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Mémoire, courage et espérance @ Editorial Nuevoinicio

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«La patrie comme paternité et filiation»: par le card. Jorge M. Bergoglio (traduction complète)

Non ! à une pensée unique «socialement et politiquement totalitaire»

« La patrie comporte nécessairement une tension entre la mémoire du passé, un engagement avec la réalité du présent et l’utopie qui projette dans l’avenir », expliquait le cardinal Bergoglio, en 2011. Il fustigeait déjà la « pensée unique », à la fois « socialement et politiquement totalitaire », et sa « structure gnostique », « inhumaine ».

« La patrie comme paternité et filiation » : c’est le titre de la préface de la première édition du livre de Guzman Carriquiry Lecour, secrétaire chargé de la vice-présidence de la Commission pontificale pour l’Amérique latine, réédité sous le titre: « Mémoire, courage et espérance. A la lumière du bicentenaire de l’indépendance de l’Amérique latine” (“Memoria, Coraje Y Esperanza. A la luz del Bicentenario de la Independencia de América Latina”, Granada, Editorial Nuevo Inicio).

Cette nouvelle édition de l’ouvrage déjà publié en 2011 pour le bicentenaire de l’indépendance des nations du continent, avec une première préface du cardinal Jorge Mario Bergoglio, sera présentée le 16 novembre, à l’Université romaine “Maria Santissima Assunta”, par le secrétaire d’État, le cardinal Pietro Parolin.
Voici notre traduction intégrale de la première préface, signée Jorge Mario Bergoglio, de la traduction en italien publiée dans l’édition quotidienne de L’Osservatore Romano du 25 octobre 2017.

Nous avons publié une traduction complète également de la nouvelle préface, écrite par le pape François dans notre édition du 25 octobre.

AB

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La nouvelle édition du livre « Mémoire, courage et espérance. A la lumière du bicentenaire de l’indépendance de l’Amérique latine”(Memoria, Coraje Y Esperanza. A la luz del Bicentenario de la Independencia de América Latina, Granada, Editorial Nuevo Inicio, 2017, 127pp.) vient de sortir. Ecrit par Guzman Carriquiry Lecour, secrétaire chargé de la vice-présidence de la commission pontificale pour l’Amérique Latine, l’ouvrage s’ouvre sur une présentation du pape François, que L’Osservatore Romano a publié le 25 octobre, en même temps que le préambule que le cardinal Jorge Mario Bergoglio avait écrit en 2011 pour la première édition du livre.

La patrie comme paternité et filiation

Jorge Mario Bergoglio

Dans le livre Una apuesta por America Latina, son auteur, Guzman Carriquiry, se présentait ainsi : « Un Uruguayen, de Rio de la Plata, du Mercosur (marché financier sud-américain), un Américain du Sud, un Latino-américain, qui, par les voies démesurées et inattendues de la Providence, a travaillé au Saint-Siège pendant 30 ans, au centre du catholicisme ». Son enracinement et son parcours particuliers donnent certainement motif, consistance et projection à ce nouveau livre, El bicentenario de la indipendencia de los países latinoamericanos.

Guzman Carriquiry évite, dès le départ, le risque de transformer ce livre en une chronique de faits isolés. Le sous-titre Ayer y hoy inscrit le thème dans la dynamique d’un processus. Car l’indépendance des pays Latino-Américains n’est pas un événement ponctuel qui s’est produit à un moment précis, mais plutôt un cheminement, avec des obstacles et des « involutions », un cheminement qui se poursuit encore aujourd’hui et qu’il faut suivre en avançant dans les méandres de nouvelles formes de colonialisme.

Les faits racontés sont dynamiques mais le style de l’ouvrage aussi est dynamique, reflétant l’effort d’interprétation que ce processus a demandé. Je vois cela comme une grande richesse, la meilleure. G. Carriquiry, avec sa méthode, entre dans le problème de l’herméneutique par laquelle on affronte les processus historiques et chaque événement. C’est sa grande originalité.

Dans ses études sur la critique littéraire, Dámaso Alonso attirait l’attention et signalait l’importance qu’il faut donner au rapport entre « contenu » et « contenant » : il doit y avoir harmonie entre les deux. Ce principe herméneutique, appliqué au cadre historique de ce livre, nous pouvons l’énoncer de la simple façon suivante : les faits historiques ne sauraient être compris et interprétés avec des herméneutiques anachroniques.

Vittorio Messori, par exemple, dans son livre sur la légende noire américaine cherche à garder ce principe. Les faits doivent être évalués et compris dans le contexte de l’époque où ils se sont vérifiés. Si cela se produit, alors oui, dans une étape finale, affronter l’ensemble du processus avec des éléments de la pensée moderne est « gnoséologiquement » licite, mais toujours sur la base d’interprétations partielles avec l’herméneutique de l’époque.

M. Carriquiry sort vainqueur de cet effort critique. Il réussit à nous présenter un harmonieux processus de faits et d’interprétations. Très pertinente, la citation de Methol à la page 125, où le penseur génial du Rio de la Plata fait état du vide historique de idéologies à partir desquelles s’est construite une longue série d’herméneutiques sur l’indépendance des pays latino-américains : après les carences bien connues des lieux communs libéraux, disparurent les interprétations inspirées des athéismes messianiques et leurs utopies « salvatrices » (qui avaient trouvé dans le marxisme leur pic idéologique et dans le socialisme réel les premiers Etats athées de l’histoire) et présentes aujourd’hui dans ce courant d’hédonisme nihiliste, dans lequel débouchent les crises idéologiques.

