La cathédrale d’Évry, œuvre du grand architecte Mario Botta © commons.wikimedia.org

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Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

Quel message Vatican II a-t-il à livrer au monde de ce temps ? (19e partie)

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Un des grands sujets de culture humaine et d’expression artistique est la religion. En quête de transcendance et de sens, les communautés de fidèles sont les grandes promotrices de l’art sacré qui rend visible ce qui est invisible. Cela vaut particulièrement pour la foi chrétienne qui est née de l’Incarnation du Fils de Dieu. Responsable du salut du genre humain, l’Église n’est pas indifférente aux évolutions culturelles et à leurs expressions.

62. Harmonie entre culture et christianisme

Les paragraphes 1 et 2 sont indissociables. D’une certaine façon, ils expliquent la nécessité de la convocation du Concile. Ces deux paragraphes vont apporter une précision importante, résumant un passage du discours d’ouverture du Concile par Jean XXIII, le 11 octobre 1962. Il concerne le sujet même qu’ils abordent : « Il n’est pas toujours facile de réaliser l’harmonie entre la culture et le christianisme. » (§1)

Plus loin, au §2, nous lisons : « Dès lors, tout en respectant les méthodes et les règles propres aux sciences théologiques, ils (les théologiens) sont invités à chercher sans cesse la manière la plus apte de communiquer la doctrine aux hommes de leur temps : car autre chose est le dépôt même ou les vérités de la foi, autre chose la façon selon laquelle ces vérités sont exprimées, à condition toutefois d’en sauvegarder le sens et la signification. »

Et nous sommes renvoyés ici à la suite de ce discours d’ouverture du Concile :

« 2.1. Tous les conciles dans l’histoire de l’Église … témoignent clairement de la vitalité de l’Église catholique et s’inscrivent comme des lumières resplendissantes de son histoire.

2. En convoquant cette grandiose assemblée, le tout récent et humble Successeur du Prince des Apôtres, qui s’adresse à vous, s’est proposé de réaffirmer une fois de plus le Magistère ecclésiastique qui ne faillit jamais et qui dure jusqu’à la fin des temps ; un Magistère qui, avec ce Concile, se présente de manière extraordinaire à tous les hommes du monde entier, en tenant compte des déviations, des besoins, et des opportunités de l’époque contemporaine.

3 En inaugurant ce Concile universel, le Vicaire du Christ qui s’adresse à vous se tourne naturellement vers le passé et en perçoit presque la voix pressante et encourageante. En effet, il rappelle volontiers les mérites des Souverains Pontifes anciens et récents … Ces voix ne cessent de célébrer le triomphe de cette société humaine et divine, l’Église, qui tient du divin Rédempteur son nom, les dons de la grâce, et toute sa valeur. »

Ce texte (il faut le comparer avec l’original latin) est d’une grande importance : le pape n’entend pas faire « table rase du passé », ce qui annonce qu’il en sera de même du Concile. Et pas une seule fois il ne prononce le mot « aggiornamento », il s’exprime d’ailleurs en latin, comme tous ceux qui allaient prendre la parole dans cette assemblée.

Quant aux paragraphes 3 et 4 de notre texte conciliaire, qu’on peut commenter ensemble, ils constituent un l’écho de l’ancien mécénat de l’Église. Mais une nuance s’impose pour notre temps. En 1965 la littérature, citée ici comme art, tenait encore une grande place dans la culture. Aujourd’hui, on lit peu, et dans ce domaine la pensée unique fait des ravages. Dans les domaines religieux et philosophiques, l’affrontement de différentes pensées incitait à éditer, car il y avait des gens « motivés » pour acheter. La baisse généralisée du niveau culturel et l’impossibilité, de fait, de la contradiction, font craindre la fin du livre, ce qui serait une autre catastrophe culturelle !

La formation culturelle concernant l’art sacré

Mais il y a une autre affirmation qui mérite réflexion aujourd’hui, au paragraphe 4 :

« Il faut donc faire en sorte que ceux qui s’adonnent à ces arts se sentent compris par l’Église au sein même de leurs activités et que jouissant d’une liberté normale, ils établissent des échanges plus faciles avec la communauté chrétienne. Que les nouvelles formes d’art qui conviennent à nos contemporains, selon le génie des divers nations et régions, soient aussi reconnues par l’Église. Et qu’on les accueille dans le sanctuaire, lorsque, par des modes d’expression adaptés et conformes aux exigences de la liturgie, elles élèvent l’esprit vers Dieu ».

