« Sacramentum Caritatis » et la beauté liturgique

Entretien avec le père Edward McNamara

ROME, Dimanche 22 avril 2007 (ZENIT.org) – La vraie beauté de la liturgie transparaît quand le prêtre et l’assemblée y participent de manière active et avec une grande ferveur, affirme le père Edward McNamara, L.C.

Le père McNamara est professeur de liturgie à l’Université pontificale Regina Apostolorum de Rome. Dans cet entretien il répond aux questions de Zenit sur l’exhortation apostolique post-synodale de Benoît XVI « Sacramentum Caritatis », qui rassemble les conclusions du Synode des évêques sur l’Eucharistie auquel le père McNamara était invité comme expert, en octobre 2005.

Zenit – Au n. 35 le pape écrit : « En effet, la liturgie, comme du reste la Révélation chrétienne, a un lien intrinsèque avec la beauté : elle est veritatis splendor ». Est-ce une exagération de dire qu’une belle liturgie est la condition sine qua non d’une communauté catholique vivante ?

P. McNamara – Comme l’affirme le Saint-Père, la beauté a un lien intrinsèque avec la liturgie; elle est intimement liée à une liturgie authentique.

Toutefois, cette beauté ne signifie pas seulement avoir de splendides édifices sacrés et de la musique sublime. Dans la liturgie, la beauté principale est celle qui se manifeste au sein d’une communauté unie, cœur et âme, dans la prière et dans la célébration du sacrifice de Jésus. C’est la beauté d’une participation totale, active et fervente au Mystère, de la part du prêtre et de l’assemblée.

Malgré d’éventuelles carences extérieures, cette beauté se révèle à chaque fois que les ministres et chaque fidèle s’efforcent de vivre la liturgie dans toute sa plénitude.

Autres formes de beauté : la musique, l’art, la poésie et une sobre solennité du rituel, dont dérive tout naturellement cette beauté intérieure ; car, plus la communauté cherche à vivre et à entrer au plus profond de cette beauté qu’est le mystère liturgique, plus grande sera sa volonté de l’extérioriser dans une forme tout aussi belle. C’est la considération naturelle selon laquelle le mieux de ce que nous pouvons offrir est vraiment digne du Seigneur.

L’histoire est claire à ce sujet : elle raconte que les chrétiens, même à l’époque des persécutions, utilisaient tous les métaux précieux dont ils disposaient pour célébrer l’Eucharistie. Ceci explique le boom dans la construction des basiliques, tout de suite après les persécutions, et la solennité des formes rituelles que l’on y pratiquait, perçu comme une évolution naturelle, et non comme une rupture, par rapport à la pratique précédente.

Cette même considération vaut pour les générations de pauvres immigrés qui ne reculaient devant aucun sacrifice pour doter leurs communautés paroissiales d’églises majestueuses, et les orner de sublimes œuvres d’art.

Mais il existe aussi des formes liturgiques qui sont d’une médiocrité, d’une bassesse et d’un mauvais goût, qui ne sont en fait que l’expression d’une mauvaise appréciation du Mystère et le signe parfois aussi, malheureusement, d’un manque de foi .

Zenit – Au n. 37 le Saint-Père écrit : « Puisque la liturgie eucharistique est essentiellement actio Dei dont nous sommes participants en Jésus par l’Esprit, son fondement n’est pas à la disposition de notre arbitraire et il ne peut subir la pression des modes du moment ». Cette phrase s’adresse-t-elle au clergé ?

P. McNamara – Cette phrase s’adresse effectivement aux prêtres, mais pas seulement à eux. Elle touche avant tout la structure fondamentale de la liturgie et pas seulement les rubriques ; le simple fait de dire que la liturgie est l’action principale de Dieu, contredit ceux qui tentent de la réduire à une simple expression sociologique dont on peut librement disposer et que l’on peut adapter au changement de la société.

Le danger de rendre la liturgie esclave de la mode ne concerne pas seulement le clergé mais tous ceux qui participent à la préparation liturgique. Il y a certainement des prêtres qui changent la liturgie de façon arbitraire, comme bon leur semble, mais il y a aussi des lecteurs qui corrigent les textes pour des raisons idéologiques, et des directeurs de musique qui subordonnent la liturgie aux exigences de la musique et non le contraire. Sans compter tous ceux qui introduisent des formes inappropriées de musique au nom de l’actualité.

Il faut donc réapprendre à recevoir la liturgie comme un précieux héritage et non comme un objet de loisir. C’est sur ce point, je pense, que le Saint-Père a voulu insister.

Zenit – Benoît XVI dit clairement au n. 46 que : « En relation avec l’importance de la Parole de Dieu, il est nécessaire d’améliorer la qualité de l’homélie ». Comment les prêtres peuvent-ils le faire ?

P. McNamara – On trouve d’excellents textes dans les livres et sur internet, mais je crois que rien ne peut remplacer l’importance des trois « P » pour améliorer la qualité de ses homélies : prière, préparation et pratique. L’homélie doit avant tout être le fruit de la prière, d’une saine conversation avec Dieu sur le texte.

