Rencontre avec les autorités politiques de Slovaquie © Vatican Media

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Slovaquie : «Un message de paix au coeur de l’Europe»

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Le pape rencontre les dirigeants (Discours intégral)

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Le pape François a exhorté la Slovaquie à être «un message de paix au coeur de l’Europe», au lendemain de son arrivée à Bratislava, ce 13 septembre 2021. S’élevant contre le consumérisme et l’individualisme, il a encouragé les dirigeants du pays à «une lutte sérieuse contre la corruption», et à défendre «le droit».

Au deuxième jour de son 34e voyage apostolique, qui avait débuté la veille en Hongrie, le pape s’est rendu au palais présidentiel slovaque où il a été reçu aux alentours de 9h15 par la présidente Zuzana Caputova, avec laquelle il s’est entretenu en privé. «Pèlerin à Bratislava, j’embrasse avec affection le peuple slovaque et je prie pour ce pays aux racines anciennes et au visage jeune, pour qu’il soit un message de fraternité et de paix au coeur de l’Europe», a-t-il écrit dans le Livre d’Or.

Thème qu’il a repris devant les autorités et le corps diplomatique qu’il a rencontrés dans le jardin ensuite, rendant hommage au peuple slovaque qui «de la grande Moravie au Royaume de Hongrie, de la République tchécoslovaque à aujourd’hui», a pris son indépendance «de manière essentiellement pacifique».

«La vraie richesse ne consiste pas tant dans la multiplication de ce qu’on a, mais dans le partage équitable avec ceux qui nous entourent», a aussi affirmé le pape en invitant aussi à promouvoir le droit au travail.

Au fil de son discours, le pape François a mis en garde contre «la superficialité de la consommation et des gains matériels» : «Sur ces terres, jusqu’à il y a quelques décennies, une pensée unique privait de la liberté. Aujourd’hui, une autre pensée unique la vide de sens, réduisant le progrès au gain et les droits aux seuls besoins individualistes.»

Il a également fait un plaidoyer pour les jeunes, souhaitant «qu’ils se sentent protagonistes de l’avenir du pays et le prennent à coeur» : «Il n’y a pas de renouveau sans les jeunes, souvent leurrés par un esprit consumériste qui décolore l’existence. Beaucoup trop de jeunes en Europe se trainent dans la fatigue et la frustration, stressés par des rythmes de vie frénétiques et sans trouver où puiser des motivations et de l’espérance.» Pour le pape, «l’ingrédient manquant c’est le soin pour les autres» car «se sentir responsable pour quelqu’un donne du goût à la vie».

Le pape a salué la «sympathique authenticité» des Slovaques et leur «grande attention à l’hospitalité» avant de souhaiter qu’à leur exemple, l’Europe «se distingue par une solidarité qui, en franchissant les frontières, puisse la ramener au centre de l’histoire».

Discours du pape François

Madame la Présidente,
Membres du Gouvernement et du Corps diplomatique,
Distinguées Autorités civiles et religieuses,
Mesdames et Messieurs !

J’exprime ma gratitude à la Présidente Madame Zuzana Čaputová pour les paroles de bienvenue quelle m’a adressées, en votre nom et au nom de la population. Je vous salue tous en vous manifestant ma joie de me trouver en Slovaquie. Je viens comme un pèlerin dans ce pays jeune mais à l’histoire ancienne, sur une terre aux racines profondes située au coeur d’Europe. Vraiment, je suis sur une “terre du milieu”, qui a été témoin de nombreux passages. Ces territoires ont servi de frontières à l’Empire romain et ont été des lieux d’interaction entre le christianisme occidental et oriental ; de la grande Moravie au Royaume de Hongrie, de la République tchécoslovaque à aujourd’hui, vous avez su, au milieu de nombreuses épreuves, vous intégrer et vous distinguer de manière essentiellement pacifique. Il y a vingt-huit ans, le monde admirait la naissance, sans conflit, de deux pays indépendants.

