Marie Mère de l'Eglise, mosaïque, place Saint-Pierre, en souvenir de la protection de la Vierge le 13 mai 1981, capture

Marie Mère de l'Eglise, mosaïque, place Saint-Pierre, en souvenir de la protection de la Vierge le 13 mai 1981, capture

Jean-Paul II, le miséricordieux: le pardon du 13 mai 1981

Le pardon, puissant ressort de l’histoire

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Des coups de feu, un pardon. En cette année sainte extraordinaire de la miséricorde, on peut affirmer avec plus de pertinence que jamais que le 13 mai n’est pas tant l’anniversaire du tragique attentat contre la vie de saint Jean-Paul II, place Saint-Pierre, à l’occasion d’une audience générale, que l’anniversaire de la protection maternelle de la Vierge Marie et celui d’un pardon, immédiat, puisé à la spiritualité de la miséricorde qui imprégnait toute la vie de Karol Wojtyla. Cette spiritualité était nourrie par le témoignage de sainte Faustine, certes, mais aussi par celui de  l’offrande à l’Amour miséricordieux de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face, dont il a fait un docteur de l’Eglise.
Devant l’immédiateté du pardon après la violence, on ne peut pas ne pas penser à l' »aussitôt » de saint Jean: « un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau » (Jn 19, 34), un aussitôt divin, qui se manifeste dans la vie des saints, en réponse au mal. La miséricorde est la limite imposée par Dieu au mal écrit Jean-Paul II: « La limite imposée au mal, dont l’homme est l’auteur et la victime, est en définitive la Divine Miséricorde » (Mémoire et identité, p.71) .

Jean-Paul II n’était pas simplement rescapé d’un danger mortel, grâce à la Vierge de Fatima, dont la couronne porte sertie la balle qui a frappé le pape : « Totus Tuus ». Il était aussi l’homme du don de soi pour la vie de l’autre: il refusait tout gilet pare-balles. Il était aussi l’homme du pardon offert au « frère » qui avait attenté à sa vie.
Commémorer cet anniversaire c’est donc méditer sur cet héritage pour pouvoir se l’approprier. Pour Jean-Paul II, ce qui est en jeu, c’est la «fraternité» universelle: le pardon est un puissant ressort de l’histoire de l’humanité qui marche vers son unité, le remède au meurtre d’Abel.
Le pardon immédiat
Son secrétaire particulier de l’époque, le cardinal Stanislas Dziwisz a confirmé ce pardon immédiat : il était à ses côtés dans la voiture de l’attentat et dans l’ambulance.
Il l’a entendu murmurer des prières pour son agresseur : « déjà, il lui pardonnait ». Et, ajoute ce témoin éminent : il a offert sa souffrance « pour l’Eglise et pour le monde ».
Plus encore, il « remerciait le Seigneur d’avoir pu souffrir », a-t-il rappelé le 25 avril 2014, à la veille de la canonisation. Don de soi et pardon.
A 17h21, le pape Wojtyla est atteint par deux projectiles tirés Mehmet Ali Agça, extrémiste turc de 23 ans. Le pape s’écroule sur la jeep. Autour de lui, peur et l’incrédulité. Il est immédiatement emporté à l’antenne médicale du Vatican.
L’infirmier qui l’assiste sur l’ambulance, Leonardo Porzia, prend littéralement le pape dans ses bras pour le placer sur un brancard. Il restera auprès du pape jusqu’à son hospitalisation à la polyclinique Gemelli.
Pour arriver à l’hôpital Gemelli, l’ambulance met 8 minutes : un record, à cette heure-là à Rome, si l’on ajoute que la sirène était en panne.
L’opération dure cinq heures, tandis que la foule en prière ne quitte pas le parvis de Saint-Pierre.
Mais lors de la transfusion sanguine, le pape contracte un cytomégalovirus (CMV) qui va le conduire une seconde fois aux portes de la mort quelques semaines plus tard.
Une vie offerte
