Philip de László, Pie XI, pape de l’entre-deux-guerres © WikiCommons

Philip de László, Pie XI, pape de l’entre-deux-guerres © WikiCommons

Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

Quel message Vatican II a-t-il à livrer au monde de ce temps ? (12e partie)

Share this Entry

 

L’articulation entre la zone de responsabilité sociale de l’Église celle du pouvoir de l’État sont encore à délimiter, en fonction de la mentalité de chaque époque. L’étude de quelques touches de Quadragesimo anno et des troubles de la Quatrième République vont nous guider dans la compréhension de Gaudium et spes.

Quadragesimo anno en détail 

La ressemblance de « l’époque Vatican II » avec la situation politique de 1931 nous incite à examiner de très près l’encyclique Quadragesimo anno. Célébrant son prédécesseur, Pie XI n’hésite pas à écrire au §10 : 

« Vous connaissez, Vénérables Frères et très chers Fils, vous connaissez fort bien l’admirable doctrine qui fait de l’encyclique Rerum novarum un document inoubliable. Le grand Pape y déplore qu’un si grand nombre d’hommes « se trouvent dans une situation d’infortune et de misère imméritée » ; il y prend lui-même courageusement en main la défense « des travailleurs que le malheur des temps avait livrés, isolés et sans défense, à des maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée ». »

Ce qui est entre guillemets est une citation de ce qui fut écrit en 1891. Repris en 1931, cela indique peut-être l’avenir ! Quadragesimo anno poursuit au §25 : 

« Quant au rôle des pouvoirs publics, Léon XIII franchit avec audace les barrières dans lesquelles le libéralisme avait contenu leur intervention ; il ne craint pas d’enseigner que l’État n’est pas seulement le gardien de l’ordre et du droit, mais qu’il doit travailler énergiquement à ce que, par tout l’ensemble des lois et des institutions, « la constitution et l’administration de la société fassent fleurir naturellement la prospérité tant publique que privée. » »

Suivent plusieurs paragraphes sur les associations ouvrières (les syndicats) pour montrer leur utilité. Notons que ce genre d’associations avait été supprimé par la Révolution française et rétabli par Napoléon III.

Le socialisme : un humanisme exemplaire ?

À partir du §111, Pie XI va traiter du socialisme, maintenant la condamnation de Léon XIII, mais manifestant qu’il connaît parfaitement la rupture de 1920. Il cite ces « deux groupes, souvent opposés et même farouchement hostiles, sans pour autant abandonner une position fondamentalement contraire à la vérité chrétienne qui était caractéristique du socialisme ». 

Le §112 condamne le communisme. Mais au §113, nous lisons : 

« Plus modéré sans doute est l’autre parti qui a conservé le nom de socialisme : non seulement il repousse le recours à la force, mais sans rejeter complètement – d’ordinaire du moins – la lutte des classes et la disparition de la propriété privée, il y apporte certaines atténuations et certains tempéraments. On dirait que le socialisme, effrayé par ses propres principes et par les conséquences qu’en tire le communisme, se tourne vers les doctrines de la vérité chrétienne et, pour ainsi dire, se rapproche d’elles : on ne peut nier, en effet, que parfois ses revendications ressemblent étonnamment à ce que demandent ceux qui veulent réformer la société selon les principes chrétiens. »

Il serait trop long ici d’expliquer la suite, mais il est plus que nécessaire de lire très attentivement les paragraphes qui suivent, surtout le §117, et les autres. Certes, le §120 se termine par cette affirmation « nul ne peut être à la fois bon catholique et véritable socialiste ». Toutefois, le pape a montré tellement de parallèles entre le socialisme séparé du communisme et les aspirations sociales catholiques qu’on ne peut honnêtement conclure qu’il donne là une condamnation définitive. 

