Le 2 février dernier, la Fraternité Saint-Pie X a communiqué sa décision d’ordonner en juillet de nouveaux évêques sans mandat pontifical. Suite à cette annonce, une rencontre est prévue au Vatican ce jeudi 12 février entre le supérieur de la Fraternité et le préfet du Dicastère pour la doctrine de la foi.
Pour comprendre, Zenit a interrogé Mgr Dominique Rézeau, ancien conseiller et diplomate français du Vatican. En service de 1986 à 1989 auprès de la nonciature apostolique en Suisse, c’est lui qui a eu la tâche de transmettre le 1er juillet 1988 le décret annonçant l’excommunication automatique de Mgr Marcel Lefebvre et des quatre évêques ordonnés.
Zenit : Comment réagissez-vous à la décision de la Fraternité Saint-Pie-X d’ordonner des évêques sans mandat pontifical ?

Ordination de quatre évêques sans mandat pontifical, 30 juin 1988 © fsspx.org
Mgr Dominique Rézeau : Pour parler de cette récente décision de la Fraternité Saint-Pie-X, il faut d’abord voir ce qui contribue ou non à l’unité dans l’Église catholique. Dans l’Évangile de Jean, il y a cette phrase de Jésus : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. » L’unité dans l’Église est donc essentielle pour Jésus et pour nous aujourd’hui.
Je pourrais donner l’image de fissures sur une construction, qui montrent que quelque chose ne va pas. Ces fissures pourraient être celles de la Fraternité Saint-Pie-X aujourd’hui : ses déclarations et ses décisions sont un peu comme des fissures qui mettent en péril la construction, et mettent en cause la solidité de l’Église. Quand il y a une division, un manquement, il y a un réel danger pour l’édification. De même que les fissures, cet événement interroge.
On peut aussi donner une autre image, celle de la tour de Babel. Les gens de Babylone veulent construire une tour qui va s’élever jusqu’au ciel. C’est aussi un peu la position de ceux qui se séparent de l’Église. Il y a un groupe, une communauté qui pense bâtir une tour plus belle, plus solide, mais en même temps qui introduit des fissures dans la construction. Et la tour de Babel s’écroule !
Zenit : Dans cette recherche d’unité, l’obéissance au successeur de Pierre n’est-elle pas finalement une condition fondamentale ?
Mgr D. Rézeau : Dans cette situation actuelle, il y a en effet un aspect disciplinaire. Lors des ordinations de 1988 par Mgr Lefebvre, il y a eu au préalable de longues sessions de dialogues entre les représentants du Saint-Siège et l’archevêque. Par trois fois, le Saint-Père a envoyé à Écône, en Suisse, des représentants pour dialoguer. Et à chaque fois, il y a eu la même réponse : « Non ». Je me souviens encore d’une phrase de Mgr Lefebvre, parlant de la Fraternité Saint-Pie X : « L’Église catholique est ici ! »
Il faut savoir que, lors d’une ordination épiscopale, le futur évêque fait lui-même une promesse très forte. Lorsque le célébrant demande : « Voulez-vous travailler à la construction du Corps du Christ et demeurer dans l’unité sous l’autorité du successeur de Pierre ? » L’évêque répond : « Oui, je le veux ».