Jean-Paul II lui-même faisait mémoire chaque année cet anniversaire en célébrant la messe – sacrifice du Christ et action de grâce – à l’heure de l’attentat.
Le postulateur de sa cause de canonisation, Mgr Slawomir Oder, a rappelé, dans « Le vrai Jean-Paul II » (2011) : « Rien n’était plus facile que de tirer sur le pape qui se montrait aux gens sans protection ». Sans protection matérielle. Il avait refusé le gilet pare-balles car, comme il le confiait à un ami : « Le pasteur doit toujours être au milieu de ses brebis, même au prix de la vie ».
Rappeler l’attentat, c’est donc aussi rappeler que cette vie était totalement offerte, abandonnée entre les mains de la Providence, selon le titre de son livre sur sa vocation « Don et mystère », en même temps que le pardon a été accordé « aussitôt ».
Jean-Paul II convalescent confia ce message au monde lors de la prière mariale du Regina Coeli, depuis sa chambre du Gemelli, le 17 mai 1981: « Je prie pour mon frère qui m’a frappé et auquel j’ai sincèrement pardonné ».
Deux ans plus tard, il s’est rendu à la prison romaine de Rebibbia, pour rencontrer son agresseur, le 27 décembre 1983. Il a expliqué ensuite: « Aujourd’hui, j’ai pu rencontrer mon agresseur et lui réitérer mon pardon, comme je l’avais aussitôt fait, dès que j’ai pu. Nous nous sommes rencontrés en hommes et en frères et toutes les vicissitudes de notre vie mènent à cette fraternité ». Le prix de la fraternité, qui passe par le sang versé et par le pardon offert.
L’émission télévisée française « La marche du siècle » consacrée au thème du pardon diffusera les images de la rencontre.
Lettre inédite à Ali Agça
Dans une « lettre ouverte » publiée pour la première fois par Mgr Oder, en date du 11 septembre 1981, en vue de l’audience générale du 21 octobre, le pape affirme qu’il a pardonné dès l’ambulance, et il y voit un don de Dieu : « Le dimanche 17 mai, ces paroles ont été prononcées publiquement. Mais la possibilité de les prononcer plus tôt encore, dans l’ambulance qui me conduisait du Vatican à l’hôpital Gemelli, où j’ai subi ma première intervention chirurgicale décisive, je la tiens pour le fruit d’une grâce particulière accordée par Jésus, mon Seigneur et mon maître. Oui ! Je crois que c’est une grâce particulière de Jésus crucifié qui, parmi toutes les paroles prononcées sur le Golgotha, avait dit : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’il font [Luc, 23, 34] ».»
Jean-Paul II écrit encore: « L’acte de pardon est la condition première et fondamentale pour que nous, les hommes, ne soyons pas séparés et opposés les uns aux autres, comme des ennemis. Parce que nous cherchons auprès de Dieu, qui est notre Père, l’entente et l’union. C’est important et essentiel lorsqu’il s’agit du comportement d’un homme envers un autre… »
Humilité, fruit du pardon
Le texte prononcé à l’audience du 1er octobre 1981 – en italien sur le site du Vatican -, parle de ce pardon en termes de « grâce et mystère du coeur humain ». Jean-Paul II rappelle que Jésus, en croix, « nous a appris à pardonner » : « le pardon est une grâce à laquelle on doit penser avec humilité et avec une gratitude profonde. C’est un mystère du coeur humain, dont il est difficile de parler. Cependant, je voudrais m’arrêter sur ce que j’ai dit. Je l’ai dit parce que cela fait partie de l’événement du 13 mai dans son ensemble ».
Il confie que pendant ses trois mois d’hospitalisation lui sont souvent revenues en mémoire les pages de la Genèse sur le meurtre d’Abel par Caïn, qui parle du « premier attentat de l’homme à la vie de l’homme, du frère à la vie du frère ».
Plus jamais Caïn et Abel