Et nous sommes renvoyés à Sacrosanctum Concilium, numéro 123, qui déclare :

« L’Église n’a jamais considéré aucun style artistique comme lui appartenant en propre, mais selon le caractère et les conditions des peuples, et selon les nécessités des divers rites, elle a admis les genres de chaque époque, produisant au cours des siècles un trésor artistique qu’il faut conserver avec tout le soin possible. Que l’art de notre époque et celui de tous les peuples et de toutes les nations ait lui aussi, dans l’Église, liberté de s’exercer, pourvu qu’il serve les édifices et les rites sacrés avec le respect et l’honneur qui leur sont dus ; si bien qu’il soit à même de joindre sa voix à cet admirable concert de gloire que les plus grands hommes ont chanté en l’honneur de la foi catholique au cours des siècles passés. »

Et le numéro 124 de poursuivre : « Les Ordinaires veilleront à ce que, en promouvant et favorisant un art véritablement sacré, ils aient en vue une noble beauté plutôt que la seule somptuosité. Ce que l’on doit entendre aussi des vêtements et des ornements sacrés… Ils veilleront aussi à ce que les œuvres artistiques qui sont inconciliables avec la foi et les mœurs, ainsi qu’avec la piété chrétienne, qui blessent le sens vraiment religieux, ou par la dépravation des formes ou par l’insuffisance, la médiocrité ou le mensonge dans leur art, soient nettement écartées des maisons de Dieu et des autres lieux, sacrés. »

Ces numéros revêtent aujourd’hui une particulière importance, plus grande qu’en 1965. Cinquante ans se sont écoulés et beaucoup de bâtiments religieux, qui n’étaient déjà pas en bon état en 1965, ont été abandonnés, soit par l’Église, affectataire, soit par le propriétaire, les communes (ou l’État pour les cathédrales), voire par les deux !

Modernité et paupérisation spirituelle

En France, les modifications liturgiques de 1969 ont fait souffler un vent de « simplifications » outrancières, privant les églises d’œuvres d’art, souvent de valeur, sans compter les vêtements liturgiques et autres accessoires. Ce qui fit le plus grand bonheur de brocanteurs et d’antiquaires astucieux. Car les prêtres de cette époque du moins n’avaient aucune idée de la valeur d’une œuvre artistique. On se « débarrassait » aussi « facilement » d’une vieillerie en plâtre du 19e siècle que d’une statue en bois sculpté du 12e siècle.

Quant aux vêtements liturgiques, on alla, en France du moins, au-delà du texte conciliaire. Beaucoup supprimèrent les chasubles, et on ne lava plus ses aubes, que beaucoup ne changeaient jamais. D’où la nécessité de relire ces textes pour connaître les exagérations en sens inverse qui existaient avant la réforme et que j’ai connues dans ma prime jeunesse : les flots de dentelles, et les chapes et chasubles de soie, aux broderies somptueuses.

Fréquentant souvent le marché aux puces de Saint-Ouen, pour des raisons familiales, je peux dire y avoir vu de très belles choses. Mais leur provenance me faisait de la peine, bien que luthérien. Je finis par m’en ouvrir à un évêque catholique, avec qui j’avais sympathisé. Et dans certains diocèses, je sais qu’on prit des mesures sévères, mais ce ne fut pas facile, car les curés français invoquaient le Concile et revendiquaient le fait de n’être pas conservateurs de musées !

Cela dit, je ne raconte ce passé que parce que les problèmes qu’il pose sont actuels : qu’en est-il de la compétence du clergé catholique en matière d’art religieux ? Actualité de la question, à cause du vieillissement des bâtiments, je l’ai dit, mais aussi par les craintes qu’on peut avoir sur leur destination : cela va des destructions et des désacralisations, en passant par des travaux de restauration, par les réparations suite aux attentats ou accidents, qui risquent d’aller en se multipliant !

Les inéluctables orientations du Concile

La relecture correcte des textes du Concile, et d’autres qui les ont entourés est indispensable, surtout au moment où l’on veut donner des responsabilités aux laïcs. La loi de 1905, qui demeure condamnée par le Magistère, existe, avec d’autres dispositions qu’on peut suivre sans attenter à sa foi. Nous avons en France d’excellents spécialistes en art religieux, faisons leur confiance, sans abandonner tout droit de regard. Sachons les accueillir comme le demande le Concile et travailler avec eux, sachons enfin écouter le peuple des fidèles qui comporte aussi des gens compétents : ils ont le droit de s’intéresser au lieu où ils viennent régulièrement prier.

