Mgr Jan Graubner © Člověk a víra

Mgr Jan Graubner : « La joie du Seigneur est notre force »

L’archevêque tchèque revient sur plus de trente ans d’épiscopat, les défis de l’Église en République tchèque

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Dans cet entretien, Son Excellence Mgr Jan Graubner relit plus de trois décennies de ministère épiscopal, évoquant les mutations de la société tchèque, les relations entre l’Église et l’État, les défis vocationnels et l’espérance missionnaire pour l’Europe d’aujourd’hui.

 

Excellence, vous êtes évêque depuis 1992. Quelle est l’expérience pastorale la plus marquante de votre ministère épiscopal ? 

Au fil des années, la situation a profondément changé. Au début, nous vivions dans une atmosphère révolutionnaire, pleine d’espérance et d’élan constructif, certes avec un manque d’expérience, mais aussi avec beaucoup de bonne volonté et des personnes enthousiastes. Aujourd’hui, la fatigue et le scepticisme prédominent. La nation se dépeuple. L’Église a d’autres besoins.

Ce que je considère comme le plus essentiel, c’est la concentration sur Dieu et l’accomplissement de sa volonté dans l’instant présent. Le Christ est véritablement l’unique Sauveur. Sans lui, tous nos projets sont vains.
Je ne cesse de m’émerveiller du fait que Dieu veuille avoir besoin, pour son œuvre de salut du monde, de pauvres êtres comme nous. La joie du Seigneur est notre force en toutes circonstances. 

Durant votre charge pastorale, quelles évolutions avez-vous pu observer dans les relations entre l’Église et l’État tchèque?

© Člověk a víra

Dans les années 1990, l’Église portait le signe du martyre hérité de la période communiste. Cela s’accompagnait d’une certaine reconnaissance, d’ouverture et d’attentes. Avec le temps, cela s’est estompé et certains responsables politiques ont cherché à capter les voix d’anciens électeurs communistes en agitant la crainte que l’Église ne veuille non seulement la réconciliation avec les Allemands expulsés après la guerre, mais aussi la restitution de leurs biens.

À d’autres moments, ils ont empêché la ratification du traité avec le Saint-Siège en affirmant que les catholiques voulaient bénéficier d’un statut privilégié par rapport aux autres Églises. Aujourd’hui, le président de la République conditionne la signature d’un traité approuvé par le Parlement à une décision de la Cour constitutionnelle, en raison de l’objection des victimes d’abus dans l’Église selon laquelle le secret de la confession ferait obstacle à une enquête équitable.

D’un autre côté, il convient de constater la bonne situation des écoles confessionnelles, qui bénéficient de subventions de fonctionnement de l’État presque complètes (mais non pour les investissements), ainsi que du service pastoral dans l’armée, le système pénitentiaire et les hôpitaux, service pleinement œcuménique et désormais également financé par les budgets de ces institutions. La coopération avec les pompiers et la police s’est par ailleurs considérablement développée.

Quel aura été selon vous l’apport le plus significatif de l’Église en République tchèque à la Commission des épiscopale de l’Union européenne (COMECE) ?

© Člověk a víra

Personnellement, je considère que la contribution la plus significative à la société a été le renouveau et le développement de Caritas, qui est aujourd’hui la plus grande organisation dans ce secteur et qui gère également la plus importante collecte de fonds, celle de la quête de l’Épiphanie (Tříkrálové koledování). Elle forme des bénévoles et contribue à façonner l’opinion publique. Elle est le visage de l’Église pour la société.

À titre d’exemple, on peut citer la mise en place d’un système de soins palliatifs et d’hospices, qui a contribué au rejet par l’opinion publique de l’euthanasie, fortement promue par certains milieux et par certains médias. Dans ce domaine, les expériences étrangères ainsi que la coopération entre les conférences épiscopales nous ont été d’une grande aide.