« A cette époque, donc, a rapporté Jean-Paul II, toujours le 21 octobre 1981, quand l’homme qui a attenté à ma vie était sous procès, et quand il a reçu la sentence, je pensais au récit de Caïn et Abel, qui exprime bibliquement le « commencement » du péché contre la vie de l’homme ».
Il applique sa méditation à la situation de l’humanité d’aujourd’hui, et ces mots n’ont pas perdu leur actualité tragique : « A notre époque, où le péché contre la vie de l’homme est devenu menaçant à nouveau et de façon nouvelle, alors que tant d’hommes innocents périssent des mains d’autres hommes, la description biblique de ce qui est arrivé entre Caïn et Abel, devient particulièrement éloquente. Encore plus complète, encore plus bouleversante que le commandement même de « ne pas tuer ». Ce commandement appartient au Décalogue, que Moïse a reçu de Dieu, et qui est en même temps écrit dans le cœur de l’homme comme une loi intérieure de l’ordre moral pour tout le comportement humain. »
« Est-ce qu’elle ne nous parle pas encore plus de l’interdiction absolue de « ne pas tuer » cette question de Dieu adressée à Caïn : « Où est ton frère ? » Et après la réponse évasive de Caïn – « Est-ce que je suis le gardien de mon frère ? » – suit l’autre question divine : « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie vers moi depuis le sol !», a demandé le pape.
« Le Christ, a insisté Jean-Paul II, nous a enseigné à pardonner. Le pardon est indispensable aussi afin que Dieu puisse poser à la conscience humaine des questions pour lesquelles il attend une réponse en toute vérité intérieure. »
Proche de l’agresseur
Plus encore, le pape souligne la nécessité pour le chrétien de « s’approcher » de celui qui a tué, avec le pardon pour seule arme: « En ce temps où tant d’hommes innocents périssent des mains d’autres hommes, il semble que s’impose un besoin spécial de s’approcher de chacun de ceux qui tuent, de s’approcher avec le pardon dans le cœur, et ensemble avec la même question que Dieu, Créateur et Seigneur de la vie humaine, a posée au premier homme qui avait attenté à la vie de son frère, et la lui avait enlevée – il avait enlevé ce qui est la propriété du seul Créateur et du Seigneur de la vie. »
Jean-Paul II insiste sur la leçon de ce 13 mai 1981 en concluant par les paroles du Notre Père sur le pardon : « Le Christ nous a enseigné à pardonner. Il a enseigné à Pierre à pardonner « jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Matthieu 18, 22). Dieu lui-même pardonne quand l’homme répond à la question adressée à sa conscience et à son cœur avec toute la vérité intérieure de la conversion. En laissant à Dieu lui-même le jugement, et la sentence, dans sa dimension définitive, ne cessons pas de demander : ‘Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés’. »
Le pardon, moteur de l’histoire
Pour Jean-Paul II, le pardon est un moteur de l’histoire. Son pardon a eu un impact certain sur le général polonais Wojciech Jaruzelski, comme le rappelle Mgr Oder : « Après avoir été grièvement blessé dans un attentat en 1994, il décidera de ne pas punir les responsables, expliquant que l’exemple du pape l’avait profondément touché. »
Mgr Oder nous a confié, à propos de l’héritage spirituel de Jean-Paul II : « Il y a de très nombreuses interventions de lui sur la miséricorde, la magnanimité, la capacité d’imiter la grandeur de l’amour de Dieu qui se penche sur l’homme faible et fragile. Lui-même disait que le pardon – et cela, il l’a dit dans la lettre qu’il pensait publier, la lettre ouverte à Ali Agça après l’attentat, et qui ensuite n’a pas été publiée – il disait que le pardon est le fondement de tout vrai progrès de la société humaine. »
Et d’expliquer : « La miséricorde signifie, essentiellement, la compréhension pour la faiblesse, la capacité de pardonner. Cela signifie aussi l’engagement à ne pas recevoir en vain la grâce que le Seigneur donne, mais produire dans sa vie des fruits dignes de qui a été « gracié », et revêtu de la miséricorde de Dieu. »
En des termes d’actualité en ce Jubilé de la Miséricorde, Mgr Oder n’hésite pas à affirmer que pour Jean-Paul II le pardon constitue un instrument politique, un moteur de l’histoire des Nations, « parce qu’il avait une vision chrétienne – théologique – de l’histoire, où tout ne peut pas être réduit à un simple jeu économique ou politique, où les éléments d’humanité – la compassion, la compréhension, le repentir, le pardon, l’accueil, la solidarité, l’amour -, deviennent des éléments fondamentaux pour faire une vraie politique de Dieu ».
La mosaïque commémorative
Le saint pape a voulu que le souvenir de l’intervention de la Vierge Marie soit manifesté, place Saint-Pierre, par une mosaïque qui représente Marie « Mère de l’Eglise ». On y lit sa devise: « Totus Tuus ».
L’image, de plus de 2,5 mètres, a été installée, entre novembre et décembre 1981, soit près de 6 mois après l’attentat, sur une façade du Palais apostolique située à droite de la basilique Saint-Pierre.
En souvenir de l’attentat, Jean-Paul II souhaitait qu’une image de la Vierge soit placée à un endroit bien visible: place Saint-Pierre où la statue du Christ était entourée des apôtres et de nombreux saints disséminés sur la colonnade, il n’y avait pas d’effigie visible de la Vierge.
Jean-Paul II fit savoir qu’une représentation de la Vierge comme Mère de l’Eglise lui aurait plu parce que la Vierge « a toujours été unie à l’Eglise » et qu’elle a toujours été « particulièrement proche dans les moments difficiles de son histoire ». Jean-Paul II ajouta « qu’il était personnellement convaincu que le 13 mai, la Vierge Marie avait été présente place Saint-Pierre pour sauver la vie du pape », rapporte le cardinal Giovanni Battista Re. La représentation d’une Vierge à l’Enfant située dans la basilique Saint-Pierre et intitulée Mater Ecclesiae – Mère de l’Eglise – servit de modèle à cette mosaïque, moyennant quelques retouches à la représentation de l’Enfant Jésus, ainsi qu’à la couleur afin qu’elle soit visible à grande distance. Elle a substitué une fenêtre déjà existante.
Le 8 décembre 1981, fête de l’Immaculée Conception, Jean-Paul II « avant de réciter l’Angélus, bénit l’image mariale, signe de la protection céleste sur le souverain pontife, sur l’Eglise et qui se trouve place Saint-Pierre ».
Une plaque à l’emplacement de l’attentat
Et, depuis 2006, pour le 25e anniversaire de l’attentat, les visiteurs peuvent voir, Place Saint-Pierre, une plaque commémorative à l’endroit où le pape est tombé sous les balles d’Ali Agça.
Ce carré de marbre de 40 centimètres marque en effet le lieu où le jeune terroriste turc a grièvement blessé Jean-Paul II.
Placée sur le côté droit de la place lorsqu’on regarde la façade de la basilique, la plaque porte la date de l’attentat, en chiffres romains, et le blason de Jean-Paul II.
La mémoire de la violence subie, pacifiée par le pardon vécu comme une grâce de Dieu, s’allie à la mémoire pleine de gratitude pour l’intervention protectrice de la Vierge Marie.
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Anita Bourdin

Journaliste accréditée au Vatican depuis 1995. A lancé Zenit en français en janvier 1999. Correspondante à Rome de Radio Espérance. Formation: journalisme (Bruxelles), théologie biblique (Rome), lettres classiques (Paris).

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