Le Crucifié © Marko Ivan Rupnik SJ

Le Crucifié © Marko Ivan Rupnik SJ

« Père, glorifie ton Nom ! », par Ysabel de Andia

Et « le Christ élevé de terre »

Share this Entry

Père, glorifie ton Nom !

 

« Nous voudrions voir Jésus » (Jn 12,20). La demande des Grecs à « Philippe qui était de Bethsaïde, la ville d’André et de Pierre » (Jn 1,44), concerne la vision de la personne de Jésus, sans mention d’une intention particulière, et Jésus répond par l’annonce de la vision du Fils de l’homme dans la gloire, à cette « heure » même.

 

L’heure de la mort et de la gloire

 « L’heure est venue où le Fils de l’Homme doit être glorifié… » (Jn 12,23)

L’heure qu’il a tant « désirée », l’heure dont il ne connaissait pas le moment, l’heure est « venue ». C’est l’heure de la glorification du Fils de l’homme, de la glorification du Père par le Fils et du Fils par le Père. L’heure qui est venue, c’est l’heure de la gloire.

Cette « heure » est aussi l’heure de la mort du Christ sur la Croix, de son exaltation sur la sainte Croix, car c’est par sa mort qu’il glorifie Dieu et c’est par sa mort que sa vie est féconde.

 

« Si le grain de blé tombé à terre meurt, il porte beaucoup de fruits… » (Jn 12, 24)

L’image du grain de blé tombé en terre explique ce paradoxe : s’il meurt, il porte beaucoup de fruit (Jn 12,24), s’il ne meurt pas, il reste seul. Le grain de blé doit se décomposer dans la profondeur de la terre, comme le corps dans l’obscurité du tombeau (cette scène vient après la résurrection de Lazare), pour germer à nouveau et produire du fruit.

Saint Paul, dans l’Épître aux Corinthiens, reprend l’image du grain qui meurt à propos de la résurrection :

« Mais dira-ton comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quels corps reviennent-ils ? Insensé ! Ce que tu sèmes, toi, ne reprend vie s’il ne meurt. Et ce que tu sèmes, ce n’est pas le corps à venir, mais un simple grain, soit de blé, soit de quelque autre plante : et Dieu lui donne un corps à son gré, à chaque semence un corps particulier » (1 Co 15,35-38).

Dans le texte de saint Jean, l’accent n’est pas mis sur Dieu qui ressuscite les morts, mais sur l’entière liberté du Christ : « C’est pour cela que le Père m’aime, parce que je donne ma vie pour la reprendre. Personne ne me l’enlève, mais je la donne de moi-même » (Jn 10,17-18).

La mort est ici la mort choisie, la mort comme don total de soi à Dieu, car le don total de soi ne peut être fait qu’à Dieu qui a donné à l’homme la vie. La mort est ici la « mort à soi » pour « vivre pour Dieu ». Mais, à l’inverse, celui qui veut vivre « pour soi » sans mourir à soi « reste seul » : telle est la conséquence, telle est la « mort » comme absence de vie : la solitude sans communion.

« Qui aime sa vie la perd, et qui hait sa vie en ce monde, la conservera en vie éternelle. Si quelqu’un me sert qu’il me suive et, où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera » (Jn 12,25-26).

Jésus procède par contrastes : « aimer » et « haïr sa vie », « perdre » et « conserver », « ce monde-ci » et la « vie éternelle », avant de promettre que celui qui l’a suivi sera là où il sera. Car il s’agit bien de la sequela Christi : celui qui veut suivre le Christ doit « perdre » sa vie, comme il l’a dit à ses disciples : « Qui veut, en effet, sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera » (Mt 16,25). Cette dialectique de « perdre » ou « sauver » sa vie ou d’« aimer » et de « haïr » sa vie  a comme enjeu la « vie éternelle ». Et l’heure du choix de suivre ou non le Christ est « venue » : « maintenant », aujourd’hui, pour nous tous.

L’« heure » est « venue », c’est « maintenant » l’heure de l’agonie (Jn 12,27) : « L’heure est venue, dit Jésus à ses disciples à Gethsémani alors que s’avancent les gardes qui vont l’arrêter, voici que le Fils de l’homme va être livré aux mains des pécheurs » (Mc 14,41 ; Mt 26,45). Selon Luc, Jésus s’adresse « à ceux qui s’étaient porté contre lui, grands prêtres, chefs des gardes du Temple et Anciens » et leur dit : « C’est votre heure et le pouvoir des ténèbres » (Lc 22,53). L’heure des ténèbres de ceux qui n’ont pas accueilli la lumière.

L’heure est venue, c’est « maintenant » l’heure du jugement (Jn 12,31). La répétition du « maintenant » structure le discours et marque la simultanéité des événements.

 

L’agonie, le sang et les larmes et le bouleversement de l’âme

« Maintenant mon âme est bouleversée… » (Jn 12,27)

La déclaration de Jésus fait écho à celle du psalmiste :

« Pitié pour moi, Seigneur, je suis à bout de force,

Guéris, Seigneur, mes os sont bouleversés,

Mon âme est toute bouleversée.

Mais toi, Seigneur, jusques à quand ?

Reviens, Seigneur, délivre mon âme, en raison de ton amour » (Ps 6, 3-5).