Quels fruits pour l’Église en République tchèque voyez-vous éclore du Synode sur la synodalité ? 

© Václav Marisko

Pour les personnes vivant sur les réseaux et enfermées dans leurs bulles, l’écoute des autres devient de plus en plus difficile. Aujourd’hui, je ne considère pas comme prioritaire l’élaboration de nouveaux documents ou diverses réformes dans l’Église, mais l’écoute elle-même.

Je voudrais rappeler une seule expérience. L’an dernier, avec les évêques auxiliaires et les vicaires généraux, nous avons progressivement rencontré tous les prêtres, par décanats, chaque fois pendant deux jours. Nous avons appris la méthode synodale du dialogue, liée à la prière. Il est apparu que le deuxième tour était le plus difficile, celui où chacun devait dire ce qui l’avait touché dans les interventions des autres. Le premier fruit a été un rapprochement mutuel et une grande joie. J’espère qu’au moins certains prêtres transmettront cette expérience dans leurs paroisses.

Je me réjouis de voir que la synode n’est pas seulement un discours sur ce qui devrait être fait, mais une ouverture des yeux et un engagement de mains disponibles. À quoi bon se lamenter sur le manque de prêtres, surchargés de travail, si personne ne se propose pour le service de sacristain ou pour l’encadrement des enfants ? Je me réjouis des lieux où les personnes apprennent à voir et, selon leurs possibilités, à s’engager elles aussi. C’est là que la synodalité porte ses premiers fruits.

Quelle espérance voyez-vous pour la reprise des vocations au ministère presbytéral et à la vie consacrée en Europe et en particulier en République tchèque ?

Le plus grand problème aujourd’hui est l’égocentrisme, renforcé par la dépendance au téléphone mobile. Une personne qui ne vit que pour elle-même a du mal à se décider à vivre pour Dieu et pour les autres. De plus, le nombre de ceux qui ont peur de créer de véritables relations humaines augmente. Je vois une espérance dans les familles qui s’efforcent de vivre avec Dieu, en lui donnant la première place. Là où les adultes comme les enfants se laissent façonner par l’Évangile. Là où tous se mettent au service des autres et où règne la joie.

C’est là que l’on peut espérer une disponibilité à entendre et à accueillir un appel vocationnel. Je connais de telles familles. Il s’agit parfois même de familles de convertis. Nous ne devons pas sous-estimer l’hérédité et l’éducation. Comment pourrions-nous compter sur le fait qu’un enfant se décide pour un engagement de don de soi à vie, s’il ne connaît pas la fidélité conjugale de ses parents et la stabilité de la famille ? Comment pouvons-nous attendre qu’un futur prêtre soit un bon père spirituel pour ses paroissiens s’il a grandi uniquement avec sa mère et ne connaît pas son père ? Honneur aux exceptions, mais la règle demeure le fondement. C’est un défi majeur de notre époque et, disons-le clairement, une tâche pour l’ensemble des membres de l’Église.

© Člověk a víra

Pour soutenir les familles, nous avons mis en place dans le diocèse le programme du catéchuménat matrimonial, recommandé par le pape François. Il ne s’agit pas seulement de la préparation au mariage, mais aussi de l’accompagnement des jeunes couples mariés, avec l’offre de divers programmes, tels que les Rencontres conjugales ou les Soirées pour couples. Les séminaires proposent des programmes de week-end pour les jeunes hommes et une aide au discernement. Nous devons encore adapter d’autres programmes pastoraux afin qu’ils correspondent davantage aux besoins actuels. Par exemple, lorsque nous sortons les enfants de l’isolement pour les intégrer dans une communauté, le problème de la solitude et des dépressions diminue. La transmission d’informations ou d’expériences spirituelles dans l’enseignement religieux doit être complétée par la construction de relations, en particulier des relations de foi, d’espérance et de charité/l’amour.

