Si le Christ est venu dans le monde pour sauver les âmes, l’Église qui poursuit son œuvre dans l’histoire, qu’a-t-elle à attendre du monde ? Le monde aura-t-il à sauver l’Église ? Quoi qu’il en soit, l’interaction de l’Église avec le monde était significative dans la deuxième moitié du 20e siècle. Puisque, comme il semble, c’est moins le cas aujourd’hui, cela motive à se poser la question : en quoi cette interaction consiste-t-elle essentiellement ?
44 Aide que l’Église reçoit du monde d’aujourd’hui
Le §1 nous montre le grand changement d’état d’esprit entre le moment où fut rédigé ce texte et aujourd’hui. Une grande partie du « monde », et particulièrement les anticatholiques, nie « le fait que l’Église soit ferment de l’histoire, comme réalité sociale ». Cela vaut tant pour l’Europe que pour la France en particulier. On commence même à vouloir prouver le contraire. L’Église devrait susciter des mises au point de toutes sortes et se tourner vers des historiens sérieux.
Le §2 invite à une véritable incarnation du message chrétien. Ce sont les catéchismes et les homélies qui sont en premier lieu visés. Mais cela concerne de fait tous les discours publics des responsables ecclésiastiques, y compris les prises de position du Magistère. Il faut préciser immédiatement que ce qui vient du Saint-Siège et du pape en particulier, seuls les cardinaux peuvent poser des questions (les dubia) auxquelles le pape est libre de ne pas répondre. La presse, dans ce domaine, comme dans d’autres, fait ce qu’elle veut, même celle qui se réclame du catholicisme !
Je ne fais qu’établir un constat, sans porter un jugement. Cela n’appartient qu’aux évêques et bien sûr au Saint-Siège. Je n’ai aucune sympathie pour la censure, mais je crois que l’Église devrait exercer un droit de réponse partout où elle estime qu’on a mal rendu compte d’une pensée ou d’un écrit. Surtout si le média concerné porte l’étiquette catholique et en bénéficie. C’est ce qu’il fait d’ailleurs, catholique ou pas, pour rendre compte des subventions que lui donne l’État, c’est-à-dire l’ensemble des contribuables. La liberté de la presse, des médias, tout comme la liberté de pensée, comportent des devoirs et des obligations. Il faudrait relire Chateaubriand sur cette question !
Apprendre le langage du temps présent
Reprenons le texte même du Concile :
« L’expérience des siècles passés, le progrès des sciences, les richesses cachées dans les diverses cultures qui permettent de mieux connaître l’homme lui-même et ouvrent de nouvelles voix à la vérité sont également utiles à l’Église. En effet, dès les débuts de son histoire, elle a appris à exprimer le message du Christ en se servant des concepts et des langues des peuples et, de plus, elle s’est efforcée de le mettre en valeur par la sagesse des philosophes, ceci afin d’adapter l’Évangile dans les limites convenables et à la compréhension de tous et aux exigences des sages. À vrai, dire cette manière appropriée de proclamer la parole révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation ».
Ce programme, parfaitement juste, exige des relais, des traducteurs compétents, des philosophes connaissant bien les systèmes philosophiques qui ont accompagné au cours des siècles l’énoncé des dogmes chrétiens. Ceci implique des degrés plus ou moins importants de rigueur, selon qu’on sera professeur de théologie, curé de paroisse ou journaliste. Or il faut bien constater que depuis 1965, il y a une baisse générale du niveau des connaissances qui touchent les trois exemples que j’ai donnés.
Dès 1965, j’ai pu personnellement constater que ces « relais » posaient problème. Entre ce que nous rapportaient nos observateurs protestants invités et présents au Concile et ce que nous lisions dans la presse, il y avait quelquefois des différences notables d’interprétation. Je pense par exemple au professeur Oscar Cullmann et à des théologiens catholiques dans la même situation. J’ai mieux compris plus tard Benoit XVI, quand il fit la différence entre le concile Vatican II réel, auquel il avait assisté comme expert, et le « concile médiatique ».
Et pourtant à l’époque il n’était pas mal servi, je pense à ce grand journaliste que fut Henri Fesquet, élevé par les Pères blancs qui de 1950 à 1983 (sa retraite) tint au journal Le Monde la rubrique religieuse. On ne l’appelait pas pour rien le pape de l’information religieuse. Certes il avait ses idées personnelles ! Mais cela vaut mieux que de ne pas en avoir, surtout et c’est là l’essentiel, il avait veillé à sa culture religieuse. Il fut proche des pères Congar et Chenu, eux aussi puits de science. Dans l’ensemble ce n’était pas mon orientation, mais nous pouvions nous parler. Son Journal du Concile paru dans Le Monde et qu’on vient de republier est très intéressant, et de plusieurs points de vue, parce que certains pères conciliaires, et non des moindres ont eu recours à lui pour faire passer leurs idées, pas toujours dans l’orthodoxie catholique (réédité par Salvator en 2014).