Son reproche concerne le manque de références au spirituel, et l’accusation de s’en tenir qu’au matérialisme. D’ailleurs, Léon Blum et ses proches se montrèrent touchés très favorablement par cette encyclique et l’accusation de matérialisme ne sera réfutée par Blum que plus tard, dans « À l’échelle humaine » en 1945. Et l’arrivée du Front populaire en 1936 dirigé par Blum ne donna lieu à aucun acte anticlérical, comme cela avait été le cas avec le Cartel des gauches de 1924. L’Église catholique n’était plus une ennemie. 

C’est le gouvernement du Front populaire qui accueillit avec tous les honneurs réservés à un légat du pape le 11 juillet 1937, le cardinal Pacelli pour la bénédiction de la nouvelle basilique de Lisieux (devant deux cent cinquante mille personnes). Et il y aura encore mieux le 13 juillet, quand le gouvernement recevra en grandes pompes le cardinal. En sa qualité de secrétaire d’État de la Cité du Vatican, il célébrera une messe pontificale à Notre Dame de Paris et prononcera en français un magnifique sermon sur la vocation chrétienne de la France. Il fut applaudi par toute l’assemblée, ce qui ne se faisait guère en ce temps. Il faut que chaque catholique connaisse ce texte entier. 

Pour le sujet qui nous occupe je relèverai ceci : « ce que je constate aussi de l’idéalisme avec lequel la jeunesse croyante de la France s’intéresse à la question capitale du prolétariat et à sa solution juste et chrétienne, tout cela certes me remplit d’une ferme confiance que cette même jeunesse, grâce à la rectitude de sa bonne volonté, à son esprit de dévouement et de sacrifice, à sa charité fraternelle, si noble en ses intentions, si loyale en ses efforts, cheminera toujours par les voies droites et sûres ».

Évolutions des rapports Église-société en France après 1940

Devenu Pie XII en 1939, Eugenio Pacelli verra la France racheter sa lâcheté munichoise qu’il avait désapprouvée, tout comme Pie XI. Le 29 mai 1944, De Gaulle écrivit au pape : « Dès la délivrance, les intérêts spirituels du peuple français retrouveront leur primauté. Nous sommes résolus à les sauvegarder et nous souhaitons infiniment pouvoir être en mesure de le faire, en profitant de la spéciale bienveillance que Votre Sainteté veut bien accorder à la France ». 

Le pape lui répondit immédiatement et le reçut le 30 juin 1944. Ce dont on est sûr concernant cette importante entrevue, c’est que le pape sut qu’il devrait envoyer un nouveau nonce à Paris, pour remplacer monseigneur Valerio Valeri qui avait été nonce à Vichy. Le Général qui n’avait pas reconnu la moindre légalité à ce gouvernement n’avait rien contre le nonce Valeri. Il le prouvera en le faisant Grand-croix de la Légion d’Honneur à son départ. Il expliquera aussi à Pie XII ses difficultés avec les résistants communistes qui exigeaient le départ d’une cinquantaine d’évêques pour cause de collaboration. 

De Gaulle n’avait pas l’intention de céder aux oukases communistes. C’est finalement le socialiste Vincent Auriol, disciple de Léon Blum devenu président de la République, qui régla au mieux la question par sa bonne entente avec le nouveau nonce, monseigneur Angelo Roncalli. Ce dernier fut extrêmement populaire en France. Il n’y eut parmi les évêques que trois départs anticipés à la retraite. 

Entre temps, le même Auriol avait pu soutenir le gouvernement Ramadier, et son ministre de l’intérieur Jules Moch pour éviter un soulèvement communiste en 1947, lors des Grèves insurrectionnelles. Léon Blum était encore vivant, et on utilisa ce qu’il avait toujours préconisé, une discussion préalable avec Moscou. On fit savoir à Thorez, secrétaire général du PCF (parti communiste français), que l’armée et la police interviendraient vigoureusement. 