Cette histoire appelle la Slovaquie à être un message de paix au coeur de l’Europe. C’est ce que la grande bande bleue de votre drapeau suggère, en symbolisant la fraternité avec les peuples slaves. C’est de fraternité dont nous avons besoin pour promouvoir une intégration toujours plus nécessaire. Celle-ci est désormais urgente alors qu’après de durs mois de pandémie s’annonce, avec de nombreuses difficultés, une tant attendue la reprise économique favorisée par des plans de relance de l’Union Européenne. On court cependant le risque de se laisser emporter par la précipitation et par la séduction du gain, en générant une euphorie passagère qui, au lieu d’unir, divise. La reprise économique seule, d’ailleurs, n’est pas suffisante dans un monde où nous sommes tous connectés, où nous habitons tous une terre du milieu. Alors que sur différents fronts les luttes pour la suprématie continuent, il faut que ce pays réaffirme son message d’intégration et de paix, et que l’Europe se distingue par une solidarité qui, en franchissant les frontières, puisse la ramener au centre de l’histoire.

L’histoire slovaque est marquée de manière indélébile par la foi. Je souhaite que celle-ci aide à alimenter, de façon connaturelle, des intentions et des sentiments de fraternité. Vous pouvez les puiser aux vies grandioses des saints frères Cyrille et Méthode. Ils ont répandu l’Evangile lorsque les chrétiens du continent étaient unis ; et aujourd’hui encore ils unissent les confessions de cette terre. Ils étaient reconnus de tous et cherchaient la communion avec tous : slaves, grecs et latins. La solidité de leur foi se traduisait ainsi dans une ouverture spontanée. C’est un héritage que vous êtes appelés à recueillir, pour être vous aussi, à notre époque, un signe d’unité.

Chers amis, que cette vocation à la fraternité ne disparaisse jamais de vos coeurs, mais qu’elle accompagne toujours la sympathique authenticité qui vous caractérise. Vous savez réserver une grande attention à l’hospitalité : je suis frappé par les expressions typiques de l’accueil slave qui offre du pain et du sel aux visiteurs. Et je voudrais maintenant m’inspirer de ces dons simples et précieux, imprégnés d’Evangile.

Le pain, choisi par Dieu pour se rendre présent au milieu de nous, est essentiel. L’Ecriture invite non pas à l’accumuler, mais à le partager. Le pain dont parle l’Evangile est toujours rompu. C’est un message fort pour notre vie en commun : il nous dit que la vraie richesse ne consiste pas tant dans la multiplication de ce qu’on a, mais dans le partage équitable avec ceux qui nous entourent. Le pain, qui, en étant rompu, évoque la fragilité, invite particulièrement à prendre soin des plus faibles. Personne ne doit être stigmatisé ou discriminé. Le regard chrétien ne voit pas dans les plus faibles un poids ou un problème, mais des frères et des soeurs à accompagner et à garder.

Le pain rompu et équitablement partagé rappelle l’importance de la justice, de donner à chacun l’occasion de se réaliser. Il est nécessaire de s’employer à construire un avenir où les lois s’appliquent équitablement à tous, sur la base d’une justice qui ne doit jamais être à vendre. Et pour que la justice ne reste pas une idée abstraite, mais qu’elle soit concrète comme du pain, il faut engager une lutte sérieuse contre la corruption et le droit doit avant tout être promu et répandu.

Le pain est aussi lié inséparablement à un adjectif : quotidien (cf. Mt 6, 11). Le pain de chaque jour, c’est le travail qui en occupe la plus grande partie. De même que sans pain il n’y a pas de nourriture, sans travail il n’y a pas de dignité. Au fondement d’une société juste et fraternelle le droit que chacun reçoive le pain de son travail prévaut, afin que personne ne se sente exclu et se voie forcé de quitter la famille et la terre d’origine en quête d’un plus grand bonheur.

« Vous êtes le sel de la terre » (Mt 5, 13). Le sel est le premier symbole que Jésus emploie en enseignant à ses disciples. Celui-ci donne avant tout du goût aux aliments, et fait penser à cette saveur sans laquelle la vie est insipide. En effet, les structures organisées et efficaces ne suffisent pas pour obtenir une bonne coexistence humaine, la saveur est nécessaire, la saveur de la solidarité est nécessaire.

