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Les Indices pensables, Richard Simon (1638-1712), spécialiste de l’hébreu, considéré comme le véritable initiateur de la critique biblique - Courtoisie de Brunor

L’érOS: un fameux OS chez Philon, par Brunor

Chronique 77

Résumé : Il est très précieux pour notre enquête de découvrir comment un authentique philosophe pouvait interpréter la Bible des Hébreux quand il y avait accès (ce qui ne fut pas le cas de Platon et d’Aristote).

Le plus ancien témoignage écrit de la rencontre entre la culture grecque et la culture juiive date du siècle de saint Paul. Il nous est légué par un platonicien convaincu : Philon d’Alexandrie (1). Celui-ci expose dans ses livres son interprétation des récits de la Genèse biblique qu’il aborde avec ses présupposés philosophiques.

 

Nous avons pu constater que Philon est le premier à avoir introduit dans sa lecture le regard pessimiste de Platon, lui-même inspiré par l’orphisme et la vision punitive des nombreux mythes du paganisme pour qui les malheurs de ce monde ne peuvent être qu’une punition. En poursuivant notre lecture de Philon, nous allons de surprise en surprise. Dans son livre De la création du monde, il explique non seulement que la première humanité est spirituelle, dans une plénitude (ce que saint Paul contredira en s’appuyant sur l’Ecriture) mais lorsqu’il commente Genèse 3, le philosophe ajoute que « pour le premier homme, l’origine de la vie coupable, c’est la femme » (§ 51). Voilà qui est sans appel. « Lorsque la femme a été façonnée, survint le désir, et le désir (erôs) a engendré le plaisir des corps, qui est le principe des fautes et des crimes (2). C’est ainsi que les hommes ont échangé la vie mortelle et malheureuse, à la place de la vie immortelle et heureuse » (§ 152). La femme entraîne donc l’homme dans une faute qui le conduit à la chute dans la matière, la maladie, les maux, le malheur et la mort. C’est cette déchéance qui explique pourquoi l’homme est désormais prisonnier dans la matière… En appelant le plaisir des corps : « principe des fautes », Philon en fait le péché-principe, c’est-à-dire le péché d’où découlent tous les autres péchés, puisque ce plaisir (engendré par l’éros ) est responsable de la mort physique. Philon n’a donc pas inventé l’expression « péché originel » qui n’est pas dans la Bible hébraïque (ni dans le Nouveau Testament), mais sa lecture platonicienne le conduit à interpréter la Révélation non comme une création, mais comme une chute, thème préféré des « jansénistes » qui prêchent la corruption totale des facultés humaines comme la volonté, la liberté et la raison nommée « la prostituée du diable »…

Il est intéressant de voir que l’erôs grec sera traduit en latin par le mot latin concupiscentia (3) = « désir sexuel, libido »… puis plus largement, « le penchant à jouir des biens terrestres ». Ce terme est antérieur au christianisme, il n’est pas dans le livre biblique de la Genèse, mais Philon a cru le voir et il s’est appuyé dessus, comme principe d’explication, comme si cette concupiscentia faisait partie de la Révélation ! Comment sera-t-il suivi dans cette lecture, alors que nous pouvons  reconnaître une vision du Monde typiquement platonicienne et non biblique ?

Mais voyons d’abord quels sont les arguments de Philon pour justifier ses affirmations misogynes.