Dans les Publications de l’Ecole française de Rome de 1984, aux pages 717-745, on trouve un article de Yves Marie Hilaire, professeur à la Faculté de Lille. Il enseignait alors l’histoire contemporaine et l’histoire de la chrétienté. On lui doit entre autres, avec Gérard Cholvy, une Histoire religieuse de la France, en trois volumes. L’article susmentionné « La France et le Saint-Siège » comporte ces lignes que j’estime très intéressantes pour notre sujet. Bien qu’il concerne la révolution de mai 1968, il décrit aussi le changement d’attitude de certains catholiques français à l’encontre du pape Paul VI, alors que ceux-ci génèrent considérablement la réception du Concile :
« Les pétitions de l’hiver 1968-1969 permettent de circonscrire, les tendances qui se dessinent. Minoritaires mais brillants, les « progressistes » trouvent un écho dans la jeunesse et dans une fraction de la bourgeoisie et du clergé … Si beaucoup de Français croyants restent fondamentalement attachés au pape, une minorité active, s’appuyant sur quelques théologiens, quelques journalistes et certains milieux d’action catholique, ouvre la voie à un néo gallicanisme qui prend ses distances avec Rome, certains informateur religieux, plus soucieux, de nouveautés et de sensationnel que de rigueur et de vérité, cherche à orienter la réforme de l’Église. Dans plusieurs cénacles, selon le mot de Joseph Folliet, la « papophobie » a remplacé la « papolâtrie » et Urs von Balthasar peut bientôt analyser « le complexe anti-romain » qui sévit en Europe centrale et septentrionale et atteint également la France. » (pp. 725-726).
Les préludes d’une mentalité de rupture
Certains slogans s’étaient imposés en France auparavant. Peut-être que le livre de Fesquet intitulé Rome s’est-elle convertie (1966) n’y avait pas été pour rien. En voici quelques-uns : « la fin de l’ère constantinienne », « la peur, maladie infantile du catholicisme ». Maritain avait averti dès 1966 dans Le paysan de la Garonne.
1968 fait craquer beaucoup de choses. Louis Bouyer, ancien pasteur luthérien converti au catholicisme, fera paraître en 1968 chez Aubier La décomposition du catholicisme. Les polémiques sur Vatican II commençaient à enfler et cela allait continuer et persiste encore aujourd’hui. Mais il est clair que les journalistes ne « suivent » pas, en ce sens qu’ils n’ont pas la culture d’un Fesquet. Quant aux théologiens, ils n’osent pas, sauf les « anti-Vatican II ». Et ceux qui pourraient défendre et expliquer le Concile, ils craignent de déplaire à tout le monde, de n’être pas édités ou de voir leur travail ignoré, grâce au silence médiatique organisé. Preuve que la réception du Concile doit gêner beaucoup de gens.
Ce que souhaite le §3 s’est effectivement produit : l’influence positive et concrète sur la vie sociale. Mais cet idéal a duré peu de temps. Les malentendus de 1968 et des années qui ont suivi ont pesé lourd et n’ont pas manqué de semer le trouble. Ainsi pour reprendre le vocabulaire du texte, on ne pourrait pas écrire aujourd’hui ce qu’il affirme :
« L’Église constate avec reconnaissance qu’elle reçoit une aide variée de la part d’hommes de tout rang et de toute condition, aide qui profite aussi bien à la communauté qu’elle forme qu’à chacun de ses fils. En effet, tout ce qui contribue au développement de la communauté humaine, au plan familial, culturel, économique et social, politique (tant au niveau national qu’au niveau international) apportent par le fait même et en conformité avec le plan de Dieu, une aide non négligeable à la communauté ecclésiale pour autant que celle-ci dépend du monde extérieur. »
Et comme conclusion, il serait tout à fait impossible d’écrire : « Bien plus, l’Église reconnaît que, de l’opposition même de ses adversaires et de ses persécuteurs, elle a tiré de grands avantages et qu’elle peut continuer à le faire. » Ici, le Concile nous renvoie pour cette conclusion au dialogue de Justin avec Tryphon, 110 : « Mais plus de telles choses nous sont infligées, plus les autres deviennent fidèles et davantage par le nom de Jésus ». Je rappelle que ce texte fut composé vers les années 155/161 sous le règne d’Antonin le Pieux, au moment où les persécutions romaines avaient cessé.
Le Concile cite l’ouvrage en latin, qui fut rédigé en grec, et le texte originel est très clair et plus détaillé sur « les choses qui nous sont infligées ». Elles étaient liées aux polémiques entre juifs et chrétiens et obligeaient à discuter et approfondir les prophéties de l’Ancien Testament. On pouvait en tirer effectivement des avantages ! C’est moins sûr pour ce que l’Église catholique a eu à subir en France depuis 1965. L’évocation de Justin et de Tryphon devrait nous inciter, nous catholiques, à remettre l’apologétique à l’honneur face aux ennemis actuels du christianisme. Nous ne vivons pas sous le règne d’Antonin le pieux !
45 Le Christ alpha et oméga
Le §1 reprend l’expression « sacrement universel du salut » pour l’appliquer à l’Église, tout comme l’avait fait la constitution Lumen gentium au nº48. Et le §2 est un excellent résumé de christologie. Qu’on en juge en lisant ceci : « Car le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s’est lui-même fait chair, afin que, homme parfait, il sauve tous les hommes et récapitule toutes choses en Lui. Le Seigneur est le terme de l’histoire humaine, le point vers lequel convergent les désirs de l’histoire et de la civilisation, le centre du genre humain, la joie de tous les cœurs et la plénitude de leurs aspirations ».
Ici s’achève la première partie de la constitution. La partie suivante abordera des sujets concrets, considérés les plus urgents par les Pères du Concile.