Revenons encore au discours d’ouverture du Concile prononcé par le pape en 1962. Après avoir rappelé : « Ce qui importe avant tout au concile, c’est que le dépôt sacré de la doctrine chrétienne soit sauvegardé et enseigné plus efficacement. » (nº5.1), le pape ajoute plus loin :

« Mais pour que cette doctrine atteigne les nombreux domaines de l’activité humaine, qui touchent les individus, les familles et la vie sociale, il est nécessaire avant tout que l’Église ne détourne jamais son regard du patrimoine sacré de la vérité reçue des anciens ; et qu’en même temps, elle regarde aussi le présent, qui a apporté de nouvelles situations et de nouveaux modes de vie, et a ouvert de nouvelles voies à l’apostolat catholique. » (nº5.5)

Il est ici très clair que le pape ne parle pas de renoncer à la Tradition mais de la rendre accessible à la pensée du jour, c’est à dire « contemporaine ». Le mot italien « aggiornamento », dont beaucoup de monde a parlé mais qui ne figure pas dans ce texte, pousse à comprendre ainsi. Ce pourquoi j’écarte le mot « adapter » qui suggère « introduire des changements ». Non, le pape veut seulement être compris du monde qui l’entoure. D’où la suite :

« C’est pourquoi l’Église n’est pas restée indifférente à ces merveilleuses découvertes du génie humain et à ce progrès des idées dont nous jouissons, ni incapable de les apprécier honnêtement ; mais, suivant ces faits avec un soin vigilant, elle ne cesse d’exhorter les hommes à se tourner, au-delà de l’attrait des réalités visibles, vers Dieu, source de toute sagesse et de toute beauté… » (nº5.6)

Insistance sur la dimension pastorale

C’est ici que le pape insiste sur la dimension pastorale qu’entend se donner le Concile. On ne va pas remettre en cause la doctrine catholique traditionnelle et on ne va pas proclamer de nouveaux dogmes. Ce rappel est fait dans le texte suivant sur la nécessité de convoquer un Concile. Le nº6 intitulé « Comment la doctrine devrait être développée aujourd’hui », le pape affirme :

« 4. Mais notre travail ne consiste pas comme but premier, à discuter quelques-uns des thèmes principaux de la doctrine ecclésiastique et à rappeler ainsi plus en détail ce que les Pères et les théologiens anciens et modernes ont enseigné et que nous supposons évidemment non pas ignoré par vous, mais gravé dans vos esprits.

5. Pour engager de telles discussions, il n’était pas nécessaire de convoquer un concile œcuménique. De nos jours cependant, tout l’enseignement chrétien doit être soumis à un examen nouveau par tous, avec un esprit, calme et serein, sans en détourner aucun aspect, avec cette manière attentive de penser de formuler ses paroles qui ressort particulièrement des actes des conciles de Trente et de Vatican I. Cette doctrine elle-même doit être examinée plus largement et plus profondément, et les esprits doivent en être plus pleinement imprégnés et informés, comme le désirent ardemment tous les défenseurs sincères de la vérité chrétienne, catholique et apostolique.

Cette doctrine certaine et immuable, à laquelle il faut donner une adhésion fidèle, doit être explorée et exposée selon les exigences de notre temps. Car le dépôt de la foi, c’est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, est une chose ; la manière de les proclamer en est une autre, mais toujours dans le même sens, et avec le même sens. Il faut accorder une grande importance à cette méthode et si nécessaire l’appliquer avec patience, c’est-à-dire qu’il faudra adopter la forme d’exposition qui correspond le mieux au magistère, dont la nature est essentiellement pastorale ». Là aussi, il convient de voir texte original latin.

Compte tenu de toutes les polémiques suscitées par ce Concile, on ne relira jamais assez ce passage du discours de Jean XXIII. Il n’est à aucun moment question de changer quoi que ce soit à la doctrine catholique, « certaine et immuable ». Il est encore moins sous-entendu de faire la moindre concession à la Réforme protestante – puisque le concile de Trente est cité comme référence – ou à certains aspects du modernisme, puisque Vatican I est invoqué. Comment peut-on alors laisser croire que Paul VI aurait trahi cette déclaration d’intention et que tous les pères du concile aient pu devenir ses complices pour une si vilaine besogne ?

Une question de langage et d’instruction

Les paragraphes 5 et 6 encouragent à bien connaître le monde dans lequel on vit. Ce n’est pas l’ouverture au monde, dans un sens de mise en conformité avec ce monde ! Il s’agit simplement de comprendre le monde dans lequel vit l’Église afin de mieux lui annoncer la Bonne nouvelle de l’Évangile. Ce sont des comportements et des manières de parler qui doivent être modifiés, certainement pas des doctrines.

