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Prière Eucharistique III : « Vous ferez cela en mémoire de moi »

Dans cette 26e chronique sur les prières eucharistiques, Mgr Jacques Perrier, évêque émérite de Tarbes-Lourdes, poursuit sa lecture théologique et spirituelle de la Prière eucharistique III (8e volet). Il conclut sur « l’offrande d’amour » du Fils.

Seuls saint Luc et saint Paul mentionnent cet ordre du Seigneur. Les récits parallèles de saint Matthieu et de saint Marc, après les paroles sur le pain et le vin, enchaînent sur la promesse de boire le vin nouveau « avec vous, dans le Royaume de mon Père ».

Chez saint Luc, l’ordre du Christ pour l’Eucharistie (« faites cela ») sonne comme le « commandement » (dit la liturgie) concernant le « Notre Père » : « Lorsque vous priez, dites…. ».

Lors du dernier repas, saint Jean raconte le lavement des pieds, que Jésus conclut, aussi, par un ordre : « Vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné pour que vous fassiez… »

Dans ces diverses circonstances, Jésus exprime bien une volonté et pas seulement un souhait.

« Souviens-toi, Seigneur »

Spontanément, nous pensons que Jésus nous a laissé des gestes et des paroles pour que nous nous rappelions, avec émotion, le dernier repas qu’il a pris avec ses disciples et, avec une infinie gratitude, le don qu’il a fait de sa propre vie, sur la croix.

Cette perspective ne semble pas être prioritaire. L’Eucharistie n’est pas, d’abord, une évocation du passé pour notre édification. Nous ne sommes pas les premiers destinataires. L’Eucharistie est, d’abord, pour Dieu, pour le Père. En cela, l’Eucharistie se différencie du Seder juif : les questions du jeune enfant ont pour but de transmettre à l’intérieur de la communauté, de génération en génération, la mémoire des événements.

Ce sont les mêmes mots bibliques que nous pouvons traduire en français par « se souvenir » ou « faire mémoire ». S’il y a un moment où il faut entendre les mots dans leur sens biblique, c’est bien lorsqu’il est question de l’Alliance. Or, dans la langue biblique, le verbe « se souvenir » a, le plus souvent, pour sujet Dieu lui-même. Le Psalmiste ne cesse de répéter : « Seigneur, souviens-toi ! » Dans les Prières eucharistique I, II et IV, il est demandé au Père de se souvenir des vivants et des morts : memento ! Dans ce contexte, la prière du « bon » larron prend un relief accru : « Jésus, souviens-toi de moi… » (Luc 23, 42). A qui demande-t-on de se souvenir, si ce n’est à l’Eternel ?

Préfigurations

Dans l’Ancien Testament, l’Alliance et le souvenir sont très souvent associés. « Dieu se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob » (Exode 2, 24). « Je me rappellerai mon alliance avec Jacob, ainsi que mon alliance avec Isaac et mon alliance avec Abraham. Je me souviendrai du pays » (Lévitique 26, 42). Quand Zacharie chante son cantique, il bénit Dieu d’avoir eu « mémoire de son alliance sainte » en envoyant le Messie. Ces mots sont une citation du psaume 104-105, 8 :

Il se rappelle à jamais son alliance,

parole promulguée pour mille générations.

Dans le Magnificat, la Vierge « exalte le Seigneur » parce qu’ « il se souvient de son amour de son amour, en faveur d’Abraham et de sa race à jamais. »  

Nous pouvons être surpris de lire dans l’Ecriture, inspirée par Dieu, qu’il faut demander à Dieu de se souvenir. Comme si Dieu risquait d’oublier ! La conviction du croyant, c’est que Dieu est fidèle, même si nous sommes infidèles. Par la prière, nous faisons appel à sa fidélité, avec d’autant plus d’insistance que nous savons pouvoir compter sur elle. Pour cela, les Israélites, sur l’ordre du Seigneur, n’hésitaient pas à sonner de la trompette quand ils avaient à se défendre (Nombres 10, 9-10).

Le rapprochement avec l’Eucharistie est encore plus frappant quand nous constatons que Dieu lui-même donne de quoi se rappeler à son souvenir, des signes matériels qui sont plus pour Dieu que pour le Peuple. Le premier de ces signes est l’arc-en-ciel (Genèse 9, 16-17).

Quand l’arc sera dans la nuée,

je le verrai et me souviendrai de l’alliance éternelle

qu’il y a entre Dieu et tous les êtres vivants.

Quand l’Israélite offrira l’huile et la farine, une partie sera mise à part et consumée « à titre de mémorial » (Lévitique 2, 2). De même pour les pains, dits « de proposition » (Lévitique 24, 7). Quand le grand-prêtre officiera dans le sanctuaire, il portera sur lui les noms des douze tribus « comme mémorial des Israélites, en présence du Seigneur, pour en faire mémoire » (Exode 28, 12). Comme mémorial et pas comme pense-bête.

« Comme mon mémorial »

Certes, l’Eucharistie nous permet aussi de faire, nous-mêmes, mémoire de la mort et de la résurrection du Seigneur. Nous le chanterons dans l’anamnèse. Mais l’orientation du mémorial, en priorité, vers le Père paraît d’autant plus fondée que Jésus a tenu à instituer l’Eucharistie dans le cadre d’un rituel spécifiquement juif. Cet aspect de l’eucharistie-mémorial a été mis en valeur par Jeremias, célèbre exégète protestant.

Quand les fidèles se rassemblent pour l’Eucharistie, ils peuvent se présenter au Père en lui présentant le mémorial qu’il ne peut qu’accepter, l’offrande d’amour de son propre Fils.   

Par l’Eucharistie, célébrée sur cette terre, nous nous associons à l’offrande éternelle présentée sur « l’autel céleste » (Prière I), autel « placé devant le trône » du Père (Apocalypse 8, 3).

Nous avons comme avocat auprès du Père

Jésus-Christ, le Juste.

C’est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés,

non seulement pour les nôtres,

mais aussi pour ceux du monde entier.

(1 Jean 2, 1-2)

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