Cela peut sembler un peu dur, mais l’homélie d’un prêtre ou d’un diacre qui n’est pas le fruit d’une méditation ne mérite pas d’être prononcée. Ecrire une homélie de 8/10 minutes demande une grande préparation pour rendre dans la meilleure forme humaine possible ce que Dieu veut qu’ils disent.

« Préparation » signifie que le prêtre ou le diacre doit toujours nourrir son âme et son esprit par une formation continue. Un bon prédicateur doit aussi s’exercer avant de prononcer son homélie, dans sa diction, dans ses inflexions et dans sa rapidité. Cette dernière recommandation est particulièrement importante pour les prêtres et les diacres plus jeunes, dont l’enthousiasme et le manque d’expérience ne font pas souvent bon ménage, les portant à vouloir dire trop de choses en même temps.

Zenit – Au n. 6 de l’exhortation le pape écrit : « Toute grande réforme est liée, d’une certaine manière, à la redécouverte de la foi en la présence eucharistique du Seigneur au milieu de son peuple ». Cette importance donnée à l’eucharistie passe-t-elle avant toutes les autres priorités comme l’œcuménisme, la vie familiale et les rapports avec l’islam ?

P. McNamara – Je crois qu’il est ici plus question de qualité que de priorité chronologique. Si nous catholiques ne sommes pas profondément attachés aux principes fondamentaux de notre foi et de notre pratique, alors notre engagement dans les autres priorités comme l’œcuménisme ou les rapports avec l’islam sera superficiel et vide, basé sur un faut irénisme et une rhétorique vide de sens.

Par exemple, un chrétien évangélique plein de ferveur et de grande culture biblique se sentirait probablement plus à l’aise avec un catholique plein de zèle eucharistique, qu’un autre chrétien sans grande dévotion. Peut-être s’entendraient-ils sur certains points de la théologie, mais ils se comprendraient mieux si la question de la présence de Dieu constituait pour eux la même réalité vécue. On pourrait dire un peu la même chose concernant les fidèles musulmans.

Zenit – L’exhortation encourage une utilisation plus large du latin dans les célébrations eucharistiques. Quels en seraient les avantages et comment faire dans un monde où la plupart des fidèles ont perdu l’habitude du latin ?

P. McNamara – Les avantages sont multiples. Imaginez la différence si, lors de la prochaine Journée Mondiale de la Jeunesse de Sydney, les 500.000 jeunes pouvaient chanter d’une seule voix le « Sanctus, Sanctus » ou le Notre-Père, au lieu de n’écouter que les chœurs. Cela renforcerait énormément le sens de l’appartenance à l’Eglise.

D’autre part, célébrer de temps en temps, ou même un peu plus fréquemment, la Messe en latin, et utiliser le latin des chants grégoriens, aiderait à récupérer le sens du sacré dans la liturgie, car la plupart de ces chants accompagnent beaucoup mieux les textes que les arrangements musicaux en langue locale.

Il est vrai que la familiarité avec le latin est moins grande que par le passé, mais paradoxalement, le fait que les versions originales des textes soient déjà bien imprimées dans les esprits, pourrait au contraire faciliter l’utilisation occasionnelle du latin. Les gens connaîtraient par cœur la signification des textes et pourrait en apprécier la beauté, surtout en ce qui concerne les chants.

Certains disent qu’il s’agit d’une aventure extravagante, or dans le monde entier, qu’il s’agisse de textes ou de chants, nombreux sont les exemples d’une utilisation équilibrée entre la langue locale et le latin, et dont tous ont pu tiré un grand bénéfice spirituel.

Zenit – Une section du document traite des implications sociales de l’Eucharistie. Dans quelle mesure notre vie eucharistique nous induit-elle à être plus attentifs en terme de justice et de charité ?

P. McNamara – Selon l’affirmation déjà citée au n. 37, la liturgie de l’Eucharistie nous conduit au Christ à travers l’Esprit-Saint. Plus notre âme est proche du Christ, plus celle-ci s’identifie à lui et cherchera à l’imiter.

Notre proximité avec le Christ nous porte à le reconnaître dans les autres, surtout dans les personnes qui ont faim, soif, qui sont nues, ignorantes, malades ou en prison. Etre proche du Christ signifie être proche de cet acte suprême d’oblation de sa personne, pour nous, sur le Golgotha. Cette donation qui est au sommet de ses enseignements dans les béatitudes. De cette manière-là, l’adoration eucharistique conduit forcément à la justice et à la charité.

Pour certains, ceci comportera un engagement concret dans des activités pour la promotion de la justice et de la charité . Pour d’autres, cela impliquera des formes de prière et de sacrifice en faveur des plus nécessiteux. Mais pour tout le monde, cela signifie pratiquer la justice et la charité dans notre vie quotidienne et dans nos rapports avec les autres.