Avec le pape saint Jean-Paul II © Dominique Rézeau
Ainsi, le nouvel évêque ne signe pas seulement une formule, mais s’engage aussi à respecter l’autorité du pape et à lui obéir fidèlement. Ce qui, malheureusement, n’a pas été le cas avec Mgr Lefebvre, et n’est pas le cas non plus aujourd’hui.
D’autant plus qu’avant l’ordination épiscopale, il y a aussi une longue profession de foi lue et signée par le candidat à l’épiscopat, dans laquelle il s’engage à respecter le Magistère de l’Église, ce qu’on appelle la Tradition, ou la vraie Tradition : dans le cours de son expérience millénaire, l’Église a transmis la Parole de Dieu et approfondi les vérités de la foi à travers ses conciles, ses recherches, son enseignement, sa liturgie. Le nouvel évêque s’engage donc à respecter tout cela et à reconnaître à la fois l’autorité du pape et celle du Collège des évêques : « Cum Petro et sub Petro » (« Avec Pierre et sous Pierre »).
Zenit : Quelles démarches ont-elles déjà été accomplies pour favoriser le dialogue et l’unité ?
Mgr D. Rézeau : Il y a déjà eu, en effet, des démarches qui ont été faites et des solutions recherchées. On a par exemple proposé de choisir pour accompagner la Fraternité Saint-Pie-X un évêque déjà en charge d’un diocèse ou d’une communauté, et déjà consacré dans l’Église catholique. Mais cela ne s’est pas fait.
Cette proposition impliquait bien évidement la fidélité de l’évêque au Saint-Père. Car il ne s’agit pas de faire une « Église » à part, avec son propre rite, ses propres autorités magistérielles, mais au contraire de ne pas briser la communion. L’Église-communion était d’ailleurs un des grands thèmes du Concile Vatican II : la communion avec Dieu, mais aussi entre frères et sœurs. C’est ce qui fait l’Église. Le pape François, qui ne mâchait pas ses mots, disait : « Les divisions sont l’arme que le diable possède de mieux pour détruire l’Église de l’intérieur. »
Il y a bien aujourd’hui un essai de dialogue qui va se poursuivre, mais personnellement, je ne vois pas très bien comment cela peut se faire. Car dans un véritable dialogue, la décision n’est pas prise à l’avance. Et dans ce cas-ci, la décision d’ordonner de nouveaux évêques a été prise et annoncée publiquement par le P. Davide Pagliarani : en rencontrant le Saint-Père, le supérieur de la Fraternité Saint-Pie-X souhaite que celui-ci entérine une décision déjà prise.
En fait, il ne dispose d’aucune autorité pour prendre cette décision, comme il le dit, « devant Dieu et devant le pape ». Il a d’ailleurs écrit le 2 février : « J’assume, j’assume pleinement la responsabilité de cette décision. Je l’assume, d’abord devant Dieu, je l’assume devant la Très Sainte Vierge, devant saint Pie X. Je l’assume devant le pape. »
Zenit : Peut-on encore espérer qu’il n’y ait pas de rupture avec la Fraternité Saint-Pie-X ?

Mémoires publiés en juin 2025 © Centre vendéen de recherches historiques
Mgr D. Rézeau : Si la Fraternité Saint-Pie-X persévère dans cette voie, ce sera effectivement l’excommunication : les évêques ne pourront plus ordonner de prêtres licitement – ce qu’ils feront quand même – et les prêtres ne pourront plus donner licitement les sacrements. L’excommunication veut dire « hors de la communion ». La Fraternité Saint-Pie-X peut donc s’excommunier elle-même et se retirer de la communion. Le découlement de tout cela serait le schisme. Car s’il n’y a pas de communion, il n’y a pas d’Église, pas de témoignage authentique « pour que le monde croie que tu m’as envoyé » !
Cela fait encore penser à l’importance que représente l’obéissance dans l’Église. Ici, ce n’est pas seulement une obéissance de détail. C’est la disposition intérieure qui est demandée, aussi bien à l’appel du Christ, sur le plan spirituel, qu’à l’appel des responsables dans l’Église, du Magistère, du pape et des évêques.
Or, l’obéissance s’oppose à l’orgueil. L’obéissance est humilité. C’est reconnaître qu’on peut se tromper, qu’on ne détient pas tout seul la vérité. Mais il faut maintenant laisser tout cela dans les mains de Dieu et éviter de faire des pronostics, puisqu’il n’y a rien de fait encore. Et nous devons prier pour que le Saint-Esprit se manifeste !