L’athéisme hédoniste, avec ses « compléments d’âme » néo-gnostiques, est devenu un paradigme culturel dominant, comprenant une projection et une diffusion globales, converti en climat du temps dans lequel nous vivons. C’est le nouvel « opium du peuple ». Nous assistons aujourd’hui à ce type d’herméneutiques idéologiques qui, curieusement, finissent par s’associer entre elles donnant forme à une « pensée unique » fondée sur le divorce entre intelligentia et ratio. L’intelligence est fondamentalement historique, la ratio un instrument de l’intelligence mais qui cherche un soutien dans l’idéologie ou dans les sciences sociales comme piliers autonomes quand elle devient indépendante. La « pensée unique », en plus d’être socialement et politiquement totalitaire, a une structure gnostique : elle n’est pas humaine ; elle réédite les différentes formes de rationalisme absolutistes avec lesquelles s’exprime culturellement l’hédonisme nihiliste auquel Methol Ferré fait référence.

Se démarque alors un « théisme spray », un théisme diffus, sans incarnation historique ; au maximum créateur de l’œcuménisme maçonnique. Ainsi, on assiste à notre époque à des idéologies les plus disparates, réduites finalement à ce gnosticisme théiste que nous pourrions définir, en terme ecclésial, comme « un Dieu sans Eglise, une Eglise sans le Christ, un Christ sans peuple ». Si nous utilisons cette herméneutique, nous provoquons une véritable désincarnation de l’histoire. L’auteur, dans son ouvrage, évite toutes ces propositions et donne une interprétation du processus libertaire latino-américain que nous pourrions définir « catholique » par rapport à l’homme incarné dans l’histoire des peuples.

Un autre aspect important de la méthodologie de cet ouvrage s’inspire de ce « concrètement catholique » : le prix que les peuples ont dû payer au nom d’une politique indépendantiste déracinée de la réalité. On peut parler d’un concept d’indépendance nominaliste qui a inspiré tant de chapitres de notre histoire latino-américaine, donnant forme à une sorte de romanticisme libertaire. L’auteur fait une très fine analyse de ce problème et des conséquences que cela a eu pour nos peuples. Les hymnes nationaux sont souvent l’expression de ce nominalisme de la liberté, qui finit par être une idée sans enracinement qui survole la réalité concrète des peuples.

Dans ce livre, passé, présent et futur se rejoignent. Il ne s’agit pas d’une simple liste de faits passés, ni d’une analyse sociologique du présent, ni d’une description d’une utopie à venir. Il s’agit d’un livre d’histoire, d’histoire avec un grand « H », où le peuple est le personnage principal, les peuples latino-américains. Ces peuples vivent un présent qui exige de leur part un engagement avec le passé et l’avenir : un passé reçu pour le faire grandir et le transmettre à tous ceux qui viendront après nous. Quelqu’un, plein d’esprit, a dit que le présent n’est pas seulement ce que nous recevons de nos parents mais également ce que nous prêtent nos enfants et que nous devrons leur rendre. Un présent à la fois reçu et prêté, mais un présent qui reste fondamentalement notre présent ; le prendre en charge c’est façonner la patrie, ce qui est bien autre chose que construire un pays et configurer une nation.

Un pays est l’espace géographique, la nation son armature institutionnelle. La patrie, c’est ce que nous avons reçu de nos parents et que nous devons remettre à nos enfants. Un pays peut être mutilé, une nation peut se transformer (nous avons eu tant d’exemples au XXème siècle, après les guerres), mais la patrie, ou bien elle garde son esprit fondateur ou bien elle meurt. La patrie est un patrimoine, de ce que l’on a reçu et que nous devons remettre encore plus grand, et non frelaté. La patrie est « paternité » et « filiation » … Une Patrie évoque cette scène tragique et pleine d’espérances d’Enée avec son père sur les épaules le soir de la destruction de Troyes : et sublato patre montem petivi. Oui, « patrie » signifie soutenir tout ce qu’on a reçu, non pas pour le mettre en conserve, mais au contraire pour le remettre intégralement dans son essence, le faire grandir tout au long de l’Histoire.

La patrie comporte nécessairement une tension entre la mémoire du passé, un engagement avec la réalité du présent et l’utopie qui projette dans l’avenir. Et cette tension est concrète, ne subit pas d’interventions étrangères, ne s’extrapole pas dans la confusion de la réalité présente avec la mémoire et l’utopie qui engendrent des fuites idéologiques substantiellement non fécondes.

L’Eglise, dans le document final de la Vème conférence de l’épiscopat latino-américain, fait sienne cette conception historique des peuples du continent, consciente que le « concret catholique », qui répond à l’incarnation du Verbe, fait partie intégrante de notre réalité latino-américaine. G. Carriquiry comprend très bien cette approche et la façonne avec une rigueur intellectuelle dans son ouvrage sans éviter les problématiques ni les divers échecs vécus durant ces 200 dernières années ; et, justement par ce qu’il est catholique, il ne dissimule pas non plus le péché historique, si souvent rappelé au sein de nos peuples. Il a le courage de regarder plus loin en arrière et au-delà, vers la promesse de ce métissage culturel façonné prophétiquement dans le visage des Indios sous les traits d’une Mère enceinte et son message réconfortant d’une vie prometteuse pour l’avenir : « Ne suis-je pas ici moi qui suis ta Mère ? ».

Traduction de ZENIT, Océane Le Gall

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