Avez–vous des conseils à donner pour un renouvellement du dynamisme missionnaire de l’Église en cette période trouble, endeuillée par des guerres et des persécutions contre les chrétiens ?

© Arcibiskupstvi pražské

Dans notre diocèse, j’accueille chaque année environ trois cents adultes dans le catéchuménat. Il est vrai que tous ne persévèrent pas et ne deviennent pas des chrétiens fervents. La raison la plus fréquente de leur éloignement est qu’ils n’ont pas été pleinement intégrés à la vie d’une communauté vivante de l’Église, ou qu’ils ont été déçus par un manque d’authenticité. C’est pourquoi, pour les soutenir, nous avons commencé à organiser des Congrès des convertis. Un jeune converti m’a dit, en réponse à la question de ce qui l’avait conduit à sa conversion : « Je cherchais un ordre ». Celui-ci ne se satisfait pas de dispersion ou d’indifférence. Un autre converti, issu de la septième classe, a amené quatre camarades et sa mère au baptême parmi les servants d’autel. La mission ne naît pas de projets organisés, mais de cœurs aimants, qui ont besoin de partager avec les autres le bonheur reçu de Dieu. Une des voies pour enflammer le cœur est la prière. C’est pourquoi nous avons fondé une communauté d’adorateurs, appelée Heure eucharistique, et nous préparons une adoration perpétuelle.

Compte tenu du fait que vous mettrez fin à votre mission d’archevêque en avril, pourriez-vous, s’il vous plaît, préciser quelles sont vos perspectives personnelles et pastorales, ainsi que vos priorités pour l’avenir ? 

Si le Seigneur le permet, je serai un retraité qui, selon ses forces, assurera la suppléance des prêtres malades dans les paroisses, confessera dans les lieux de pèlerinage, visitera les prêtres isolés ou dans des conditions difficiles, et poursuivra le service spirituel auprès des Chevaliers du Saint-Sépulcre, de l’association sportive catholique Orel, ainsi que de l’association des seniors. Je ne fuirai pas les jeunes avec qui j’ai été proche, mais je pense que ce rôle appartient désormais à la génération suivante.

Comment une agence d’information au service de l’Église, telle que ZENIT, peut-elle contribuer à la vie des fidèles et de l’Église ? 

À une époque où beaucoup ferment les oreilles aux nouvelles négatives et accablantes, il s’agit de proposer des informations positives, qui éveillent l’espérance. Montrer que l’harmonie, la noblesse et la bonté existent aussi dans le monde réel, et pas seulement dans les contes de fées. Publier des expériences inspirantes qui suscitent non seulement l’admiration ou le respect, mais aussi l’envie de les suivre. Ne pas avoir peur de montrer que Dieu est toujours présent et qu’Il agit encore aujourd’hui dans les hommes. Il est vraiment digne de louange. Les cœurs remplis de la gloire de Dieu deviennent alors un signe d’espérance. 

 

 

Sa Sainteté le pape François a nommé, le 13 mai 2022, S. Exc. Mgr Jan Graubner 37e archevêque de Prague et 25e primat de Bohême, auparavant archevêque d’Olomouc et métropolite de Moravie. Il a été installé sur le siège archiépiscopal de saint Adalbert le samedi 2 juillet 2022, lors d’une solennelle liturgie eucharistique célébrée dans la cathédrale Saints-Guy, Venceslas-et-Adalbert. En ce jour, il a également pris possession de sa charge en tant que 37e archevêque de Prague et 25e primat de Bohême.

S. Exc. Mgr Jan Graubner est devenu administrateur apostolique de Prague le 2 février 2026.

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Alice Muthspiel

Alice Muthspiel travaille à la production et est assistante du grand reporter Jan Smid, correspondant en France pour la télévision publique tchèque (CT). Elle est également correspondante pour Česky rozhlas, la radio publique tchèque, ainsi que pour Katolické noviny, le journal catholique tchèque.

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