cela existe déjà, par exemple dans les Églises orientales. Cette discussion dure depuis plusieurs siècles et le Synode l’a librement abordée, non pas de façon isolée, mais dans le contexte global de la vie eucharistique et ministérielle de l’Église. Le Pape déclare dans son Exhortation que la question n’est pas une affaire de nombre, et qu’encourager une plus grande présence des prêtres ne serait pas suffisant. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle vie dans les communautés, un nouvel élan missionnaire, de nouveaux services assumés par des laïcs, une formation continue, de l’audace et de la créativité. Ce qu’il faut, c’est une présence locale de laïcs animés d’un esprit missionnaire, capables de représenter le visage authentique de l’Église amazonienne. Il semble ainsi nous indiquer que ce n’est que de cette manière que les vocations reviendront. L’Amazonie nous met au défi, écrit François, de dépasser les perspectives limitées et de ne pas nous contenter de solutions qui restent enfermées dans des aspects partiels. En d’autres termes, la grande question est une expérience renouvelée de la foi et de l’évangélisation.

Et qu’en est-il du rôle des femmes ?

Le Pape rappelle dans le texte qu’en Amazonie, il existe des communautés qui pendant des décennies ont transmis la foi sans prêtres, grâce à des femmes fortes et généreuses qui, poussées par l’Esprit Saint, ont baptisé, enseigné le catéchisme, et aidé à prier. Nous devons élargir notre regard et sortir de la perspective du fonctionnalisme qui associe un rôle plus important pour les femmes à leur accès à l’Ordre Sacré. C’est une perspective qui nous amènerait à cléricaliser les femmes et à finir par appauvrir leur contribution fondamentale. Nous devons lire cela en regard du vaste Magistère du pape François, qui souligne la nécessité de séparer le pouvoir du ministère sacerdotal, car c’est cette combinaison qui donne naissance au cléricalisme. Cette relation entre ministère et pouvoir est ce qui laisse les femmes sans voix, sans droits et sans pouvoir de décision, dans de nombreux cas. Il ne s’agit donc pas de leur donner accès à un ministère ordonné pour qu’elles aient une voix et un vote, mais de séparer le pouvoir du ministère. D’autre part, nous devons nous inspirer de leur exemple, qui nous rappelle que le pouvoir dans l’Église est affaire de service, de générosité, de liberté. Nous devons stimuler l’émergence d’autres services et charismes féminins. Les femmes devraient avoir accès – dit le Pape – à des fonctions et services ecclésiaux qui ne nécessitent pas d’ordination et qui devraient être stables et reconnus publiquement par un mandat des évêques. Il est peutêtre temps de revoir les ministères laïcs déjà existants dans l’Église, de revenir à leurs fondements et de les actualiser, de les lire à la lumière de la réalité et de l’inspiration de l’Esprit, et en même temps de créer d’autres nouveaux ministères stables avec « une reconnaissance publique et un mandat de l’évêque ».

Une dernière question : quelle est la relation entre l’Exhortation et le document final du Synode ?

Le Pape, dans l’introduction de l’Exhortation post-synodale, explique qu’il ne veut ni remplacer ni répéter le document final. Il le présente officiellement. Il nous invite à le lire dans son intégralité. Il prie pour que toute l’Eglise se laisse enrichir et questionner par ce travail. Et il demande qu’en Amazonie, tous les pasteurs, les hommes et femmes consacrés et les fidèles laïcs s’engagent pour son application. Enfin, que toutes les personnes de bonne volonté s’inspirent du document final et, bien-sûr, de la très belle « Querida Amazonía ».

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Anita Bourdin

Journaliste accréditée au Vatican depuis 1995. A lancé Zenit en français en janvier 1999. Correspondante à Rome de Radio Espérance. Formation: journalisme (Bruxelles), théologie biblique (Rome), lettres classiques (Paris).

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