La scène que décrit saint Jean rappelle celle de Gethsémani qu’il ne mentionne pas. Dans les deux cas, il y a – une angoisse de Jésus devant l’heure de sa mort qui approche : « Il commença à ressentir tristesse et angoisse » (Mt 26,37 ; Mc 14,33) ; « Entré en agonie, il priait de façon plus instante et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre » (Lc 22,44), – un appel à la pitié de Dieu : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! » (Lc 22,42 ; Mt 26,39 ; Mc 14,36), – une acceptation du sacrifice : « Cependant non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26,39 ; Mc 14,36). « Cependant que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse ! » (Lc 22,42), – et un réconfort : « Alors lui apparut, venant du ciel, un ange qui le réconfortait » (Lc 22,43). Cependant il y a des différences entre le récit de saint Jean et celui des synoptiques : le Christ, dans saint Jean, demeure debout, alors que, chez Matthieu et Marc, « il tombe la face contre terre » (Mt 26,39 ; Mc 14,35) et chez Luc, « il fléchit les genoux » (Lc 22,41).

Chez Jean, il n’y a pas de dilemme entre la volonté du Père et la volonté du Fils, car la volonté même du Fils, c’est l’accomplissement de cette « heure » : « Et que dire ? Père sauve-moi de cette heure ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure. Père, glorifie ton Nom » (Jn 12, 27-28). Jésus demande à son Père de « glorifier son Nom », car la mort du Fils sur la Croix glorifie le Père qui l’a voulue pour le salut du monde : tel est le prix exorbitant du salut des hommes et de l’amour du Père : la mort du Fils est la gloire Père.

« Du ciel vint alors une voix : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore » (Mt 3,17 ; 17,5 ; Mc 1,11 ; 9,7 ; Lc 3,22 ; 9,35).

Cette « voix venue du ciel » (phonè ouranou, Bath Qôl) pour désigner le Christ se fait entendre au baptême : « Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur » (Mc 1,1// Mt 3,17), « Tu es mon Fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré » (Lc 3,22) – et à la Transfiguration : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le » (Mc 9,7) ; « Celui-ci est mon Fils bien-aimé qui a toute ma faveur, écoutez-le » (Mt 17,5) ; « Celui-ci est mon Fils, l’Élu, écoutez-le » (Lc 9,35). Mais aucun des Synoptiques ne mentionne la voix du ciel à Gethsémani. Seul Jean met en relation la Passion et la gloire.

La Lettre aux Hébreux, qui est la seconde lecture de ce dimanche, se réfère également à Gethsémani, en insistant sur l’obéissance :

« Le Christ, pendant les jours de sa vie dans la chair, offrit avec un grand cri et dans des larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de sa piété (eulabeia). Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à la perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent, la cause du salut éternel » (He 5,7-9).

Le Christ a été a été « rendu parfait » par son obéissance, c’est-à-dire il a été consommé dans son office de Prêtre et de Victime. Il a été « exaucé », ce qui ne veut pas dire qu’il a été soustrait à la mort, mais qu’il a été arraché à son pouvoir. Dieu a transformé cette mort en exaltation dans la gloire.

 

Le jugement du monde et du Prince de ce monde

« C’est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors » (Jn 12, 31).

Le jugement est une séparation, tel est le sens du mot krisis, séparation entre la lumière et les ténèbres, opposition entre Satan « jeté dehors » et le Christ « élevé de terre ».

Le carême s’ouvre par la rencontre du Christ et de Satan au désert et s’achève par la victoire sur Satan par la Croix du Christ.

Jésus avait dit à ses disciples qui revenaient tout joyeux en disant que « même les démons nous sont soumis en ton nom ! » : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair ! »

Isaïe demandait, à propos de la mort d’un roi de Babylone, sans doute Nabuchodonosor :

« Comment es-tu tombé du ciel, étoile du matin, fils de l’aurore, as-tu été jeté à terre, vainqueur des nations ? Toi qui avais dit dans ton cœur : “Je monterai au sommet des nuages, je m’égalerai au Très-Haut”, tu as été précipité au shéol, dans les profondeurs de l’abîme » (Is 14,12. 14-15).

Et l’Apocalypse conclut la bataille entre Michel et ses Anges avec le Dragon par la chute de Satan du ciel sur la terre :

« Et il fut précipité le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre, il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui » (Ap 12,9).

La bataille cosmique entre les puissances du mal et celles du bien se conclut par la victoire de saint Michel sur le Dragon et par le grand exorcisme de la Croix.

 

Le Christ élevé de terre

« Et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12,32).

Jésus n’est pas mort couché sur la terre, mais « élevé » sur la Croix pour être vu de tous, dressé à la verticale sur la Croix, les bras ouverts embrassant tout l’univers.

Il « attire à lui tous les hommes », de tous pays, de siècles en siècles.

Et cette « attraction » que Jésus exerce sur nous par l’Esprit vient de plus loin encore :  elle prend sa source dans le Père : « Nul, dit-il, ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jn 6, 44) et s’exerce par l’Esprit. Elle n’est pas une affection humaine, pitié ou compassion, mais l’œuvre de la Trinité. La puissance d’attraction du Christ en Croix est la force de la charité divine qui se déploie dans la faiblesse de la chair du Christ crucifié.

Voir Jésus, c’est voir Jésus élevé de terre, attirant à lui tous les hommes.

C’est la réponse aux Grecs pieux qui cherchent à le voir.

Ysabel de Andia

 

Docteur en philosophie (Sorbonne), agrégée de philosophie et docteur en théologie (Rome), vierge consacrée du diocèse de Paris, Ysabel de Andia est l’auteur de nombreux livres notamment en patristique.

Share this Entry

Ysabel de Andia

FAIRE UN DON

Si cet article vous a plu, vous pouvez soutenir ZENIT grâce à un don ponctuel