Et comme le sel ne donne de saveur qu’en se dissolvant, de même la société ne retrouve du goût que par la générosité gratuite de qui se dépense pour les autres. Il est beau que les jeunes, en particulier, soient motivés en cela, afin qu’ils se sentent protagonistes de l’avenir du pays et le prennent à coeur, en enrichissant avec leurs rêves et avec leur créativité l’histoire qui les a précédés. Il n’y a pas de renouveau sans les jeunes, souvent leurrés par un esprit consumériste qui décolore l’existence. Beaucoup trop de jeunes en Europe se trainent dans la fatigue et la frustration, stressés par des rythmes de vie frénétiques et sans trouver où puiser des motivations et de l’espérance. L’ingrédient manquant c’est le soin pour les autres. Se sentir responsable pour quelqu’un donne du goût à la vie et permet de découvrir que ce que nous donnons est en réalité un don que nous faisons à nous-mêmes.

Le sel, à l’époque du Christ, en plus de donner de la saveur servait à conserver les aliments, en les préservant de la détérioration. Je vous souhaite de ne jamais permettre que les saveurs parfumées de vos meilleures traditions soient gâchées par la superficialité de la consommation et des gains matériels. Pas plus que par les colonisations idéologiques. Sur ces terres, jusqu’à il y a quelques décennies, une pensée unique privait de la liberté. Aujourd’hui, une autre pensée unique la vide de sens, réduisant le progrès au gain et les droits aux seuls besoins individualistes. Aujourd’hui, comme à l’époque, le sel de la foi n’est pas une réponse selon le monde. Ce n’est pas l’ardeur d’engager des guerres culturelles, mais dans la semence douce et patiente du Royaume de Dieu, d’abord par le témoignage de la charité. Votre Constitution mentionne le désir d’édifier le pays sur l’héritage des saints Cyrille et Méthode, patrons d’Europe. Sans imposer ni sans forcer, ils ont fécondé la culture avec l’Evangile en produisant des processus bénéfiques. C’est là le chemin : non pas la lutte pour la conquête d’espaces et d’influences, mais la voie indiquée par les saints, la voie des Béatitudes. La vision chrétienne de la société vient de là, des Béatitudes.

Les saints Cyrille et Méthode ont par ailleurs montré que garder le bien ce n’est pas répéter le passé mais s’ouvrir à la nouveauté sans se déraciner. Votre histoire compte beaucoup d’écrivains, de poètes et d’hommes de culture qui ont été le sel du pays. Et comme le sel brûle sur les blessures, leurs vies sont souvent passées par le creuset de la souffrance. Combien de personnalités illustres ont été incarcérées, en restant libres intérieurement et en offrant des exemples brillants de courage, de cohérence et de résistance contre l’injustice ! Et surtout de pardon. C’est cela le sel de votre terre.

La pandémie est l’épreuve de notre temps. Elle nous a enseigné combien il est facile, bien que dans la même situation, de se désagréger et de penser seulement à soi-même. Repartons au contraire de la reconnaissance que nous sommes tous fragiles et avons besoin des autres. Personne ne peut s’isoler, comme individu ni comme nation. Accueillons cette crise comme un « appel à repenser nos modes de vie » (Lett. enc. Fratelli tutti, n. 33). Il est inutile de se plaindre du passé, il faut se retrousser les manches pour construire ensemble l’avenir. Je vous souhaite de le faire le regard tourné vers l’autre, comme lorsque vous regardez vos splendides monts Tatra. Là, au milieu des bois et des sommets qui pointent vers le ciel, Dieu semble plus proche, et la création se révèle comme la maison intacte qui a accueilli tant de générations durant des siècles. Vos montagnes relient, en une unique chaîne, des sommets et des paysages variés, et elles dépassent les frontières du pays pour unir dans la beauté des peuples différents.

Cultivez cette beauté, la beauté de l’ensemble. Cela exige patience et effort, courage et partage, élan et créativité. Mais c’est l’oeuvre humaine que le Ciel bénit. Que Dieu bénisse cette terre. Nech Boh žehná

Slovensko ! [Que Dieu bénisse la Slovaquie !]

© Librairie éditrice du Vatican

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Anne Kurian-Montabone

Baccalauréat canonique de théologie. Pigiste pour divers journaux de la presse chrétienne et auteur de cinq romans (éd. Quasar et Salvator). Journaliste à Zenit depuis octobre 2011.

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