Mais le parti socialiste (SFIO) commença à se diviser sur, la question des alliances électorales : fallait-il choisir le PCF ou le MRP (centre-droite) ? Le jeune Guy Mollet n’hésita pas à s’opposer à Blum et à Daniel Mayer son dauphin, au nom d’une politique « plus à gauche ». Ce n’était en réalité qu’une question de tactique. Guy Mollet songeait à une alliance de courte durée. Alors que pour Blum qui avait vécu le Front populaire et mesurait tous les dangers de la guerre froide qui commençait, une alliance même temporaire avec les communistes n’était pas possible. Il ne fallut ensuite pas beaucoup de temps à Mollet pour. Comprendre que Blum avait raison. Il s’allia au MRP, pour des raisons électorales, contre les gaullistes et les communistes. 

L’école libre, une affaire politique 

C’est dans ce contexte que les lois Marie et Barangé furent votées en 1951 pour venir en aide à l’école privée en grande difficulté. Et ce fut à nouveau la division chez les socialistes. La participation de Guy Mollet aux affaires le rendit plus souple et il sut mener plusieurs conversations secrètes, y compris avec le Vatican, se rapprochant en fait de la politique de Blum. Il était député d’Arras rappelons-le, et les socialistes du Nord ont toujours été les plus anticommunistes de leur parti, souvent proches du catholicisme quand ils ne l’étaient pas eux-mêmes.

Je peux citer un autre exemple qui, malgré les apparences, incarna toute sa vie cette position : Pierre Mauroy. Engagé à 18 ans dans les jeunesses de la SFIO, il en est secrétaire national quatre ans plus tard, dès 1950. Il a connu Léon Blum et l’a apprécié, car il avait reçu de sa mère une solide éducation catholique (il fera voter au conseil municipal de Lille une statue pour le Cardinal Liénart). C’était un homme de qualité qui sut gérer des situations difficiles. Comme Guy Mollet, il comprit que les socialistes, s’ils gouvernaient, auraient des problèmes plus graves à traiter que la laïcité, tout spécialement ceux liés à la décolonisation. 

La question de l’école libre catholique se posa de 1951 à 1959 et commença par la loi Barangé qui fut finalement maintenue. J’ai évoqué les négociations de Guy Mollet, mais Pierre Mendès France put en parler au Vatican en 1954. C’est finalement le passage à la Cinquième République (1959) qui permettra le vote de la loi Debré le 23 décembre 1959. Le vote socialiste sera partagé, Guy Mollet n’ayant pas fait de négociation ni le discours hostile qu’on attendait. La loi est adoptée par 427 voix contre 71, 18 députés s’abstiennent et 36 ne prennent pas part au vote. 

L’avènement de Jean XXIII

Le début de la Cinquième République (1959) coïncide avec la première année de règne d’un nouveau pape Jean XXIII (élu en 1958). Les Français le connaissent et l’aiment. Parmi eux, De Gaulle, qui ira voir le pape dès son élection. Les relations s’améliorent considérablement avec le catholicisme, et la France à cette époque joue un rôle important, en particulier dans le monde catholique. 

Néanmoins, certains, tant du côté catholique que du côté protestant, s’opposèrent quelquefois violemment à De Gaulle sur la question coloniale et particulièrement sur le problème de l’Algérie. Cela avait d’ailleurs commencé sous la Quatrième République. Il y eut un christianisme de gauche qui ne cessa de s’amplifier, même au niveau de certains évêques et dirigeants protestants. J’avais écrit à ce sujet que beaucoup parmi eux étaient victimes du « syndrome de Vichy ». On « espéra » dans des sens très différents, ce qui explique l’optimisme du texte conciliaire que nous commentons et peut-être aussi ses interprétations quelquefois étranges. 

Toujours est-il que l’on ne pouvait plus dire que l’Église se désintéressait des questions économiques et sociales. On remarquera que le §5 de notre nº42 de Gaudium et spes reconnaît la liberté de se donner des institutions contenant le vrai, le bon et le juste.

Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

Share this Entry

P. Michel Viot

Père Michel Viot. Maîtrise en Théologie. Ancien élève de l’Ecole Pratique dès Hautes Études. Sciences religieuses.

FAIRE UN DON

Si cet article vous a plu, vous pouvez soutenir ZENIT grâce à un don ponctuel