« Quand la femme eut été à son tour façonnée, l’homme vit une figure sœur et une forme parente : il se réjouit à cette vue et, s’avançant, il l’accueillit avec tendresse (…) puis l’erôs survint et, réunissant pour ainsi dire les deux segments séparés d’un même animal, il les ajuste en un seul, après avoir inspiré à chacun le désir d’une union avec l’autre en vue de procréer un semblable (§ 151). »

Ici Philon s’est tout à fait éloigné de la lecture biblique qui ne mentionne ni le désir (erôs, concupiscentia) ni l’union charnelle, mais il poursuit en digne platonicien : « Ses impostures et ses tromperies, le plaisir n’ose pas les présenter à l’homme, mais à la femme et par elle, à lui. C’est suivre bien la nature des choses et aller droit au but. Car en nous l’intellect, c’est l’homme ; la sensation, c’est la femme. Le plaisir aborde donc et fréquente en premier lieu les sensations ; c’est par elles qu’il abuse l’intellect qui dirigeait. Et lui, immédiatement séduit, de chef qu’il était devient sujet… d’immortel, il devient mortel (§ 165). »

Selon cette interprétation platonicienne de la Bible, c’est l’union sexuelle qui est coupable. Le premier péché, n’est autre qu’un péché de luxure. Un thème qui reviendra régulièrement chez certains Pères dont le platonisme est souvent aussi repérable que celui de Philon qui insiste en déclarant : « Le plaisir des corps est le principe des iniquités et des prévarications, par lequel les hommes échangent une vie immortelle et bienheureuse pour une vie mortelle et misérable. »

Une remarque finalement assez naturelle de la part d’un platonicien pour qui le corps, la « chair »(4) et la sexualité sont coupables, puisque la matière n’est autre que le principe du mal. Thème que l’on retrouvera dans les gnoses manichéennes comme celle des cathares, puis dans les gnoses « jansénistes » qui nous abusent en utilisant le vocabulaire chrétien pour mieux diffuser une anthropologie et une théologie orphique et pythagoricienne(5).

Dès les premiers siècles, l’un des premiers grands adversaires de ces « gnoses au nom menteur » fut saint Irénée de Lyon qui a effectué un considérable travail d’analyse de leurs méthodes et qui a répondu par une représentation du Monde cohérente, dynamique, lumineuse et enracinée dans la Révélation.

En attendant, nous comprenons mieux comment Philon d’Alexandrie a contribué à induire cette idée que le principe des iniquités (le péché originel ) était d’ordre sexuel, ce qui n’a rien de biblique, mais qui va contaminer durablement la pensée chrétienne. Une croyance qui est encore très répandue de nos jours chez les non-croyants quand ils évoquent avec ironie des sujets comme la Bible, Adam et Eve et le fameux serpent. Depuis Alexandrie, on assiste avec consternation à la substitution d’un récit hébraïque riche et prophétique par une forme pitoyable de misogynie populiste sur fond d’histoire d’alcôve. Sans parler des autres malentendus qui seront amplifiés au fil des siècles, la plupart du temps en raison de fautes de traductions comme l’avait déjà signalé Richard Simon (6)… Mais au moins, nous comprenons mieux comment de tels glissements ont pu s’opérer.

(à suivre…)

Brunor

 

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  1. Sur Philon, voir les chroniques précédentes à partir de : http://brunor.fr/PAGES/Pages_Chroniques/73-Chronique.html
  2. Philon donne ce nom de principe à ce qu’il considère comme premier péché.
  3. Concupiscence : traduction française du terme latin concupiscentia dérivé du verbe cupere : désirer ardemment. Deux autres dérivés : Cupidon, dieu de l’amour fou et du désir, et cupidité. Si saint Augustin en a fait une notion centrale de son modèle du Monde, ce terme appartient d’abord au vocabulaire du paganisme : la convoitise, le fait de désirer avec ardeur.
  4. Saint Paul aussi parle de chair, la traduction est la même en français, mais nous verrons que la définition est fort différente.
  5. Gnoses. Du grec gnosis = connaissance. Les gnoses sont de prétendues « connaissances » acquises par des initiations souvent onéreuses, et conduisant soi-disant au salut.
  6. Richard Simon (1638-1712), spécialiste de l’hébreu, considéré comme le véritable initiateur de la critique biblique. voir Le Secret de l’ADAM inachevé, Brunor éditions, 2015.

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