Le paragraphe 7 requiert une grande attention, et particulièrement ce passage :

« La recherche théologique, en même temps qu’elle approfondit la vérité révélée, ne doit perdre contact avec son temps, afin de favoriser une meilleure connaissance de la foi aux hommes cultivés dans les différentes branches du savoir. Cette bonne entente rendra les plus grands services à la formation des ministres sacrés : ils pourront présenter la doctrine de l’Église sur Dieu, l’homme et le monde d’une manière mieux adaptée à nos contemporains, qui accueilleront plus volontiers leur parole. Bien plus, il faut souhaiter que de nombreux laïcs reçoivent une formation suffisante dans les sciences sacrées et que plusieurs parmi eux se livrent à ces études « ex professo » et les approfondissent ».

Ici, nous sommes renvoyés à deux autres textes importants du Concile, mais d’une manière maladroite, en ce sens qu’on ne donne pas le titre général du texte. On nous renvoie à De institutione sacerdotali, alors qu’il s’agit de Presbyterorum ordinis, et particulièrement du nº19 qui s’intitule : « Étude et science pastorale ». Il y a en effet dans ce numéro beaucoup d’éléments qui complètent ce que nous expliquons, comme celui-ci :

« Étant donné qu’actuellement la culture humaine et même les sciences sacrées progressent et se renouvellent, les prêtres sont appelés à perfectionner leurs connaissances religieuses et humaines de façon adaptée et ininterrompue ; ils se préparent ainsi à mieux engager le dialogue avec leurs contemporains ».

Même maladresse pour le deuxième renvoi à De educatione christiana qui en réalité est le deuxième numéro de la déclaration Gravissimum educationis momentum. Le nº2, dont le premier paragraphe se termine par « le Concile rappelle aux pasteurs des âmes le grave devoir qui est le leur de tout faire pour que tous les fidèles bénéficient de cette éducation chrétienne, surtout les jeunes qui sont l’espérance de l’Église ». Or ce sujet est capital en ce moment en France car l’enseignement catholique est durement attaqué quant à son « caractère propre », et ce par ses ennemis de toujours !

Ce qui est surprenant en revanche, c’est qu’il ait été jusqu’à présent faiblement défendu. Mais tout n’est pas perdu, et loin de là, quand on voit que le nouveau secrétaire général de l’enseignement catholique, Guillaume Prévost, soutient qu’un enseignant du privé sous contrat peut faire une prière en début des cours. Et il y a bien sûr la suite concernant les programmes et un certain nombre de graves différends avec ceux de l’Éducation nationale. Ce sujet mériterait d’être développé davantage.

Enfin, pour conclure sur ce paragraphe 7, il faut se réjouir de l’exhortation faite aux laïcs d’étudier la théologie. Je profite de l’évocation de ce texte conciliaire pour présenter mes excuses à monsieur Christian Terras, fondateur et directeur de la revue Golias dont j’avais laissé supposer, dans un précédent ouvrage, qu’il voulait devenir prêtre parce qu’il avait entrepris ce genre d’étude ! Il m’a rappelé ce passage de Vatican II. Dont acte ! Il ne souhaitait pas devenir prêtre mais a étudié les sciences sacrées. Il connaît effectivement sa théologie et écrit très souvent des choses intéressantes. Nous ne sommes pas d’accord sur beaucoup de choses, mais je maintiens qu’il est plus utile et intéressant de lire Golias que La Croix.

Un apport adéquat du journalisme

Et, comme dans les journaux non spécialisés en religions, il existe tout de même des rubriques religieuses, celles-ci gagneraient à être tenues par des journalistes s’étant quelque peu initiés à la théologie. Si l’on veut correctement informer, encore faut-il comprendre vraiment l’événement religieux qu’on rapporte ! Après on est bien entendu libre de donner son avis !

Je suis comme Chateaubriand, défenseur de la liberté de presse. Et à son exemple, je suis farouchement opposé à la diffusion de fausses nouvelles, ce à quoi on arrive de fait quand des personnes qui n’ont pas compris grand-chose à ce qu’elles doivent rapporter commentent à leur manière des événements ou des évolutions. Mais l’Église a aussi ses responsabilités, puisqu’elle nomme des responsables de relations avec la presse. Le Vatican s’en sort plutôt bien dans ce domaine ; on pourrait s’en inspirer !

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P. Michel Viot

Père Michel Viot. Maîtrise en Théologie. Ancien élève de l’Ecole Pratique dès Hautes Études. Sciences religieuses.

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