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Brunor éditions, Philon d'Alexandrie in « Les Indices pensables » : Le Secret de l’ADAM inachevé, 2015

La confusion originelle, par Brunor

Chronique 73

Résumé : Nous venons de comprendre pourquoi L’Eglise de Rome et le « parti janséniste » ne pouvaient pas être d’accord sur la même expression : « péché originel ». Si leurs points de vue sont si radicalement contradictoires, n’est-ce pas parce que leurs sources d’inspiration sont radicalement différentes ?

Les sources de l’Eglise de Rome, comme on le sait, sont les textes bibliques, alors que les jansénistes, tout en prétendant s’inspirer des mêmes livres, en font une lecture déformée par des « lunettes platoniciennes ». Leur vision de l’Homme et du Monde était si négative que l’Eglise a dû la refuser très clairement, en réaffirmant la dignité de la raison humaine, capable de connaître Dieu en étudiant la Création (1).

Comment ces jansénistes, qui appartenaient à l’Eglise de Rome, ont-ils pu être conduits à « lire » le passage dit « d’Adam et Eve », avec des « lunettes platoniciennes », si contradictoires avec la vision biblique de cet épisode ? Une enquête s’impose pour essayer de comprendre pareille confusion, si lourde de conséquences. Cherchons dans l’histoire de la théologie à quelle époque on peut, pour la première fois, identifier une telle lecture platonicienne.

Cette enquête aux sources nous conduit à Alexandrie, au Ier siècle de l’ère chrétienne, sur les pas de celui qui, le premier, a lu le texte de la Genèse avec les lunettes de Platon. Nous allons y rencontrer la silhouette d’un personnage très intéressant, dont la représentation du Monde nous permet de mieux comprendre certaines prises de position de saint Paul… Philon d’Alexandrie, c’est de lui que nous parlons, est d’ailleurs un contemporain de Paul. Il mourra vers l’an 50 à l’âge d’environ 75 ans.

Il est de famille juive, mais comme beaucoup de juifs de la diaspora, il ne lit plus la Bible en hébreu mais dans sa traduction grecque, dite des Septante. Ce qui va compter, comme nous le verrons plus loin. Et parce qu’il est philosophe platonicien, lorsqu’ il lit cette version grecque de la Bible, Philon croit reconnaître certaines correspondances avec la représentation du Monde qui est celle de son Maître Platon.

Nous l’avons vu (2), Platon enseignait que la première humanité était d’abord « spirituelle », sans corps, sans matière, purs esprits qui vivaient en harmonie avec les dieux dans le bonheur du paradis tel que Platon le concevait. C’était une ère de plénitude : « le plérôme ». Philon enseignait la même chose. Si nous sommes sur terre dans ce monde de maladie, de douleur, d’accidents et de crimes, aucun doute pour Philon : comme l’enseignait Platon et les mythes Orphiques dont il s’inspirait, cela ne pouvait être que la punition d’une faute ! Seul un drame pouvait faire perdre ce plérôme.

L’Humanité spirituelle est devenue matérielle à la suite d’une faute suivie d’une punition méritée : Platon décrit cette expulsion du paradis, qui s’est traduite par une chute, une déchéance. L’ayant lu chez Platon, Philon croit retrouver un scénario pratiquement identique dans la Bible. Mais Philon ne s’est pas rendu compte que derrière les apparences et les ressemblances, ces deux visions du Monde (biblique et platonicienne) sont radicalement contradictoires ! Ce sont des métaphysiques incompatibles, comme nous le verrons.

D’un côté, le monde s’explique par une chute dans la matière mauvaise comme dans une prison, sans aucune idée de Création. Il n’est question que « d’émanations, de procession descendante et de déchéance » de l’Homme spirituel primordial qui se dégrade en hommes, femmes et animaux matériels, dans un cosmos tragique où toute matière est mauvaise et responsable du mal.

Du côté biblique, une Création bienveillante où la matière créée est « bonne » et où l’homme et la femme sont créés dès l’origine avec de la matière, avec la « poussière du sol » (cultivable) indépendamment de toute faute ou péché… Le péché n’interviendra qu’après : il n’est pas premier, il n’est pas l’explication de la matière et du cosmos.

Et lorsque deux siècles plus tard, un autre alexandrin, Origène (182-254) essaiera de convaincre l’Eglise que la matière et le cosmos sont des conséquences de la chute, les conciles vont refuser avec force cette interprétation typiquement platonicienne. On apprend alors qu’Origène, tout en étant chrétien, suivait les cours d’un grand maître de l’enseignement platonicien : Ammonius Sakkas. Origène semble donc avoir été sur les mêmes bancs que celui qui sera le chef de file du néoplatonisme : Plotin. (Les dates d’ Ammonius Sakkas semblent inconnues, mais on dit qu’il enseigna Plotin de 332 à 342 à Alexandrie ; à ce titre, Sakkas serait le fondateur du néoplatonisme.)

Un autre platonicien célèbre attire également notre attention : le prêtre Arius (256-336), qui sera responsable de l’arianisme vers l’an 318 et qui vivait lui aussi… à Alexandrie.

Nous lirons des passages de Philon qui témoignent de sa lecture platonicienne de la Bible et nous comprendrons de quelle façon ses thèses païennes ont été contrées dès les premières années de l’Eglise naissante, par celui qui a été l’infatigable évangélisateur des nations païennes : saint Paul…

(A suivre…)

Brunor

 

  1. Voir chronique 66.
  2. Voir chronique 71.
  3. Illustration tirée du Tome 6 des « Indices pensables » : Le Secret de l’ADAM inachevé, Brunor éditions, 2015. Dans toutes les bonnes librairies en précisant « diffusion Salvator », pour aider le libraire à les commander, sinon sur Internet.

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